Peuple élu

On pourrait croire qu’être « le peuple élu » serait plutôt une bénédiction. Sauf, se disait Jonathan, qu’il risque d’y avoir erreur sur l’origine de cette distinction. Elle ne vient probablement pas d’une autorité extraterrestre. Qui reste, au moins pour lui, encore à démontrer. Mais elle tient avec plutôt certitude, d’une majorité de terriens. Qui, avec une belle unité de temps et d’espace, ont élu le peuple juif, puisqu’il s’agit bien de lui, parmi tous les autres peuples du monde. Il est vrai que les juifs se seraient volontiers passés de cette distinction singulière. Car il s’agit en fait de se retrouver élu souffre-douleur privilégié, universel, séculaire. Souffre-douleur, c’est-à-dire en fait, récipiendaire favori des pulsions, envies, instincts, explosions que l’humanité mijote dans sa marmite de malignité, cruauté, sadisme, perversité. Depuis 2 000 ans ou plus, les juifs ont pu s’en rendre compte, tout le monde y trouve son compte.

A tout seigneur, tout honneur. Le raciste tout d’abord. Le raciste pur et dur. « Accro » indécrottable des stéréotypes physiques, sociaux, religieux les plus simplistes et les plus éculés. Grand amoureux des théories de complot plus inventives les unes que les autres. Plutôt prudent dans l’expression de sa détestation ontogénique. Mais prêt à la proclamer quand un courant porteur diminue sa crainte de trop de visibilité. Il est d’ailleurs souvent à la traîne des ultra-racistes. Les vrais durs. On est là dans la haine. Néo nazis, ultra droite. Qui n’ont pas besoin de raisons particulières, seulement du viscéral. Traduit dans la violence, le passage à l’acte.

Chaque époque a ses propres acteurs de ce qu’il faut bien nommer la traque des juifs. Dans les temps actuels, par un retournement surprise, des ensembles de populations jusqu’ici plutôt défenseurs ou partisans, ou au moins neutres vis-à-vis du « problème juif », se découvrent opposants, contempteurs, accusateurs, ennemis d’un coupable devenu idéal. La « gauche », transformée en extrême-gauche, submerge le juif sous l’avalanche d’attribution ex cathedra de torts incontestables. Le ou la « Woke », passé de la défense des déclassés, des abandonnés, à la condamnation sans rémission… de tous les autres, érigent les juifs en symboles absolus de ces catégories impardonnables de simplement exister.

Bien entendu, il y a les « Arabes ». Eux, maintenant, les principaux vecteurs de l’antisémitisme moderne. Venus eux aussi à la haine par deux voies, différentes et qui peuvent devenir concomitantes. La religion, l’islam, prônant l’exclusivité et sa forme extrémiste, l’islamisme, prônant l’exclusion. L’identité, via le conflit israélo-palestinien, incorporant le rejet du juif dans le rejet de l’Israélien. Deux voies recouvrant une double réalité. Celle, effective, des abominations du terrorisme, des exactions, des agressions. Provenant, des extrémistes et des jeunes déboussolés, sans travail, culture ou attache. Celle, majoritaire, mésestimée, trop silencieuse, des arabes non pratiquants ou religieux modérés, touchée inévitablement par la propagande et le bruit médiatique, mais pas coulée car, de fait neutre ou positive au regard de la réalité juive.

Israël. Le cadeau fait aux antisémites par la communauté juive elle-même. Une aubaine. Un ghetto de niveau mondial. Sur lequel on va pouvoir, enfin ouvertement, concentrer toutes les critiques, accusations, blâmes, stigmatisations. Cerise sur le gâteau, on le pourra d’autant plus goulûment que l’antisionisme servira de cache-sexe à l’antisémitisme. C’est ainsi que ce petit nouveau, ce pays de dix millions d’habitants, point minuscule au milieu des huit milliards de terriens, est devenu aussi surveillé, décrié, contesté, que le nez au milieu du visage du monde. Sa démocratie, réelle mais faillible comme toutes les autres démocraties du globe, offrant en dépit de ses grands succès, généreusement, à tous ses détracteurs naturels des bâtons pour se faire battre. Politique d’occupation à la hussarde des territoires de Cisjordanie, gouvernement à volonté autocratique, nationaliste, autoritaire, mené par un chef déconsidéré nationalement et internationalement, minorités insuffisamment soutenues…

