Peter Schäfer, « Petite histoire de l’antisémitisme »

© Stocklib / neydt
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Peter Schäfer, Petite histoire de l’antisémitisme, (Kurze Geschichte des Antisemitismus) Beck Verlag, Munich, 2020

Ainsi qu’il le note dès les premières lignes de son introduction, Peter Schäfer reconnaît que concevoir une petite histoire de l’antisémitisme -ce fléau qui voyage de siècle en siècle par tous les canaux possibles de diffusion- est une entreprise hardie. Il existe aussi quelques difficultés terminologiques liées à ce problème: doit-on parler d’antisémitisme, d’antijudaïsme ou, comme on le fait en France ces années-ci, de judéophobie ?

L’auteur refuse de s’engager dans de stériles querelles de mots ; la fluidité terminologique ne nuit en rien à la définition du contenu de tels concepts, à savoir la volonté de nuire aux juifs et au judaïsme, de les bâillonner, d’entraver leur développement, voire de les détruire physiquement et moralement.

Je n’ai pu réprimer un sentiment de satisfaction en lisant dès les premières pages le nom du grand spécialiste allemand de la Rome antique, le professeur Théodore Mommsen, dont j’ai tenté, en vain jusqu’ici, d’installer le nom dans cette recherche sur l’antisémitisme en France. Je cite en la résumant la déclaration qu’il fit concernant ce fléau toujours d’actualité : lorsqu’Israël fit son apparition sur la scène de l’histoire universelle, il n’était pas seul, mais était accompagné d’un frère jumeau : l’antisémitisme ! Il est inutile de joindre à cette assertion de longs commentaires. Cela signifie seulement que l’antisémitisme est coextensif à l ‘histoire du judaïsme et des juifs. Dès qu’ils montrent le bout de leur nez, ils suscitent la contradiction, l ’opposition, voire la haine.

Depuis des temps immémoriaux, les chercheurs les plus compétents et les plus objectifs se sont interrogé sur les prémisses de ce terrible fléau : qui a été le premier antisémite de l’histoire ? Etait-ce l’Antiquité gréco-romaine qui vit le judaïsme s’en prendre violemment aux dogmes du polythéisme ? Etait-ce plutôt l’antijudaïsme théologique de l’église naissante, prompte à briser la férule de la synagogue ? Comment ont fleuri toutes ces accusations, notamment les plus horribles, comme la haine de l’étranger et de tout autre être humain qui ne suivrait pas la voie des préceptes divins ? Autant de questions auxquelles il convient d’apporter une réponse.

Mais il existe tout de même une définition qui vaut ce qu’elle vaut, donnée par l’ L’international Holocaust Remembrance Alliance, reprise en 2017 par le Bundestag allemand :

L’antisémitisme est une certaine perception du juif et susceptible de s’exprimer par de la haine ressentie à son égard. Des manifestations rhétoriques et physiques visant des individus juifs et non juifs ou leurs biens, des créations des communautés juives et des institutions religieuses..

Mais les insuffisances de cette définition sautent aux yeux ; c’est une définition qui se veut pratique, et permet au législateur d’adapter les lois aux déséquilibres que l’on souhaite écarter. Par ailleurs, il faut une approche plus pragmatique, voire empirique puisque les manifestations d’un tel phénomène sont protéiformes. Cela peut aller d’une simple détestation du juif à l’antisémitisme racial, biologique de l’extermination adoptée par les Nazis. Chaque époque, au gré de son évolution, de ses besoins et de ses situations spécifiques, a généré une certaine forme d’antisémitisme. La haine hitlérienne du juif n’a rien de commun avec le rejet du juif dans l’Alexandrie d’Apion, ou même plus proche de nous, ce que pouvait subir dans sa vie quotidienne, un sage comme Philon d’Alexandrie…

Le présent ouvrage, bien documenté et très bien écrit, n’apporte rien de vraiment nouveau mais il constitue une mine d’informations. Certains points contestés alimentent toujours des divergences, en l’occurrence quelle part revient à l’église catholique dans la propagation de cette morbidité de l’âme qu’est la haine antisémite ? Il faut faire preuve de prudence dans la recherche de la réponse et opter pour une explication qui rende justice aux juifs et à l’église à la fois. On ne peut pas, dans un même souffle, incriminer le christianisme et affirmer que Auschwitz n’a pu se produire que dans une Europe… déchristianisée ! C’est pourquoi il faut éviter les réponses à l’emporte-pièce.

