Pieririck Graviou et Erick Orsenna, Il était une fois la terre. La petite histoire et les mystères de notre planète

Quelle œuvre, quelle performance ! Certes, il s’agit d’un travail de vulgarisation, mais à cette échelle cela montre que la vulgarisation est un art noble. Et ceci s’applique au présent ouvrage qui pose toutes les questions sur les origines, celles de la vie, de notre planète et de tout ce qui existe dans les règnes minéral, végétal et animal .

J’ai regardé ce livre de très près et dès les premières lignes il a suscité mon vif intérêt. Des interrogations, comme celles-ci, sont irremplaçables et m’ont confronté à ce que j’avais appris dans ma jeunesse, à partir des traditions religieuses, portant, notamment sur les origines :  si l’on admet comme hypothèse que le Bing-Bang s’est produit il y a 128 milliards d’années, qu’y avait-il avant ?  Y avait-il quelque chose ?

Comme toutes les traditions religieuses, le judaïsme a tenté d’apporter une réponse  à ces questions, une réponse plus ou moins convaincante. Les meilleurs cerveaux ont bien compris que derrière le récit biblique de la Genèse (Au commencement…) se cachaient de grands mystères que la science a voulu déchiffrer ou comprendre, à défaut d’expliquer. On a eu affaire à deux types de réponse : l’une rationnelle et l’autre mystique, parfois les deux incarnées par un même penseur ou théologien.

Ce beau livre, car il est en effet, très beau, m’a aidé à y voir un peu plus clair Et les belles illustrations, si inspirées, y ont aussi contribué. La tradition talmudique qui ne recommande pas vraiment ce type de recherche métaphysique a opté pour une réponse énigmatique : Avant la Création du monde, il n’y avait que Dieu et son Nom…  Réponse hautement théologique car la Bible et le midrash ne cherchent pas d’ explications scientifiques… Le Nom divin est ici investi d’une richesse ontologique inégalée (super esse) faisant de ce  même Nom, une sorte de matière première universelle gisant au fondement de tout existant, donc de l’univers de la diversité.

Le présent ouvrage pose la même question mais n’apporte pas la même réponse car il s’agit de rendre hommage à la capacité créatrice de l’essence divine qui entretient avec son propre Nom un rapport dialectique échappant à notre entendement.

Les kabbalistes, les penseurs qui donnent des interprétations mystiques ont préféré parler de la création comme d’une émanation du monde séfirotique qui se déroule de proche en proche, une sorte de dégradation de l’échelle ontologique ; c’est le passage de l’Un au multiple, au sein de l’arbre séfirotique. Au-dessus de tout, il y a Eyn sof, le sans-fin, l’in cognoscible absolu, sur lequel la pensée humaine n’a pas d’emprise. La création ou plutôt l’émanation (atsilout) s’effectue dans le passage de la première séfira (hokhma) à la séfira suivante bina qui signifie le discernement, le moment où les choses revêtent leur essence propre, se distinguant de tout le reste : c’est l’émergence du monde visible qui deviendra celui que nous connaissons. C’est l’œuvre divine qui commence à s’autonomiser de ses racines situées dans le monde supérieur.

Évidemment, le présent ouvrage ne préconise pas les mêmes  réponses mais il pose les mêmes questions. Et c’est bien ce qui compte : d’un côté un bel effort de compréhension scientifique, de l‘autre une interprétation hautement théologique qui présuppose, quant à elle, l’action d’une divinité vivante, d’un intellect cosmique, doté d’une volonté propre. C’est la thèse de l’adventicité de l’univers qui est après n’avoir pas été…  La science et la foi divergent donc, et ce n’est une surprise pour personne.

Certains parlent de la creatio ex nihilo, tandis que d’autres optent pour l’éternité de l’univers ; en somme, le monde a toujours existé, on tourne donc le dos à la thèse créationniste car, autrement , on serait contraint de prêter à l’essence divine une inadmissible soumission à des facteurs extérieurs. On voit, en quelques lignes, combien ces questions métaphysiques sont insondables. Le même passage talmudique auquel je fais allusion plus haut, mettant en garde contre les délices empoisonnés de la recherche métaphysique, donne des détails ; celui qui s’interroge sur ce qui était avant, ce qui sera après, etc… il eut été préférable qu’il ne vînt jamais au monde. C’est clair et sans appel. Mais nos trois mousquetaires n’ont heureusement pas suivi cette mise en garde, ce qui permet de nous plonger dans un si beau livre…

Voici une autre phrase de ce livre : à partir de cet instant, le monde n’en finit pas de grandir… Cette idée se retrouve aussi dans la tradition théologique juive. Les sages se sont confrontés à un nom divin ShADDAY qui veut dire, en réalité en assyrien, le Dieu de la montagne. Mais ce n’est pas la philologie qui intéresse les sages, c’est la leçon religieuse qu’on peut en tirer. Ils coupent donc ce nom SHADDAY pour en faire la phrase suivante : « shé amar le olamo day » ; « qui a intimé l’ordre à son univers  de s’arrêter ». Derrière cela, il y a cette notion de stabilisation d’un univers qui allait dans tous les sens, immédiatement après son adventicité. Là encore, les mêmes questions sont posées mais reçoivent des réponses différentes. On est très loin des règles philologiques. Ce qui compte ici aussi, c’est la leçon morale… Rien d’étonnant à cela puisque les doctrines religieuses ou spirituelles sont là pour l’édification morale de leurs adeptes. S’il y a une question très disputée entre la foi et la science, c’est bien celle qui touche à la création du monde ou au contraire à son éternité

