Peur de gouverner ?

© Stocklib / Chayatorn Laorattanavech
© Stocklib / Chayatorn Laorattanavech

Quand, un jour que l’on espère pas trop lointain, le Covid sera maîtrisé, ou à tout le moins on aura appris à « vivre avec », il faudra quand même s’interroger sur la manière dont tant de gouvernements dans le monde démocratique ont donné la nette impression d’avoir eu tout simplement peur, à de nombreuses reprises, d’imposer leur autorité dans cette crise qui est une vraie guerre, avec des millions de morts à travers le monde.

Le système démocratique est essentiellement basé sur la libre opinion, la confrontation des idées et la concertation. Au bout de ces processus, cependant, il prône aussi la décision à la majorité des voix et l’obligation pour les minoritaires d’accepter ces décisions, et de les appliquer – quitte à continuer ensuite leur combat pour convaincre du bien-fondé de leurs positions, jusqu’à ce qu’ils puissent éventuellement renverser la tendance et convaincre le plus grand nombre de les rejoindre. Alors, et seulement alors, ils pourront dicter une autre politique.

Or, ce que nous voyons dans les derniers mois ne correspond pas à ce schema pourtant si clair, si simple et si évident. L’image donnée par certains gouvernements occidentaux est celle de l’hésitation, de la peur de la rue, de la navigation à vue qui réagit plutôt qu’elle ne fixe le cap.

L’un des exemples les plus frappants à mes yeux est la longue hésitation, en France et en Italie par exemple, qui a marqué le processus de décision du gouvernement d’imposer la vaccination des personnels soignants, paramédicaux et en général de toutes celles et ceux qui, par leur fonction, viennent au contact des malades. Ces deux pays ont finalement fixé la mi-septembre comme date-butoir pour cette mesure.

Je ne vais évidemment pas me risquer à traiter un domaine pour lequel je n’ai aucune formation, et dans lequel des spécialistes eux-mêmes ont souvent des positions nuancées, mais il y a des données simples, qui parlent clair, et qu’Il ne faut pas avoir reçu le prix Nobel de médecine pour comprendre.

Une étude de l’Institut Pasteur, publiée le 30 juin dernier, a montré, comme la logique le laissait prévoir, qu’une personne non-vaccinée a bien plus de risque  d’être contaminée qu’une autre, vaccinée, et par conséquent de diffuser l’épidémie autour d’elle :  «une personne non-vaccinée a  douze fois plus de risques de transmettre le SARS-CoV-2 qu’une personne vaccinée». Douze fois!

Dans ces conditions, comment expliquer que la France et l’Italie aient attendu tellement pour imposer le vaccin aux personnels soignants et apparentés?

Pourquoi avoir tant attendu pour dénoncer l’irrespensabilité des anti-vaccins en général, quand on sait qu’en Italie, au 10 août dernier, 90% des patients en thérapie intensive n’étaient pas vaccinés.

Depuis le début de la pandémie, on entend des voix, y compris celles de certains professeurs de médecine, peu nombreux mais jouissant d’une caisse de résonnance médiatique non-négligeable, étant fréquemment invités sur les plateaux, où ils assurent le spectacle, parfois l’empoignade, qui contestent les mesures prises et dans les cas extrêmes, l’existence-même de la crise.

C’est leur droit le plus strict, et on n’analysera pas ici leurs movitations, qui peuvent aller d’un doute sincère même si peu argumenté aux théories conspirationnistes les plus démentes, qui relèvent plutôt de la psychatrie, en passant par leur vision narcissique d’eux-mêmes menant « une lutte courageuse contre une implacable tyrannie » et un incommensurable orgueil qui leur fait penser « Ils réussissent à manipuler les masses, mais moi j’ai vu clair, on ne me la fera pas ».

Un certain nombre des personnes concernées par l’obligation de vaccination sont descendues dans la rue pour protester contre cette mesure, et d’autres, contre le pass sanitaire, exerçant leur droit le plus constitutionnel à manifester et à protester. Tout en respectant leur démarche (exception faite bien entendu des provocations antisémites, néo-staliniennes ou post-fascistes), on doit constater que leurs manifestations n’ont réuni qu’autour de deux cent-deux à cent cinquante mille personnes dans toute la France, un pays de 67 millions d’habitants dont 40-42 millions en âge de manifester. La proportion est semblable en Italie.

A Tel-Aviv, le 31 juillet dernier, une manifestation semblable n’a réuni que quelques centaines de personnes, et ici aussi on a vu il y a quelques mois deux ou trois cas de comparaison entre le « tav yarok » (pass sanitaire vert) des vaccinés et l’étoile jaune, juste pour vous dire qu’il y a des frappadingues partout. Et pourtant, ces manifestations, à la participation si limitée, semblent avoir un effet sur les gouvernements, un effet sinon paralysant, en tous cas restreignant et les empêchant d’appliquer avec determination l’ensemble de leur politique.

« Les gens en ont marre », « ils ne respecteront pas les limitations », « un nouveau confinement n’est pas jouable », entend-on dans les cercles du pouvoir de nombreux pays occidentaux. « Préférons une bonne communication à une politique coercitive », pensent certains de nos dirigeants. Il est bien évidemment toujours nécessaire en démocratie d’être à l’écoute des « gens », d’argumenter, de convaincre par la logique et le bon sens ceux qui doutent du bien-fondé de telle ou telle decision gouvernementale. La seule question est: jusqu’à quand mener le débat ? Jusqu’à quand parler, expliquer, discuter, et à partir de quand imposer et sanctionner ?

Moi aussi, comme vous je pense, j’en ai parfois « marre » de payer tant d’impôts, de devoir passer par des bureaucrates obtus pour des choses qui devraient aller de soi, de la limitation de vitesse sur les routes, de mille limitations ou obligations que la vie en société exige de moi, mais je les accepte, même à contrecoeur, car c’est un gouvernement démocratiquemernt élu qui me les impose et dans le cas présent, il agit de concert avec l’écrasante majorité de la communauté scientifique.

Si le premier ministre Naftali Bennett a raison, et pour moi c’est le cas cette fois, et ceux qui refusent de se faire vacciner alors que l’épidémie rebondit presque partout « vont avec une mitraillette qui tire du variant Delta sur les gens« , alors oui, il est de son devoir, comme de celui des gouvernants à Paris, Rome et partout ailleurs dans le monde démocratique de gouverner, d’imposer et de sanctionner si nécessaire.

Il y aura peut-être de la casse, des manifestations violentes, dans des cas extrêmes des drames personnels isolés, mais il est mille fois plus grave à mes yeux de semer la mort autour de soi par un refus égoïste, narcissique et parfois paranoïaque de participer à la lutte contre une épidémie qui a déjà fait des millions de morts, que de voir certaines de nos libertés momentanément réduites, pour qu’à terme nous puissions revenir à la vie de l’avant-Covid.

Gouvernez donc, mesdames et messieurs les gouvernants, mettez enfin le poing sur la table; posez des garde-fous, comme un strict contrôle parlementaire, mais faites ce qui doit l’être sans avoir peur de franges délirantes que nul argument, le plus sensé soit-il, ne pourra jamais convaincre.

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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