Pessah de la peur : le fidèle esseulé, confronté à lui-même…

Des hommes juifs orthodoxes portant un masque à titre de mesures préventives contre le coronavirus, préparent des matzos, à l'usine Matzot Aviv de Bnei Brak, le 30 mars 2020. Photo de Tomer Neuberg / Flash90
Des hommes juifs orthodoxes portant un masque à titre de mesures préventives contre le coronavirus, préparent des matzos, à l'usine Matzot Aviv de Bnei Brak, le 30 mars 2020. Photo de Tomer Neuberg / Flash90

Cette mémorable année 2020 laissera des traces dans notre vie. Ceux qui auront la grande chance de lui survivre pourront, à juste titre, réciter la bénédiction du Gomel ainsi que la prière de shé-héhiyanou… Cette fois ci, ce sera amplement justifié.

Même les auteurs de science fiction les plus téméraires n’auraient jamais pu inventer une telle histoire : une plaie, pire que toutes les plaies d’Egypte réunies, enserre dans son rayon de mort, la terre dans son ensemble. Nous sommes soudain devenus tous égaux devant la maladie, une maladie contagieuse, qui, comme toutes les autres, est profondément injuste et frappe aveuglément tout autour d’elle. Ce qui est encore plus angoissant, c’est d’écouter les bilans de la maladie en fin de journée. On attend ardemment la moindre lueur d’espoir.

D’aucuns, plus croyants que d’autres, espéraient une sorte de miracle, un prodige de la science qui stopperait net la progression de cette pandémie. Et au moment où on met sous presse, rien n’arrive. Certes, un rabbin hassidique exerçant aux USA affirme avoir mis sur pied un protocole apte à combattre victorieusement la maladie. J’ai du mal à y croire, mais sait-on jamais. Et puis comment un simple médecin de ville des USA supplanterait les meilleurs laboratoires du monde entier…

Ce que je sais de science sûre, en revanche, c’est que depuis la Seconde Guerre mondiale on n’a jamais eu un tel Pessah ; contraint, isolé, sans famille, loin de chez soi, de ses amis, des invités, de la fête quoi…

Il faut savoir que Pessah commémore le premier événement national d’Israël en tant que peuple (‘am) et nation (lé’om), à savoir la sortie d’Egypte : c’est le tout début, les premiers commencements du judaïsme, aussi en tant que phénomène religieux qui allait marquer l’Histoire universelle. Chassé d’Egypte, grâce, nous dit la Tradition, à l’intervention répétée de la main de Dieu, cette bande d’anciens esclaves mettra quarante ans à se souder ensemble, à adopter un projet commun et à être animée d’une vision commune. Ces réprouvés, rescapés du désert, étaient en route pour fonder le monothéisme éthique. C’est l’apostolat du peuple juif à l’écrasante majorité de l’humanité.

Le récit de cette sortie d’Egypte est consigné dans une large partie du livre de l’Exode (qui porte bien son nom) et la fameuse Haggada de Pessah en est, en fait, le premier Midrash, la première explication homilétique connue. Et parallèlement à l’aspect strictement religieux et rituel, l’expulsion de tout levain, de tout aliment fermenté, tous les membres de la famille sont mobilisés pour que cette séparation d’avec le pain levé, le pain riche et nourrissant, devienne l’affaire de tous. Mais il faut voir au-delà : le levain symbolise la suffisance, l’assurance excessive de soi, de ses mérites et de ses capacités.

Enfin, j’en viens à l’aspect le plus humain, le plus fort, et qui va tant nous manquer si Dieu nous garde en vie encore quelques jours, c’est la fête familiale : à cette époque, le début du printemps, les beaux jours, tous se retrouvent autour de la table famillale élargie. On appelle cela le séder, c’est-à-dire l’ordonnancement, l’organisation de cette soirée réglée à la minute près. Il est rare que les sages talmudiques décrivent par le menu de telles soirées mais comme il s’agit d’une soirée unique en son genre, ils l’ont fait. C’est la veillée pascale dont on trouve trace même dans les Evangiles…

Mais, malgré leur grande intelligence et leurs capacités quasi divinatoire, les Sages du talmud n’auraient jamais pu prévoir une telle catastrophe qui s’abat sur nous : il n’existe même plus un seul havre de paix où certains heureux élus auraient pu trouver refuge ! Rien, absolument rien, pour reprendre l’expression actuelle en hébreu moderne : eyn lanou manos mi-zé… Pour échapper et sauver sa peau, il faudrait aller sur la lune ou sur la planète mars.

Vous imaginez vous en train de réciter la Haggada, assis à plus d’un mètre de votre épouse ? Vous voyez vous laisser immobile, sur la table, ce plateau du séder que les familles, dans un joyeux brouhaha, se passent de main en main ? Vous voyez vous tout seul autour d’une table bien garnie, à croquer votre pain azyme et à remplir votre verre de vin à quatre reprises ? Je suis d’un naturel optimiste mais je dis bien que c’est une catastrophe. Je sais que notre peuple en a vu d’autres et je devine l’horreur que cela devait être dans les camps de concentration de Theresienstadt et d’ailleurs, l’arrivée de la date du 14 Adar…

Et pourtant il faut continuer à espérer la venue de jours meilleurs. Goethe a dit qu’aimer fait vivre et Hegel lui a fait écho en disant que l’espoir fait vivre

Qu’allons nous inventer pour tenir ? Un détail a choqué tant de gens : la querelle d’égo qui a accueilli les premiers pas d’un protocole de Marseille d’un professeur de médecine un peu original, en marge de l’institution médicale, pour ainsi dire ; et pourtant, les résultats sont encourageants, même si les malades n’étaient même pas une trentaine. C’est que les hommes ne laissent pas au vestiaire, leur ambition et leur volonté de puissance. Au fond, ce sont des universitaires comme les autres. Ou aurait pourtant cru, voire souhaité, que de telles considérations disparussent de l’horizon, vu la nature de l’enjeu : la découverte d’un remède pour sauver la vie humaine partout dans le monde.

Tout ce que j’ai pu lire à ce sujet, tout ce qui me fut adressé par les uns et par les autres, chez tous les correspondants, j’ai trouvé la remarque suivante : nous sommes tous confrontés à nous-mêmes, condamnés à une incessante introspection, un retour sur soi-même. Les Juifs appellent cela la teshuva, le retour, le revirement, le changement , les Grecs la métanoïa…

D’aucuns n’hésitent plus à comparer cette pandémie au Déluge biblique, précipité sur la terre des hommes par une divinité excédée de voir que dans  les replis les plus intimes de l’âme humaine se niche la volonté de s’imposer et de dominer l’autre… Et cette calamité (naturelle ?) serait un message envoyé depuis les régions supérieures à l’humanité : Amendez vous, sinon vous allez disparaître.

Je ne pense pas selon des critères de nature théologique. Certes, l’humanité doit progresser, tous, nous devons changer de comportement et remettre l’homme au centre de notre vie. Il faut en finir avec les déséquilibres et les injustices sociales. Il existe un humanisme biblique dont on pourrait s’inspirer…

Puisse cette fête de Pessah qui s’approche nous rendre meilleurs.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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