L’auteur définit son objectif et affirme ne pas reprendre à son compte les thèses fonctionnalistes ou essentialistes de la recherche moderne sur le sujet qui l’occupe. Il reconnaît avoir fait des choix personnels dans la élection des sources auxquels il affirme vouloir donner la parole.. Il s’explique aussi sur sa décision d’inclure l’islam dans cette enquête sur l’antisémitisme, en regard de ce qui se passe sous nos yeux depuis un certain temps. Fallait-il observer des limites géographiques dans cette enquête ? Assurément oui, mais là aussi c’est l’auteur qui détermine son choix et l’assume. Enfin, il reconnaît que cet ouvrage n’est pas destiné à révolutionner ce que nous savions déjà sur la question. Il s’agit d’un survol (Überblick).

Comme chacun sait, le réflexe antisémite plonge ses racines au plus profond de l’âme humaine, et notamment si on suit l’auteur qui résume les graves contentieux opposant les Hébreux et leurs descendants aux ressortissants du monde gréco-romain. La législation biblique considérée par ses tenants comme l’ intangible parole de Dieu dressait un mur quasi hermétique entre les enfants d’Israël et ceux de la Grèce antique, et par la suite, avec ceux de Rome.

La circoncision, le repos et la solennité du chabbat, les interdits alimentaires, sans même parler de la conception de la divinité, une et invisible (contrairement au panthéon païen) élevaient une sorte de muraille, tous ces éléments élevaient une barrière quasi insurmontable entre ces deux cultures. Et je ne parle même pas de la destination de l’existence humaine, la volonté de croire au perfectionnement moral de l’humanité et l’avènement de l’ère messianique contribuaient à éloigner les juifs de leur entourage païen. Ce qui conduisit ce dernier à articuler contre cette religion si atypique (aux yeux des Païens) l’accusation de haine contre l’humanité et contre l’étranger.

C’est cette image d’une religion qui hait tout ce qui n’est pas elle-même qui a accompagné l ’odieuse conception qu’on se faisait du peuple juif. Il est vrai que la religion juive et ses meilleurs esprits refusaient absolument le moindre soupçon de syncrétisme théologique. Le christianisme qui a aussi joué un rôle de tout premier plan dans cette affaire n’a réussi à s’implanter qu’au prix d’un antinomisme très étendu, le coupant de ses racines authentiquement juives. L’apôtre Paul est celui qui s’est le plus (sic) illustré dans cette approche qu’il a fini par imposer à la chrétienté tout entière laquelle a réussi le tour de force de convertir à ses vues la totalité du paganisme gréco-romain.

Le livre biblique qui nous fournit l’ossature originelle de toute démarche antisémite, ancienne ou moderne, n’est autre que le rouleau d’Esther. Laissons de côté les problèmes de datation de ce texte qui semble avoir été conçu par un auteur juif vivant à Alexandrie et très probablement victime de telles intimidations à caractère antisémite. Pour captiver ses lecteurs et rendre son récit le plus attrayant possible, il transpose son propre vécu dans l’empire perse afin d’introduire un peu d’exotisme. Ce qui est frappant dans ce livre, c’est l’absence de motivation religieuse ou politique de cette vaste entreprise d’extermination du peuple d’Israël dans la totalité du royaume pers. Mais quelle raison a bien pu poussé le grand vizir du roi Assuerus à soumettre à son monarque un tel projet criminel ? On ne nous le dit pas.

En revanche, on fait allusion à cette altérité, cette indomptable volonté d’être autre, différent, que les juifs manifestent chaque fois qu’on veut les normaliser ou les inféoder de force à quelque doctrine ou civilisation que ce soit… La description de la situation des juifs est donnée en peu de mots pqr le grand vizir : il est un peuple disséminé et dispersé dans tout le royaume, ils suivent leurs propres règles et n’effectuent pas celles du roi ; le roi n’a aucun raison de les laisser en paix… (Esther 3 ;8)

Partant, dès les origines, le reproche qui s’articule en antisémitisme est toujours le même : le refus de s’aligner sur les autres, le refus de se fondre dans la population ambiante et la volonté de suivre sa propre voie (en allemand Sonderweg). Bref, de ne jamais renoncer à ses propres traditions aux plans religieux et social.

Ce reproche d’étrangeté, de traditions bizarres et quelque peu méprisantes, se retrouve très largement dans l’Egypte hellénistique ou un historien comme Hécatée d’Abdère (vers 300 avant notre ère) procède à une relecture contradictoire du de l’Exode biblique : les Hébreux ne sont pas partis d’Egypte en brisant le joug égyptien, mais ce sont les autorités légales qui ont expulsé du pays des hordes malfaisantes de lépreux… On sait qu’un grand antisémite moderne, le philosophe allemand Arthur Schopenhauer, a repris à son compte une telle version déformée de l’Exode. On pourrait citer d’autres noms, on se contentera de renvoyer au prêtre Maneton qui nous offre une autre légende de la même eau : des pestiférés ont envahi l’Egypte, détruit toutes les statues divines et contraint les prêtres locaux à abattre les bêtes appartenant au bestiaire sacré.

