Point de rupture

Des manifestants protestant contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu devant sa résidence à Jérusalem le 25 juillet 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90
Des manifestants protestant contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu devant sa résidence à Jérusalem le 25 juillet 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90

Imaginez-vous une seconde que vous roulez sur une route familière, juste une route dont le paysage vous laisse indiffèrent et dont l’état général vous procure une forme de somnolence ou de rêverie.

Imaginez-vous encore, que d’un coup, à cinq cents mètres juste devant vous, s’abatte une météorite et que se présentent immédiatement deux bifurcations opposées, l’une vers le nord, l’autre vers le sud. Il faut faire un choix, c’est urgent, c’est crucial c’est même existentiel.

Voilà très exactement où nous en sommes. La crise sanitaire aura été le révélateur d’une crise morale sous-jacente beaucoup plus profonde et essentielle que la crise politique qui la précédait. Dans ce moment en suspension est apparue dans une lumière crue la vraie direction que prenait le régime, la route du Nord, la route d’une « démocratie illibérale » : La volonté de renverser l’équilibre des institutions démocratiques avec des attaques incessantes sur le pouvoir judiciaire et en premier lieu la Cour Suprême, et au gré des affaires la police et l’armée aussi, la mise au pas ou au silence de la presse institutionnelle sur la base d’une corruption morale et politique des grands magnats et le tout dans une ambiance de haine, de division et de sectorisation de la société israélienne.

Le grand leader Benjamin Netanyahou serait-il, comme Narcisse, tombé amoureux de son reflet instillant de façon sinueuse et répétée dans les esprits, pour mieux s’en convaincre, qu’il était le seul et l’unique ? Ou peut-être plus prosaïquement parce qu’il devait manœuvrer pour éviter de comparaître devant ses juges, désormais mis en examen dans trois affaires pour fraude, abus de confiance et corruption ?

Dans un cas comme dans l’autre, le destin de la nation, le bien public, la sécurité de l’Etat, le contrat social n’ont été que les accessoires sémantiques du mentaliste. Mais l’instrument de prédilection fut sans aucun doute la peur. Mais pas n’importe quelle peur. Celle qu’on modèle, celle dont on maîtrise la forme et la puissance, celle qu’on réactive au bon moment.

La peur de la guerre, la peur de l’Iran, du Hezbollah, du Hamas, la peur des arabes en général, de tous les arabes, le tout saupoudré d’une haine viscérale des traîtres gauchistes. La peur dans toutes ses déclinaisons pour mieux faire jaillir dans les consciences le recours inéluctable au génie et à la magnificence du leader suprême. Un exploit d’hypnose collective hors normes !

Mais voilà que la Covid 19 est arrivé dans nos vies, telle une météorite, faisant de chacun d’entre nous la potentielle victime ou le potentiel bourreau. Et pour mieux se défendre et se préserver, l’immobilisme a remplacé l’esprit d’initiative, véritable carburant d’une startup nation effervescente, essentiellement le nez sur le guidon.

Les médecins, les personnels soignants, mais aussi les caissières des supermarchés, les éboueurs, les livreurs à domicile, pareil à des chevaliers vaillants, et toutes celles et ceux transparents et parfois méprisés dans nos vies d’avant sont devenus les héros du quotidien. La peur, quant à elle, a pris d’assaut nos gestes les plus élémentaires et entravé nos élans d’amour et d’affection.

Empêtré dans une crise politique sans précèdent, après trois campagnes électorales ne lui permettant pas de constituer une majorité, Benjamin Netanyahou s’est vu offrir sur un « plateau d’argent » la victoire, tout particulièrement grâce à la panique que cette crise aura inspiré à son principal rival Beni Gantz. Une aubaine extraordinaire comme il n’en arrive qu’une seule fois dans une carrière politique.

Seulement voilà ce satané virus n’est pas une chimère, il y a des malades et il y a des morts. La peur est là bien réelle et prégnante et il y a aussi, confiné, tout ce temps pour mieux observer à la loupe les agissements d’un gouvernement qui se taille la part du lion, entre nominations pléthoriques, exemptions fiscales et législations liberticides, au nom d’une union nationale d’urgence, le comble de la corruption morale, il s’avère. Un cocktail propice au retour du refoulé.

Mais pour plus de citoyens encore, un naufrage économique annoncé. Probablement le « Game Changer » dans une population ou la conscience collective politique a laissé place, à l’ère du Roi Bibi, a un consumérisme individualiste effréné.

Longtemps l’image « royale » aura camouflé l’homme vénal, méprisant pour le bas peuple – ses plus fidèles soutiens, paradoxalement – bravant sans vergognes les lignes rouges de l’éthique politique et du sens du devoir envers ses concitoyens et l’Etat.

Pire encore que l’homme, la gestion chaotique des crises sanitaires et économiques se sera vu éclairée d’un jour nouveau du discrédit et de la perte de confiance. Ce moment précis ou entre le danger perçu et le coup de volant, bouillonnent les neurones, s’entrechoquent les images, se bousculent les représentations, se rompt l’envoûtement.

Alors, l’alternative, la route du sud, s’envisage et engage. Les mouvements de contestation se diffusent sur la toile, convergent et s’articulent, prennent d’assaut la rue et pas n’importe quelle rue, Balfour, le symbole de la citadelle imprenable avec in fine un seul mantra « Bibi dehors ! ». Dans un nombre grandissant d’esprits, point de rupture avec le déni de l’occupation, point de rupture avec l’icône quasi messianique du sauveur, point de rupture avec la division et la haine systématique, point de rupture avec la corruption qui gangrène subrepticement le contrat social, l’économie et la sécurité même de la nation.

Dans les regards l’espoir du jour d’après et dans les cœurs, place de Paris, comme des réminiscences lointaines des fameux vers de Paul Eluard :

« Ils étaient quelques-uns qui vivaient dans la nuit
En rêvant du ciel caressant
Ils joignaient dans leur cœur l’espoir du temps qui vient
Et qui salue même de loin un autre temps
A des amours plus obstinées que le désert
Un tout petit peu de sommeil
Les rendait au soleil futur
Ils duraient ils savaient que vivre perpétue
Et leurs besoins obscurs engendraient la clarté
Ils n’étaient que quelques-uns
Ils furent foule soudain
Ceci est de tous les temps »

… Mais cela suffira-t-il ?

à propos de l'auteur
De retour en Israël depuis 5 ans, David a entamé une 3ème carrière dans l'environnement et le développement durable. Actuellement chef de projet sur deux expérimentations pilotes (gestion des déchets) dans la ville de Kfar Saba où il a travaillé durant 2 années en tant que directeur de l'innovation dans le département du développement durable. Sa première carrière a été dans la psychologie clinique après une licence a l’université Hébraïque de Jérusalem et une maitrise/DESS à Paris VII. Il a ensuite été au FSJU le directeur de l'action sociale durant 10 ans. Apres un master a Science Po en Innovation sociale et environnementale dans le cadre d'études de sociologie des organisations, David a fait son Alya en Israël, à Tel Aviv. Depuis peu j'ai crée un groupe Facebook "Les démocrates mobilisés" afin d'informer et de mobiliser les israéliens francophones a prendre part a la mobilisation générale "éthique".
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