Philip Roth, Goodbye Columbus…

Ce fut l’une des premières œuvres littéraires de cet auteur juif américain, décédé il y a peu. En soi, le nom de cet auteur est déjà tout un programme et aussi l’objet d’un vaste débat qui se poursuit même après sa mort.

Le titre est simplement la reprise du cri de ralliement, si j’ose dire, d’une université des USA. Car, ainsi que nous le savons, la fréquentation de telle ou telle université, surtout les plus prestigieuses comme Harvard, Stanford ou Yale, vous classe immédiatement dans l’échelle sociale. Et Columbus ne fait pas vraiment partie des meilleures.

Les éditions Gallimard viennent de rééditer en version bilingue cette œuvre parue en 1956. Pour ma part, je la lis pour la première fois et je ne suis pas vraiment convaincu de sa grande qualité, mais l’enjeu se trouve ailleurs. Roth, né dans une famille juive américaine, n’a pas toujours été tendre avec son milieu d’origine dont il critiquait l’esprit mercantile et aussi l’arrivisme social.

Le culte mythique de la réussite dans tous les domaines, et principalement dans le cadre social et financier, règne sans partage. Il avait tant et si bien stigmatisé l’insatiable appétit de reconnaissance (et d’enrichissement) de ces juifs, émigrés ou descendants d’émigrés, que des milieux orthodoxes de la communauté l’accusèrent d’antisémitisme.

C’est peut-être aller trop loin, mais il est vrai que cet écrivain n’avait pas une relation sereine avec le milieu qui l’a produit et dont il ne reconnaissait pas les valeurs. La création littéraire, l’écriture, les biens culturels en général étaient loin d’être reconnus ou prisés dans ce milieu.

Le roman, touchant et émouvant par endroits, surtout à la fin, parle justement de la rencontre de deux êtres, issus du même milieu, à l’origine, mais devenus étrangers l’un à l’autre, en raison de leur avancement dans l’ordre social : d’un côté, vous avez une JAP (jewish american princess), jeune fille gâtée, baignant dans le luxe le plus tapageur et le plus ostentatoire, membre des clubs de golf les plus en vue, habituée à être servie et adulée par des parents qui ne lui refusent rien, et de l’autre, un jeune bibliothécaire besogneux qui a été recueilli par sa tante, à elle seule toute une caricature de la maman juive (yddishe mamme).

Que ce jeune homme rentre tard au bercail, ou qu’il ne finisse pas son assiette et voici la tante envahie par les doutes et les peurs ataviques : est-il malade ? N’aime t-il pas ma cuisine ? Que vais-je dire à sa mère s’il lui arrivait quelque chose de fâcheux, etc… ?

C’est donc à une double critique de la communauté juive de son temps que se livre l’auteur dans ce Goodbye Columbus… D’un côté, des gens d’une autre génération qui sont restés ce qu’ils étaient, simples, traditionnalistes et locuteurs du yiddish, de l’autre des gens qui ont réussi financièrement, se détachent de leur communauté d’origine et du milieu producteur pour s’assimiler à la petite bourgeoisie, en changeant de vie et parfois aussi de visage : Roth est cinglant quand il se moque de cette belle et appétissante jeune fille qui s’est fait refaire le nez…

Il va même jusqu’à lui dire, sur un ton méprisant, et les yeux, vous ne vous faites pas refaire les yeux ? Le soin mis à contrôler l’apparence est cruellement moqué dans ce livre. Notamment la pratique sportive afin de ne plus faire tâche et de se fondre dans l’ensemble américain le plus classique. Chacun sait que dans les campus  d’outre-Atlantique, les étudiants ne manquent jamais leur jogging quotidien. Et dans tous les hôtels, même les plus modestes, il ne manque jamais une salle de fitness.

En France, le phénomène est très récent. Et dans l’approche critique de Roth, il s’agit simplement de satisfaire un arrivisme social. L’auteur se gausse de ces nouveaux riches, de ces parvenus dont les maisons sont encombrés d’articles de sport et dont les réfrigérateurs regorgent de fruits…

Exit la lourde et indigeste gastronomie des juifs d’Europe de l’est, on mange des cerises et tous les autres fruits disponibles ; ainsi, c’est plus sain et surtout on se sent de plain pied avec son nouvel environnement.

Leur rencontre se fait au bord d’une piscine où le jeune bibliothécaire a pu s’introduire. Habituée à être obéie et servie, elle l’aborde en le priant de garder ses lunettes avant d’effectuer un plongeon. C’est le début d’une belle histoire d’amour qui, comme toutes ces histoires, finira mal.

En somme, Roth veut nous montrer que l’arrivisme social, l’anesthésie  des valeurs morales, peut causer de graves dégâts. En l’occurrence, la rupture d’une belle histoire d’amour entre deux êtres que tout rapproche et que tout éloigne à la fois. Mais le jeune homme n’hésite pas à appeler la belle demoiselle chez elle. Il s’ensuit une invitation et le début d’une relation amoureuse.

Dans ce nouveau milieu, Roth s’ingénie à en dénoncer l’aspect factice et artificiel : d’un côté, il y a cette tante Gladys qui verse des larmes en apprenant que son cher neveu ne pas fêter chez elle le Nouvel An juif, de l’autre un jeune homme animé par des sentiments ambivalents…

La vie étant ce qu’elle est, la rentrée universitaire est là et la jeune femme doit partir tandis que son amoureux transi regagne tristement sa bibliothèque pour y mener une vie sans relief de besogneux.

Mais Roth ne parle pas que des juifs même si ces derniers occupent une place centrale, il parle aussi d’un jeune garçon noir qui s’intéresse à Gauguin ! Comment et pourquoi ? Roth veut probablement attirer l’attention de ses lecteurs sur le problème des Afro-américains qui doivent lutter pour accéder à la culture.

Il y a même une dénonciation du racisme : quand on voit arriver ce jeune garçon, on se demande s’il ne va commettre un larcin ou pire, une dégradation, alors que sa motivation est tout autre.

Encore un point assez central dans ce livre comme dans toute l’œuvre de Roth, c’est la sexualité : n’oublions pas que notre homme a commis Portnoy et son complexe…

Or, pour Columbus nous sommes encore en 1956 et l’Amérique puritaine  juge intolérable un grand nombre de pratiques sexuelles. Et c’est justement cette permissivité qui va déboucher sur un drame : les parents de le jeune femme découvrent que leur invité a abusé de leur hospitalité en couchant avec leur fille chez eux, sous leur toit.

Ce qui paraît aller de soi aujourd’hui a réussi jadis à briser une famille. Et à scinder un couple. Roth déplorait alors que la révolution sexuelle n’ait pas affecté aussi la communauté juive.

Ce Portnoy… avait suscité une controverse même en Israël. Et je fus très étonné de découvrir que même le très sérieux professeur Gershom Scholem auquel j’ai consacré une biographie, (Gershom Scholem, un Juif allemand à Jérusalem, PUF) avait condamné ce livre dans un article de journal, en disant, entre autres, que telles choses allaient renforcer l’antisémitisme…

About the Author
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
Comments