Perspectives historiques

Le monde est consterné et horrifié devant la destruction de l’Ukraine. Pourtant, l’Europe n’a pas été exempte de conflits sanguinaires au siècle dernier.

Se souvient-on que dans la bataille de la Somme durant la Première Guerre mondiale, il y eut 600 000 morts en une semaine et que la guerre se poursuivit malgré tout ? Deux ans après la bataille de la Somme, l’armistice fut déclaré. Dans les esprits, la Grande Guerre était la dernière. Mais ce ne fut qu’une trêve.

21 ans plus tard, une nouvelle guerre allait se solder par une hécatombe encore plus meurtrière. Entre 1914 et 1945, il y eut près de 100 millions de victimes en Europe dues à la guerre, à des massacres ou à la famine.

Mis à part la guerre civile en Yougoslavie qui se solda par 100 000 morts, l’Europe baigna dans l’illusion d’une paix et d’une sécurité pérenne.

La formation de l’Union européenne symbolisa une nouvelle ère de paix et d’harmonie. Dans les faits, le plan Marshall américain contenait une clause qui incitait les Européens à s’unir. Ce ne fut qu’en 1992 que le traité de Maastricht marqua la fondation de l’Union européenne avec 12 états membres.

L’Union européenne comprend aujourd’hui 27 états membres. 16 d’entre eux furent incorporés après le démembrement de l’Union soviétique et inclurent la majorité des pays du pacte de Varsovie.

Aujourd’hui, l’Europe comprend 52 états. 27 d’entre eux ont rejoint l’Union européenne et 30 font partie de l’OTAN dont 14 pays qui firent partie du bloc de l’Europe de l’Est pendant la guerre froide. Deux pays importants, la Biélorussie et l’Ukraine sont restés hors de l’Union européenne et de l’OTAN.

La révolution Orange de 2004 en Ukraine fut perçue comme une intrusion occidentale dans les plates-bandes russes vu l’appui qui lui fut apporté par des gouvernements et des ONG occidentaux. Le soutien russe accru aux séparatistes de Géorgie en 2008 fut probablement apporté pour faire dérailler les tentatives d’alliance militaire de ce pays avec les États-Unis. Aux yeux des dirigeants russes, l’Occident visait la destruction de la Fédération russe.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie voulut mettre fin à la tendance ukrainienne de rejoindre les régimes occidentaux libéraux et de se sevrer de sa tutelle.

Une nouvelle guerre froide s’est ainsi instaurée. On assiste à la tentative de formation d’un nouveau bloc qui unirait la Russie et la Chine et peut-être l’Iran. Le monde est retourné à la case départ. L’illusion de paix et de sécurité qui planait dans les esprits depuis la chute de l’URSS s’est estompée.

Les puissances hégémoniques du XXe siècle

Au début du XXe siècle, les empires coloniaux du Portugal, de l’Espagne, de l’Italie, de la France et de l’Angleterre semblaient bien assis. Or l’Europe a commencé à s’autodétruire en 1914 et sortit grandement affaiblie au terme de la Première Guerre mondiale.

En 1940, le Japon et l’Allemagne semblaient invincibles et leurs conquêtes territoriales semblaient être finales. Au terme de la Seconde guerre mondiale en 1945, l’Europe était exsangue. L’Amérique qui était entrée en guerre plus tard que les puissances européennes devint la superpuissance économique et militaire inégalée qui s’engagea dans la reconstruction de l’Europe occidentale.

L’emprise idéologique et militaire de l’Union soviétique communiste sur l’Europe orientale se concrétisa par une superpuissance militaire. Les blocs proaméricains et prosoviétiques devinrent les adversaires déclarés durant la guerre froide.

Conscient de la tension qui existait entre l’Union soviétique et la Chine et de leur guerre frontalière, le secrétaire d’État américain Kissinger décida d’amorcer une ouverture vers la Chine. C’est ainsi que ce pays qui baignait dans la misère devint rapidement une superpuissance.

On présumait alors que l’ouverture des marchés et la globalisation allaient amener la Chine à la démocratie et à l’ouverture de son marché. Dans les faits, la Chine n’a pas adopté le capitalisme tout court, mais un capitalisme d’État qui avantage grandement les régions côtières et la capitale.

La Chine et les États-Unis sont des puissances économiques complémentaires, la première ayant développé une économie d’exportation et la seconde une économie d’importation.

Or, cet état de fait ne pouvait durer très longtemps et les premiers désaccords se manifestèrent lorsque d’une part le marché chinois était fermé au reste du monde et que d’autre part, certaines technologies étaient copiées par l’industrie chinoise sans respecter les droits d’auteur. Cet état de choses a évolué.

Qu’en est-il de la Chine aujourd’hui ?

