Petits délinquants audacieux et libres à Jérusalem

© Stocklib / Ryszard Parys
© Stocklib / Ryszard Parys

On tombe souvent nez à nez avec eux quand on sort les poubelles, ils sont partout, rusés, semblent pourtant n’avoir reçu aucune éducation élémentaire, commettent des forfaits réguliers. Ils n’éprouvent aucune peur des autorités.

Ce matin, je descends. Comme à l’accoutumée, ils sont là. Mais cette fois, je suis pétrifiée. La voisine aussi. Nous sommes paralysées, ne sachant que faire. Un, deux, trois… Douze paires d’yeux nous scrutent d’un regard hostile. Nous sommes cernées par des corps hirsutes. L’un crache. L’autre est borgne. Le troisième, tout petit et maladroit, âgé de quelques mois à peine, essaie d’imiter ses congénères adultes, mais il a encore les grands yeux de l’innocence. Nous essayons de les faire fuir, « pshh, psshh », mais peine perdue : ils nous en veulent.

En fermant les yeux, je balance mon butin dans la benne à ordures. Une autre créature en sort en feulant, oreilles toutes droites dressées, élancée et furibarde. Au centre-ville, les chats de Jérusalem ressemble à des petites frappes qui évoluent en gangs. Ils se font entendre le soir quelle que soit la saison. On sent dans les miaulements suraigus allant crescendo que ça va se dévorer les oreilles et filer des gifles griffues.

Dans le quartier de Katamon, un des plus chers de la ville, la population féline s’embourgeoise bien qu’elle n’ait pas de maître – pour Dieu, la question se pose – on voit des animaux touffus qui ressemblent à des persans dignes de concours. D’où sortent-ils, miraculeusement propres et lustrés ? Personne ne sait. De toute manière, ici, le chaton pousse sur les arbres et entre les pavés.

Tous habitants des rues qu’ils sont, ils se permettent de vous juger du haut de leur promontoire, le couvercle d’une poubelle ou le toit d’une voiture, nullement effarouchés par la présence humaine. Si leurs cousins urbains ressemblent à des petits gavroches miauleurs dépenaillés, ceux-là semblent des réincarnations de vieilles dames à manteau de fourrure et collier de perle. Ils se déplacent sans bruit et vivent dans le décor en harmonie avec les citronniers.

A l’oulpan, un panneau écrit en cinq langues, Hébreu, Anglais, Français, Russe, Espagnol, nous interdit de les nourrir. Mais là-bas, ils se servent furtivement sur les tables en extérieur, ou viennent à vous pour chanter une mélodie sentimentale. De vraies pleureuses professionnelles. Votre repas ne vous appartient pas, c’est une affreuse croyance de propriétaire illégitime. Ici règle l’anarchie communiste des félidés. Un matin, Linda, une de nos enseignantes, a ouvert un placard dans la classe. Une surprise visiblement offusquée qu’on la dérange en pleine sieste en a surgi, sauté sur le bureau, puis est sortie par une des fenêtres ouvertes par laquelle elle était probablement rentrée quelques heures auparavant. Comment s’est-elle rangée dans le meuble fermé ? On cherche encore.

A table ! ©Sandra Korber

Un rouquin roublard se jette sur la main de Yossef, mon voisin de table, se moquant du raffut qu’il produit : non content d’avoir méthodiquement dévoré ses tsitsits, il lui vole son sandwich, renverse un gobelet de soda sur son passage, éclaboussant toute la tablée désormais gluante de sucre liquide. Ici, il ne faut rien laisser dépasser sous peine de voir tout disparaître.

J’adopterais bien l’un d’entre eux mais ils n’ont pas besoin de gîte car ils ont déjà le couvert. Le chat gaulois est une peluche gâtée, le chat araméen plein de culot se fout de vous, la ville lui appartient. En face de la librairie française, un greffier reluque la vitrine d’un céramiste, puis pénètre dans la boutique en fin connaisseur, serpente comme une anguille entre les guéridons, effleure avec précaution les vases colorés, se plante l’air songeur et la queue métronome devant une planque décorée de grenades et de grappes de raisin où le psaume 23 a été soigneusement peint.

« La boutique est à lui« , dit l’artisan. « Du moins, c’est ce qu’il croit. »

à propos de l'auteur
Célibataire à milliers de chats hiérosolymitains, spécialiste en déménagements, n'a toujours pas perdu la boussole, a déjà vendu des glaçons chauffants et des couvertures qui grattent, créé des publicités véridiques, écrit des lettres pour amoureux transis de langue empêchée. Alumna de l’Institut Pardes à Jérusalem, diplômée en arts plastiques et sciences de l’art, rédactrice de contenus en devenir.
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