Certains théologiens ont refusé d’admettre la thèse aristotélicienne de l’éternité du mouvement pour expliquer que le monde devait être  nécessairement  venu à l’être, tout comme le soleil est appelé de briller, que cela lui plaise ou non, c’est dans sa nature immuable à laquelle il doit obéir. Il est dépourvu de volonté libre. Cela revenait à faire du Créateur un élément, un rouage de la mécanique céleste. Mais il y eut aussi cet étrange mouvement appelé depuis, la gnose de Princeton. Sa thèse majeure parle d’un acte volitif que serait la création de l’univers. Déjà les averroïstes juifs du Moyen Âge avaient opté pour une telle approche, ce qui provoqua de graves ruptures communautaires. Sans oublier l’émergence de la kabbale qui s’empressa de prendre le contrepied de cela. Il s’agissait alors de démontrer l’existence d’un Premier moteur, uniquement (Physique, livre VIII). Mais ce Premier moteur ne se révèle pas aux hommes lors de ses manifestations habituelles, ni n’intervient dans leurs destinées. Il ne jouit d’aucune autonomie, d’aucune liberté de décision. Ce serait le Dieu d’Aristote et non celui d’Abraham. En clair, il ne peut faire aucun miracle, alors que la plupart des opérations bibliques que nous connaissons reposent sur des miracles ou des suspensions des lois naturelles (e.g. le buisson ardent du livre de l’Exode).

Ce livre sur les origines de notre terre a stimulé ma réflexion avec ses cinquante chapitres passionnants sur cette question qui fait partie des apories.  Il est vraiment très bien fait, tout en restant un ouvrage de vulgarisation. Kant lui-même a parlé de l’impossibilité d’aboutir à quelque démonstration que ce soit dans ce domaine.

Il n’est pas pertinent à mes yeux de résumer encore d’autres résumés. Les descriptions données pour expliquer l’émergence de notre terre n’en ont pas besoin. En revanche, je suis passionné par les pages consacrées à l’évolution des animaux, évolution qui a pris de milliers d’années. Parfois, bien plus.  Les dessins sont tout aussi suggestifs et permettent, dans un certain sens, de visualiser les choses.

Je n’avais encore jamais rien lu sur le métamorphisme ni sur la rivalité ou l’émulation entre les géologues et les biologistes.  Et ces références, non à des milliers mais à des milliards d’années, nous laissent pantois, surtout si nous n’appartenons pas aux deux catégories professionnelles évoquées plus haut.

Quand a bien pu apparaître la vie sur notre terre ? Les auteurs parlent d’un heureux événement et on veut bien les croire. Mais là aussi, on ne sait quel esprit, quelle force, quel intellect suprême a procédé aux subtils dosages favorisant cette éclosion. Est-ce la présence d’oxygène dans les océans ? Sans cet élément aucun être, dans tous les règnes, ne serait là. Malgré toutes les incertitudes, cette remarque demeure, elle, absolument incontestable.

Mais l’apport de ce beau livre n’est pas seulement d’ordre scientifique (même s’il ne s’agit que d’une vulgarisation) il contient des intermèdes humoristiques comme le chapitre où l’Académicien se met en scène joyeusement et découvre une partie des mystères de sa Bretagne bien aimée : on le voit volubile, agité, gagné par une saine curiosité qui lui révèle d’étranges secrets de paysages qu’il connaît depuis sa naissance… qui ne remonte pas, elle, à des milliards d’années.

J’ai bien apprécié la description de l’apparition de la vie dans les océans ; le mot poisson n’est pas encore prononcé mais l’allusion paraît claire. Je voudrais signaler qu’en langue arabe, quand on veut dire qu’il ne faut pas poser trop de questions sur des sujets qui ne sont pas à notre portée, on dit : mais pourquoi cherchez vous à savoir par où urinent les poissons Ce livre effleure le sujet en question.

Nous ne saurons jamais avec précision quand la vie qui nous anime a fait son apparition. Est-ce dû à une haute teneur en oxygène, pas seulement dans les océans mais aussi dans l’air ? On ne le sait pas, mais cela a dû y contribuer.

Pour finir, je trouve aussi très passionnants les chapitres consacrés à l’évolution des animaux et des espèces en général. Qui a présidé à cette mutation à caractère universel ? N’y avait il pas une sorte d’intelligent design, à ce dessein divin ou autre qui a toujours veillé sur les équilibres des espèces lesquelles ont fini par s’affirmer ou par disparaître ?

Maimonide n’était pas seulement un philosophe, c’était aussi un médecin et un naturaliste. Pour prouver que le monde ne doit pas son existence au hasard, il analyse la structure de l’œil humain, montrant que les éléments les plus différents ont fini par s’inscrire dans un espace rationnel, pointant l’existence d’une main éditoriale, en quelque sorte. Une main qui a permis à notre terre de survivre à toutes les catastrophes de la nature… Cela dit, je fais confiance à la science et ces problématiques dépassent le cadre strict de la nature. La vie va au-delà .

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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