Du fait que l’Amérique a cherché des alternatives aux produits chinois, la Chine se retrouve confrontée aujourd’hui à une crise économique grave. Plus préoccupant encore est le fait que le président chinois Xi Jinping mène une politique de superpuissance tout en tenant un discours de victime à sa nation.

On peut se demander si l’indifférence des dirigeants russes face aux souffrances ukrainiennes n’est qu’une continuation des méthodes staliniennes. On peut également craindre que l’exaspération sociale et la contestation contre la politique de zéro covid en Chine ne dégénèrent en une répression à l’image des mesures draconiennes de Mao Tse Toung qui firent des dizaines de millions de morts. Il faut s’attendre à de graves conséquences si la compétence ou la légitimité du parti communiste chinois est remise en cause.

Les discours de Xi Jinping au Parti communiste chinois sont remplis d’animosité envers les États-Unis. En novembre 2021, il a fait l’apologie de Mao Tse Toung qui aurait eu la prévoyance stratégique basée sur le principe : « en commençant par un coup de poing, on évitera cent coups de poing », et pour sa détermination et sa bravoure en citant les propos du grand timonier : « il ne pas hésiter à ruiner le pays de l’intérieur pour le reconstruire ». Xi Jinping a par ailleurs déclaré : « Utiliser la guerre pour protéger nos intérêts nationaux n’est pas en contradiction avec le développement pacifique. En fait, c’est une manifestation de la stratégie marxiste. »

Retour de l’hégémonie américaine

La force de l’économie américaine réside dans son formidable marché intérieur. Cette économie a présenté une certaine vulnérabilité aux crises financières. En outre, le Congrès polarisé entre républicains et démocrates a tardivement voté les budgets financiers et le gouvernement a failli fermer plus d’une fois.

Plus inquiétant encore est le fait que la démocratie américaine a reculé aux États-Unis même : le président Trump a critiqué ouvertement et sans détour le FBI et les médias et a refusé d’accepter le résultat des élections à la présidence, mettant le monde face à une Amérique dysfonctionnelle.

Néanmoins, l’hégémonie américaine reprend du poil de la bête en dépit du fait qu’elle avait été ébranlée par la défaite de la guerre du Vietnam et par la débandade d’Irak et d’Afghanistan. L’Europe a besoin du parapluie nucléaire américain ; les pays de l’Asie du Sud-est ont besoin de la protection américaine devant une Chine qui montre des signes d’agressivité croissants.

Au nombre de ces derniers, on peut citer la construction d’ilots militarisés en mer de Chine et les intrusions de l’aviation militaire chinoise dans l’espace aérien proche de Taiwan.

L’avenir sera-t-il marqué par la confrontation entre les superpuissances américaine et chinoise ? Devant la perspective d’un alignement sur une superpuissance chinoise autoritaire versus une superpuissance américaine libérale, les nations éprises de liberté se rallieront en toute probabilité au camp américain.

Bien des pays vont tenter de jouer sur les deux tableaux, autant que faire se peut. Ainsi, l’Arabie dont la politique étrangère a été alignée sur celle des États-Unis durant des décennies commence à développer son propre réseau d’alliances et l’Inde refuse de prendre position sur le conflit ukrainien.

La politique extérieure américaine a muri. L’Amérique s’est retrouvée seule superpuissance en 1990 et a naïvement essayé d’exporter la démocratie et le libéralisme en Irak et en Afghanistan. L’échec fut cuisant. Le président Biden a dû mettre de côté ses critiques acerbes contre le non-respect des droits de la personne du régime saoudien et accepter de mener une politique plus réaliste à son égard. Aux yeux du reste du monde, la Chine populaire ne l’est pas.

Que nous réserve l’avenir ?

Alors que les calculs géopolitiques se trament, des questions plus importantes se développent.

En arrière-plan, la planète connait un réchauffement plus rapide que prévu. Depuis 1970, 70 % de la population animale sur terre a été décimée. Les modifications génétiques et l’intrusion de l’Intelligence artificielle conduisent l’humanité vers une nouvelle réalité dont on ne connait pas les tenants et les aboutissants. Le futur de la planète et de l’humanité reste incertain en bien plus d’un point.

En avant-plan, chaque jour qui passe, l’Ukraine est un peu plus en ruines. La course aux armements a repris de plus belle et il est à espérer que la planète ne sera pas à la remorque des marchands d’armes.

à propos de l'auteur
Dr. David Bensoussan est professeur d’électronique à l’École de technologie supérieure. Il a été président de la Communauté sépharade unifiée du Québec et a à son actif un long passé d’engagement dans des organisations philanthropiques. Il a été membre de la Table ronde transculturelle sur la sécurité du Canada. Il est l’auteur de volumes littéraires dont un commentaire de la Bible et du livre d’Isaïe, un livre de souvenirs, un roman, des essais historiques et un livre d’art.
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