Peretz-Levy Abecassis : un tandem original

La décision du chef travailliste Amir Peretz de faire liste commune avec Orly Levy-Abecassis profitera aux deux structures. Cette union prouve que la classification droite et gauche est obsolète en Israël parce que la distinction se fait dorénavant sur le programme social et sur l’acceptation ou non d’un État palestinien.

Certains s’étonnent de cet attelage imprévisible mais en fait, la fille de l’ancien ministre des affaires étrangères de Menahem Begin retourne tout simplement à ses sources, celles de son père qui ne se trouvait plus à l’aise au Likoud de Netanyahou. Dès sa prise de fonctions David Levy avait déclaré : «Nous avons décidé de poursuivre le processus de paix» et il s’était donné pour tâche de «convertir le Likoud aux accords d’Oslo».

Orly Levy avait fui le Likoud parce que David Levy n’était plus du tout en phase avec la politique de Netanyahou. Le ministre des Affaires étrangères avait été le premier membre du gouvernement Netanyahou à avoir rencontré Yasser Arafat, et avait effectué une tournée d’explication en Europe, en passant par Paris. Il ne considérait pas sa rencontre avec Yasser Arafat, qualifié de «chef terroriste», comme une révolution.

Il se justifiait en expliquant qu’en tant que démocrate, il ne faisait que respecter les actes signés par les précédents gouvernements. Ses positions politiques étaient aux antipodes de celles de Netanyahou avec qui il eut beaucoup de frictions, jusqu’à la rupture. David Levy privilégiait le dialogue avec les Palestiniens.

Sa fille est de la même trempe. Elle avait tenu à tracer sa voie toute seule, sans compromission et sans abandonner ses convictions politiques au risque de perdre sa place à la Knesset. Cette union entre Peretz et Levy-Abecassis n’est pas de circonstance mais fondée sur les réalités d’Israël. Ils représentent les deux le monde séfarade longtemps brimé jusqu’à l’arrivée de Menahem Begin.

Née en Israël, Orly Lévy a gardé en mémoire les souffrances de sa famille durant les premières années de son installation, après avoir été envoyée dans des zones de développement, loin de toute civilisation. Mais son père maçon a réussi et cette réussite n’a pas dénaturé l’esprit d’Orly Levy qui n’a jamais voulu vivre dans les beaux quartiers de Bavli, mais dans le kibboutz Mesilot près de Beit Shean, fief de son père syndicaliste, en pleine zone «périphérique». Elle a côtoyé la misère tous les jours, dans les quartiers abandonnés par le gouvernement et elle peut en parler en tant qu’experte.

Comme son père, elle est de droite par accident alors que son parcours la plaçait plutôt à gauche. Elle est de droite parce que Menahem Begin avait compris en 1977 qu’il n’était plus possible de laisser les Marocains sur le bord de la route alors qu’ils participaient pleinement à l’essor du pays, en tant que main-d’oeuvre. Les partis traditionnels de l’époque, le parti travailliste en particulier, réservaient ses meilleures places aux Ashkénazes, considérés comme faisant partie de l’élite.

Aux élections d’avril 2019, elle savait que les élections se gagneraient sur les problèmes économiques et sociaux mais elle n’avait pas été suivie par Benny Gantz qui n’avait pas compris qu’elle pouvait drainer avec elle de nombreux militants de droite, déçus par leurs difficultés économiques.

Faute de moyens financiers, elle n’a pas pu s’afficher dans tout le pays et pourtant elle avait beaucoup à dire sur la politique sociale suivie par le gouvernement. Elle ne faisait pas partie des ceux qui courent après les honneurs ; elle les a même refusés quand elle était à Israël Beitenou d’Avigdor Lieberman.

Devant la misère qu’elle côtoyait à tous les coins des rues, elle avait perdu le sens de l’orientation géographique. Pour elle, la droite et la gauche sont des notions périmées quand la population souffre, quand les familles ont du mal à joindre les deux bouts, quand les gens qui vivent au bout du monde à gauche sont abandonnés par leurs dirigeants, quand certaines personnes âgées ont du mal à se faire soigner car la médecine nécessite beaucoup d’argent, et quand les zones périphériques sont discriminées par l’absence d’hôpitaux et de médecins de qualité.

Si elle a évolué à droite, son action a toujours été sociale. Les Travaillistes l’avaient d’ailleurs accusée d’avoir pillé leur programme économique. Aujourd’hui, la situation des défavorisés et le coût de la vie et des logements sont tellement graves qu’elle ne serait pas de trop aux côtés d’Amir Peretz qui a la même vision d’avenir. Benny Gantz n’avait pas apprécié ses exigences sur la réalisation de ses projets et sur sa volonté d’occuper le ministère de la santé dont elle est devenue une experte. Il avait refusé qu’elle le rejoigne alors qu’elle a beaucoup d’années d’expérience derrière elle, en particulier à la présidence de la Commission des droits de l’enfant à la Knesset.

Le classement d’Israël par l’UNICEF au quatrième rang des pays développés concernant le taux de pauvreté chez les enfants, l’avait chagrinée, mais c’était une réalité qu’elle voulait changer : «Dans chaque classe, il y a au moins un enfant qui vit en dessous du seuil de pauvreté.  Il est inconcevable que certains élèves ne soient pas autorisés à participer aux activités scolaires, leurs parents n’ayant pas les moyens de les financer».

Elle avait constaté qu’en raison du développement du paupérisme, les familles défavorisées étaient contraintes d’accepter le placement de leurs enfants dans des institutions. C’est contre cette réalité qu’elle s’est insurgée : «Un soutien versé directement aux familles serait de loin préférable afin que l’enfant puisse rester dans son cadre familial et certes moins coûteux à l’État. Il en va de la responsabilité du gouvernement et de son devoir».

Cette femme, une fois élue, n’oubliera pas ses électeurs. Elle a des compétences inutilisées à ce jour alors que le pays manque de quarantenaires de ce calibre, capables enfin de secouer le cocotier des vieux machos irréductibles. Sa place aux côtés des travaillistes est une grande opportunité. Cette nouvelle structure politique, qui transcende les clivages politiques traditionnels, pourrait constituer un appoint précieux si Benny Gantz parvenait à la première place. Avec son seul parti, il ne parviendra pas à obtenir une majorité de 61 sièges à la Knesset.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

About the Author
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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