Philosophie, laïcité et religion dans l’Europe contemporaine

Philosophie , laïcité et religion dans l’Europe contemporaine

Bref historique : la Réforme luthérienne et la guerre des paysans.
États allemands sortis exsangues de cette guerre religieuse. Traité de paix de 1648 : on doit suivre la religion de l’état, du prince, où nous nous trouvons.

Était-ce la bonne solution ? Probablement pas puisque nous vivons toujours sous le signe des contestations religieuses, plusieurs siècles après. Et elles sont de plus en plus violentes. Que faire ?

Le concept de religion devrait englober l’approche philosophique. La religion digne de ce nom est celle qui est éclairée par la philosophie. Mais cette approche n’est toujours pas le bien commun de tous. Une majorité des adeptes de la religion, quelle qu’elle soit, pensent détenir la Vérité, la seule vérité religieuse, celle agréée par la divinité.. A l’exclusion de toutes les autres et c’est là tout le problème. Cette attitude peut alors aller jusqu’à la guerre, d’où les terribles guerres de religion, les guerres de conquêtes, pour imposer ses croyances à d’autres peuples ou à d’autres cultures. Le remède à ce venin de l’intolérance pourrait bien être la laïcité, même si cette notion supporte parfois des exégèses erronées.

Outre les penseurs européens, de religion chrétienne, il existe un philosophe juif d’Europe, Moïse Mendelssohn (1729-1786) qui avait fait son profit de ses devanciers, et qui a procédé à une sorte de découplage entre les croyances personnelles et les plus hautes fonctions étatiques. Il a développé cette thèse en avance sur son temps dans une longue introduction en allemand au plaidoyer du rabbin amstellodamois (Manassé ben Israël) en faveur de la réintroduction des juifs en Angleterre. Les Vindiciae judeorum. J’ai traduit ce texte fondamental de Mendelssohn en français. Il a sombré injustement dans un oubli quasi-total car Mendelssohn est mort peu de temps après la publication de ce plaidoyer. Et l’Europe chrétienne connaissait tout juste les idées révolutionnaires du siècle des Lumières… Détacher la place dans la société des croyances de chacun, ne regarder que les compétences, c’est ce que Mendelssohn enseignait dans cette Vorrede (préface). Certes, le grand philosophe juif pensait aussi à sa propre communauté religieuse, les juifs d’Europe, confinés derrière les hauts murs des ghettos. Son rêve, son idéal, était de faire de la cause des juifs une Cause universelle, celle de tout homme, ne s’arrêtant pas devant la spécification de chacun.

L’idée était révolutionnaire et ne pouvait pas s’imposer immédiatement au sein de l’Europe chrétienne qui considérait les juifs comme des parias. Pourtant, c’était la solution à laquelle avait aspiré un groupe d’États allemands au lendemain des guerres des religions. La Réforme luthérienne avait durablement ébranlé les fondements de l’unité religieuse du continent, depuis 1515. S’ensuivit la terrible guerre des paysans (Bauernkrieg) d’où les principautés germaniques sortirent exsangues.

La solution adoptée pour arrêter le massacre fut d’imposer aux populations d’un lieu donné les croyances religieuses du prince ou du potentat local . Cette solution a tôt fait de buter contre ses limites. La critique philosophique des croyances religieuses a suscité à son tour bien des contestations, parfois des plus violentes. Mais c’était mieux que rien.

Je pense que la solution de Mendelssohn était la meilleure et fait de lui l’ancêtre de la laïcité, prônant une séparation entre deux univers qui devaient définir des valeurs acceptables par tous les partis. De bien meilleurs experts que votre serviteur ont développé ce que la laïcité peut apporter à la paix civile. La laïcité ne doit respecter que les croyances qui tolèrent d’autres croyances. Nulle hégémonie ne doit porter atteinte à cette règle. Mais nous savons combien telle religion ou telle autre n’a reculé devant rien pour faire de sa foi la plus importante et la plus forte. Pour y arriver, certains théologiens n’ont reculé devant rien, pour donner libre cours à un zèle convertisseur qui a obscurci et compromis le message culturel de notre continent européen. Mais aujourd’hui, et depuis quelques décennies, c’est une autre religion qui a pris le relais. Mendelssohn était un idéaliste, il rêvait d’une humanité ouverte et respectueuse de tous, il croyait qu’on vivrait un jour l’époque messianique, d’où serait bannie tout acte de guerre, toute agression, et ce grâce à l’infinie perfectibilité du genre humain. Son collègue et ami pensait la même chose, Gottlob Ephraïm Lessing, l’auteur de Nathan le sage

Comment désamorcer les dangers contenus dans les dogmes religieux ? Encore une fois, seule la règle de la laïcité peut y parvenir. En insistant sur le fait qu’elle n’est pas l’ennemie de la religion. Elle n’en devient l’ennemie que si la religion sort de son cadre normal. Et cette notion de cadre (ou limites) ne fait penser au texte fondateur de Kant qui a parlé de La religion dans les simples (blossen) limites de la raison (1793), sept ans après la mort de Mendelssohn. Ce texte kantien vient compléter l’édifice philosophique du grand penseur de Königsberg : la critique de la raison pure, celle de raison pratique et de la faculté du jugement…

Mais nous ne sommes pas au bout de nos peines, car aujourd’hui encore nous devons lutter contre des tensions qui mélangent indistinctement le donné religieux et le donné philosophique ; cela remonte au romantisme politique en Allemagne, lorsqu’un mouvement mystique s’est imposé et a fini par contaminer la pensée sociale et politique. On l’ignorait encore, mais le nazisme n’était plus très loin avec ses interminables cortèges de souffrances et de peines.

Pour instaurer une sorte de paix idéale, il faut que la doctrine religieuse emprunte au déisme quelques doctrines, telles que faire le bien et penser le vrai… Aucune religion ne perdra en dignité si elle s’aventure sur ce chemin, moins mitée que tous les autres. Mais il faut dire un mot de la singularité française : de tous les paysans européens, elle est la seule à avoir adapté la laïcité par la voie parlementaire. Et des pays comme l’Angleterre et l’Allemagne ne suivent pas la même voie En Allemagne, la religion est enseignée dans les lycées et les universités comme n’importe quelle autre discipline académique. Devenir théologien ou pasteur est très bien vu. Mais cette attitude face au fait religieux s’explique par la place qu’occupe la Bible dans la vie et la culture des Allemands. Au cours des 25 ans passés à enseigner la philosophie aux universités de Berlin et de Heidelberg, j’ai pu le constater. Quant aux Anglais, il suffit de voir le communautarisme à Londres et ailleurs pour comprendre qu’on est à des années-lumière de l’exemple français. Ces divergences s’observent aussi au niveau du parlement européen, tant à Strasbourg qu’à Bruxelles

La critique la plus sérieuse dressée à la notion même de laïcité consiste à lui reprocher la division entre le croire et le vivre. Il n’y aurait vraiment pas de demi- mesures. L’homme ne veut pas de cette division arbitraire entre sa posture spirituelle, son adhésion, et la part faite à la paix sociale. C’est une côte mal taillée mais que faire d’autre ? Ou alors faut-il s’en revenir au verset du Lévitique appelant à aimer son prochain ? L’amour, c’est peut-être la solution.

 

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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