Pour aller au-delà du racisme

© Stocklib / zerbor
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Les débats et les pistes de réflexion récemment énoncés relativement au racisme institutionnel ou systémique omettent souvent de faire état des préjugés et des généralisations qui ont été véhiculés au cours de nombreuses civilisations. Il est toutefois utile d’appréhender ces généralisations et préjugés bien ancrés qui ont mené à la déconsidération et parfois même à la déshumanisation de sociétés entières.

Ainsi, ce fut au nom même de la civilisation que le gouvernement canadien se permit de séparer les enfants des Premières Nations de leur famille et les confier aux curés de pensionnats autochtones pour les acculturer.

Des préjugés et des généralisations

Les idées reçues et les opinions préconçues ne sont l’apanage d’aucune société en particulier. À titre indicatif, noter la similitude entre les deux formulations d’idées suivantes émanant de deux penseurs éminents, le premier ayant vécu durant l’Âge d’or civilisationnel arabe et le second durant la révolution industrielle européenne.

Le géographe arabe Al-Masudi (Xe siècle) écrivait à propos des Européens : « Les peuples du Nord sont ceux pour qui le soleil est éloigné du zénith… Le froid et l’humidité prévalent dans ces régions où la neige et la glace se suivent en une succession interminable. L’humeur chaude manque chez eux. Leurs corps sont épais, leurs natures sont grossières, leurs manières rudes, leurs intelligences affaiblies et leurs langues lourdes. Leurs croyances religieuses manquent de solidité. Ceux qui vivent plus au Nord sont les plus sujets à la stupidité, à la grossièreté et à l’abrutissement. »

L’écrivain et philosophe Ernest Renan écrivait au XIXe siècle : « Toute personne un peu instruite des choses de notre temps voit clairement l’infériorité actuelle des pays musulmans… La nullité intellectuelle des races qui tiennent uniquement de cette religion. Leur culture… cette espèce de cercle de fer qui entoure sa tête (le turban), la rend absolument fermée à la science, incapable de rien apprendre ni de s’ouvrir à une idée nouvelle. »

C’est au nom même de cette suprématie civilisationnelle que des pays furent contrôlés manu militari. La citation du maréchal Lyautey qui « pacifia » le Maroc illustre combien il était imbu de sa mission : «…ce magnifique objet de l’œuvre coloniale, fertilisant le monde, appelant les terres et les peuples endormis à la vie complète, qui en fait la grandeur et la beauté au-dessus de toutes les distinctions de nations et de frontières. Oserais-je dire que de toutes les formes de l’action humaine, nulle ne répond mieux que l’œuvre coloniale au plan providentiel… »

De nombreux épisodes historiques révèlent comment cette couverture idéologique a servi à justifier l’appropriation de la richesse humaine et économique de sociétés entières, à déconsidérer leur humanité et à légitimer l’attribution de privilèges socio- économiques et politiques.

L’institution de l’esclavage aura été l’exemple le plus frappant de l’injustice infligée à des populations entières.

De l’esclavage

L’esclavage non plus n’a pas été la prérogative d’une société spécifique.

La raison fut adulée dans la Grèce antique. Les peuples de Grèce nous ont laissé un héritage esthétique remarquable. Dans cette même Grèce des Arts et de la Raison, le statut de l’esclave n’était rien d’autre que celui d’un « outil animé. » À Sparte, l’organisation de la chasse à l’hilote annuelle était considérée comme un bon entraînement de guerre.

Rome a adopté la culture et les mœurs grecques. Le maître avait droit de vie ou de mort sur les enfants de ses esclaves et il était normal que, pour des raisons d’économie, l’on abandonnât à leur mort les enfants d’esclaves sur les chemins.

Dans l’Espagne des Maures, le marché d’esclaves était florissant et les esclaves francs et slaves étaient vendus en grand nombre. Les Vikings firent des raids dans l’ensemble de l’Europe et se livrèrent au commerce d’ esclaves et de fourrures.

L’esclavage en terre africaine par les Arabes fut le lot de plusieurs centaines de milliers de personnes, voire des millions et il existait encore au XXe siècle. Ces esclaves noirs traversaient le Sahara dans des conditions terribles et seulement une partie du « bétail humain » pouvait survivre.

Les ports de la Méditerranée furent les sites de ventes et de rachats d’esclaves avec l’Europe et l’Empire ottoman. L’île de Malte, Tripoli, Tunis, Alger et Salé furent parmi les plus courus. Les prisonniers de la piraterie en Méditerranée ou en Atlantique devinrent automatiquement esclaves. Ils étaient vendus à la criée, présentés souvent nus, huilés et les mains ligotées. Une minorité d’esclaves survivait à la castration qui constituait une « plus-value » de la « marchandise.»