L’auteur a raison de s’appesantir un peu sur ces racines préchrétiennes de l’antisémitisme, mais il ne faut pas se réjouir trop vite puisque l’église chrétienne va largement se rattraper au cours d’un très long Moyen Age. Cette action dévastatrice des lépreux au sein même de l’Egypte ancienne a probablement inspiré l’accusation de 1348/49 d’empoisonnement des puits par les juifs. Toujours, ce délire selon lequel les juifs sont les ennemis de humanité non-juive !

Cet antagonisme entre les juifs et les Grecs était incontournable et s’exprimait par des accusations absolument infondées et même inconcevables quand il s’agit de mœurs juives. Cette incompréhension du culte juif a conduit des polémistes grecs à des inconséquences: on a prétendu que dans le saint des saints du Temple les juifs adoraient, en fait, une tête d’âne… Une autre source grecque prête à Antioche IV la fable suivante : les juifs enlèvent régulièrement un Grec qu’ils cachent dans leurtemple le plus secret, ils l’engraissent durant toute une aunée au terme de laquelle ils le sacrifient à leur Dieu dans une forêt. Ils dévorent ses entrailles et prêtent serment au cours de ces agapes.

On reste rêveur devant de telles accusations farfelues puisque les juifs ont toute une panoplie d’interdits alimentaires ! Ils ne peuvent même pas consommer du sang animal, à plus forte raison du sang humain. En outre, depuis le chapitre 22 du livre de la Genèse et la ligature d’Isaac, le culte sacrificiel a été instauré pour éradiquer des mœurs de l’époque tout sacrifice humain. On l’aura compris, toutes ces accusations circulaient dans des milieux déterminés dans le but de diffamer des pratiques religieuses prétendument mystérieuses.

Schäfer évoque dans cette première partie consacrée à la préhistoire de l’antisémitisme le cas de Rome qui diffère de celui de la Grèce envers les pratiques religieuses juives. L’auteur parle de l’ambiguïté de l’attitude romaine qui oscillait entre la haine féroce et l’admiration récalcitrante. La spiritualité juive, les pratiques juives avaient attiré une certaine frange de la population romaine éduquée qui se livrait à la pratique de certains rites juifs ; certains se convertissaient même au judaïsme secrètement afin de ne pas être assujetti au fiscus judaicus.

On parle aussi d’un empereur qui voulut vérifier de visu si un vieux Romain très âgé avait effectivement subi la circoncision. On parle aussi de certaines dames patronnesses qui se montraient très favorables à certaines pratiques. Mais le pas décisif était la soumission à la circoncision ; l’auteur cite quelques passages fort instructifs d’un écrivain aussi satirique que Juvénal qui tourne cette «judéophilie» en dérision…

Le Midras Rabba fait état de la conversion (fictive ?) du neveu de Hadrien dont les sanglantes persécutions ont laissé une trace profonde dans la mémoire juive antique ; le persécuteur anti-juif consent, la mort dans l’âme, à ce que son neveu, conquis à la cause juive, applique toutes les pratiques juives, à l’exception de la circoncision ; selon le Midrash, il le supplie de s’abstenir d’une telle opération… Ce détail montre la prééminence de cette pratique qui résumait à elle seule toute la Torah et l’essence du judaïsme. Sénèque, l’éducateur de l’empereur Néron, déplorait que les vaincus (les juifs après la chute du Temple) aient réussi à imposer leurs lois aux vainqueurs…

Deux dernières rubriques complètent cette longue introduction à l’histoire de l’antisémitisme : on a d’abord un résumé saisissant de ce que fut le premier pogrome de l’histoire qui dévasta la communauté juive d’Alexandrie et dont le sage Philo fut le témoin impuissant. Il y eut des dissensions très graves entre les Grecs, les Egyptiens et les juifs de la grande ville portuaire. Les préfets romains encouragèrent les assaillants locaux à s’en prendre aux juifs et à piller leurs biens. Ce qui fut largement le cas.

Le tout dernier passage est consacré à la haine que le sénateur et historien romain Tacite vouait aux juifs. Il considérait que ceux-ci n’avaient même pas une religion digne de ce nom, il les considérait comme la lie de l’humanité. Et lui aussi, en bon Romain qu’il était, ne pensait pas le plus grand bien du rite de la circoncision . Les juifs, écrivit ils, la pratiquent afin de pouvoir se reconnaitre entre eux dans les bains municipaux… Cela ne s’invente pas.

(A suivre)

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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