L’élection singulière à la vindicte du monde se transfère ainsi du peuple juif à la nation israélienne. Pour preuve l’extraordinaire focalisation des condamnations de l’ONU, Organisation Internationale des Nations, très majoritairement sur Israël. Ignorante des tragédies d’épouvantables dimensions de pays criminels, Syrie, Soudan, Turquie, Chine…. Accompagnée dans cette focalisation par l’autre « Machin » que constitue son appendice, l’Unesco. Pour preuve, le laisser-faire ahurissant des nations du monde, de cette ONU, de l’Europe, devant la menace mondiale que représente le régime le plus anti-juif de la terre, le régime des Ayatollahs d’Iran. Régime terroriste pur, nourrissant tous les terrorismes de la terre, opprimant son peuple, déclarant ouvertement vouloir détruire une autre nation, Israël.

7 octobre 2023. Une barbarie, hors de toute humanité, s’abat sur le sud israélien. Se reliant à l’inhumanité absolue de la Shoah, de la destruction innommable du peuple juif. Horreur, sidération mondiales immédiates.

10/12 octobre 2023. De trois à cinq jours après cet immense pogrom, en terre d’Israël, d’un début de sentiment de solidarité avec les Israéliens, les plaques tectoniques reviennent au statut ante. Les juifs redeviennent élus. Cibles ordinaires sous couvert des Israéliens redevenus les grands coupables. Les images de la guerre emportent tout. Les ruines fumantes, les nombres de morts, les cadavres d’enfants, la foule en perdition. Images vraies. Comme cela est vrai pour les centaines de milliers de morts syriens, soudanais, arméniens, Ouigours… Mais ici, ces dizaines de milliers de malheureux sont victimes des juifs. L’occasion est trop belle. Les racistes, de base, extrêmes, naturellement, la gauche et l’extrême-gauche par opportunisme électoraliste, les « wokistes » par vocation idéologique, les ultra-droite par définition, tous les mouvements extrémistes islamistes et terroristes en meutes bien ordonnées, se libèrent en chœur. Oubliant les dizaines de milliers de bombes et missiles envoyées par le Hamas et le Hezbollah sur le territoire israélien, détruits en grande partie, par miracle par le bouclier anti-missiles. Considérant avec condescendance, la saga mortifiante des otages et de leur libération au compte-goutte et partielle. Ignorant vingt ans de dépouillement de la population civile de Gaza au seul bénéfice de la mafia Hamas, fermant les yeux sur la prise de cette population comme bouclier humain, le conditionnement des enfants…..

Aucun tableau humain n’est noir ou blanc. Jonathan le savait trop. Même si les causes ne se valent pas, les morts, elles, pour lui, se valent. Les juifs, les israéliens ne sont ni anges, ni démons. Mais ce trop de noir l’épuisait. La présence montante des femmes permettra peut-être de jeter un brin de lumière dans le cœur des hommes, prisonniers de leur haine millénaire.

Trop de noir qui empêche les hommes de ce temps de comprendre. Comprendre que les juifs continueront d’apporter au monde leur contribution. Non pas élus, ni pour le mal, ni pour le bien. Juste, poussés par la stigmatisation, un peu plus et un peu mieux que les autres. De comprendre qu’Israël existe. Envers et contre tout. Nation établie parmi les nations. Qu’il est maintenant trop tard. Cette nation vit sa vie, avec ses forces et ses faiblesses. Sa vocation pour la vie est irrépressible.

Les temps venus, oubliez-nous suggéra intérieurement Jonathan.

 

à propos de l'auteur
Fort d'un triple héritage, celui d'une famille nombreuse, provinciale, juive, ouverte, d'un professeur de philosophie iconoclaste, universaliste, de la fréquentation constante des grands écrivains, l'auteur a suivi un parcours professionnel de détecteurs d'identités collectives avec son agence Orchestra, puis en conseil indépendant. Partageant maintenant son temps entre Paris et Tel Aviv, il a publié, ''Identitude'', pastiches d'expériences identitaires, ''Schlemil'', théâtralisation de thèmes sociaux, ''Francitude/Europitude'', ''Israélitude'', romantisation d'études d'identité, ''Peillardesque'', répertoire de citations, ''Peillardise'', notes de cours, liés à E. Peillet, son professeur. Observateur parfois amusé, parfois engagé des choses et des gens du temps qui passe, il écrit à travers son personnage porte-parole, Jonathan, des articles, repris dans une série de recueils, ''Jonathanituides'' 1 -2 - 3 - 4.
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