Les Ottomans avaient coutume de kidnapper régulièrement des enfants chrétiens des Balkans pour les convertir, les radicaliser et les recruter dans le redoutable corps militaire des Janissaires.

La vente d’esclaves dans les Amériques toucha une douzaine de millions d’Africains capturés ou simplement achetés à des rois africains, puis embarqués dans des conditions inhumaines. Les survivants de ce voyage macabre furent vendus dans le Nouveau Monde.

À cette liste pourraient s’ajouter tant d’autres exemples, dont les camps de travail soviétiques et nazis qui asservirent des dizaines de millions de personnes ou même les « camps de rééducation » des Ouïghours en Chine. Sans compter les massacres génocidaires de Juifs et de Tsiganes par les nazis, d’Arméniens par les Ottomans ou des Tutsis par les Hutus du Rwanda. Ces exemples ne représentent qu’un échantillon des horreurs imputables aux dérives de la cruauté humaine.

Le racisme et l’esclavage ne se rattachent pas à une civilisation particulière. En arabe, le mot ‘abid signifiant esclave est plus ou moins synonyme de noir (de peau). Le très grand nombre de Slaves réduits en esclavage dans les Balkans par les Germains et les Byzantins pendant le haut Moyen Âge explique le changement de sens du vocable « slave » en « esclave. » L’apparence différente d’autrui aura souvent conduit à la stigmatisation.

Le message de la Bible : s’assumer.

Viendra le moment où il faudra que l’ensemble de la société assume son héritage civilisationnel, et œuvrer dans l’intérêt du mieux vivre ensemble.

Sans affirmer que la Bible a les réponses à tous les questionnements, elle contient néanmoins des enseignements instructifs. La Bible n’a jamais voulu effacer l’épisode historique de l’esclavage en Égypte et a incité à l’assumer. Moult fois, la Bible rappelle la condition d’esclavage en Égypte : le commandement « Et tu te souviendras que tu as été esclave au pays d’Égypte (Deutéronome 5-15) » précède de nombreux préceptes moraux. Qui plus est, la Bible prescrit : «Tu ne maltraiteras pas l’étranger ni le molesteras, car vous-mêmes avez été étrangers en Égypte (Exode 22-21). » C’est aussi le seul code moral connu qui prescrit tout particulièrement d’aimer l’étranger : « Et tu aimeras l’étranger (Deutéronome 10-19). »

Le débat actuel relatif à la non-utilisation du mot N… encline à effacer des grandes personnalités qui ont su l’assumer avec fierté, tout comme Aimé Césaire de la Martinique ou Léopold Senghor du Sénégal. Il serait bien plus constructif de bien contextualiser un langage potentiellement offensant sans ignorer pour autant sa réalité historique.

La non-indifférence aux préjugés devrait également prévaloir.

Le texte biblique rapporte que Myriam, sœur de Moïse, trouva à redire au mariage de son frère avec une noire. Ce texte est formulé ainsi : « Miryam et Aaron médit (temps féminin singulier et non pas pluriel dans le texte hébraïque) de Moïse, à cause de la femme noire qu’il avait épousée, car il avait épousé une noire (Nombres 12-1).» Ainsi, Aaron qui fut passif et ne fit rien pour réagir aux propos de sa sœur Myriam alors qu’elle s’éleva contre le mariage de Moïse avec une noire devient en fait le complice des médisances de sa sœur.

Le racisme et les préjugés touchent toutes les sociétés. C’est l’éducation au respect d’autrui et de ses valeurs, tout comme la vigilance par rapport aux généralisations à teneur négative qui sont à la base d’une société harmonieuse et de son épanouissement à la hauteur de ses potentialités.

Moralement, nous sommes tous des descendants des esclaves hébreux d’Égypte qui fuirent l’oppression pour se doter du code moral universel des Dix commandements.

à propos de l'auteur
Dr. David Bensoussan est professeur d’électronique. Il a été président de la Communauté sépharade unifiée du Québec et a à son actif un long passé d’engagement dans des organisations philanthropiques. Il a été membre de la Table ronde transculturelle sur la sécurité du Canada. Il est l’auteur de volumes littéraires dont un commentaire de la Bible et du livre d’Isaïe, un livre de souvenirs, un roman, des essais historiques et un livre d’art.
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