Pays du Golfe, quel après-guerre ?

Il est difficile de prédire la suite du conflit, alors qu’on vit un « entre deux » suspendu à une possible reprise des hostilités. Débutant il y a environ trois semaines, débouchant très vite sur une amorce de négociations au Pakistan, vite avortées ; le cessez-le-feu permet aux États-Unis de renforcer leur présence militaire dans la région ; à l’Iran d’avoir un peu de répit pour préparer le round d’après ; et à Trump comme aux nouveaux maitres de Téhéran de s’affronter sur un autre terrain, économique celui-là : au quasi-blocus du détroit d’Ormuz répond maintenant l’embargo pétrolier devant – mais en combien de temps ? – les faire plier.
Tout est possible pour « le coup d’après » ; les chaines d’information moulinent autour des menaces de chaque camp : destruction des centrales électriques de la République Islamique d’un côté, en retour la même chose plus celle des stations de dessalement de l’eau de mer de tous les pays du Golfe, pouvant provoquer un désastre humanitaire. Qui dit mieux ? On ne peut pas prévoir les destructions de demain ; mais on peut déjà établir le bilan, bien réel, des bombardements israélo-américains en Iran comme des frappes de missiles et drones dans les monarchies du Golfe. Je me propose de le faire ici, en ingénieur que j’ai été donc en me basant sur la réalité des chiffres : on connait précisément le nombre de missiles et drones envoyés sur tous les voisins arabes de l’Iran, on sait leur impact à ce stade ; les dégâts ont été différents d’un pays à l’autre, parce qu’ils étaient plus ou moins bien défendus en armements anti-aériens, et parce que les terroristes de la République Islamique en voulaient plus ou moins à tel ou tel voisin. Voici les références sur lesquelles je me suis appuyé : bilan des frappes iraniennes, pays par pays (1) ; données macroéconomiques avant la guerre (2) ; principaux sites touchés et perspectives économiques 2026 révisées (3).
Juste ce rappel avant de passer en revue les différents pays qui ont été frappés. Un public mal informé imagine toutes les monarchies arabes comme des clones, toutes de même niveau de développement, d’économies semblables, de populations analogues, de même passé, etc. Lourde erreur ! En octobre 2018 (4) je publiais ici un article pour les faire un peu mieux connaître, sous le prisme des relations avec Israël ; depuis certaines choses ont évolué, en particulier les « Accords d’Abraham » avec le Royaume du Bahreïn et les Émirats Arabes Unis ; ces derniers sont devenus des quasis alliés de l’État hébreu tandis qu’une nouvelle rivalité les oppose à l’Arabie Saoudite sur de nombreux théâtres de conflit : j’y reviendrai.
Bahreïn
Avec environ 1,5 million d’habitants et une superficie de moins de 800 km2, c’est clairement le plus fragile des pays du Golfe. Deux faiblesses particulières aussi : avec une population à majorité chiite, elle est gouvernée par une monarchie sunnite ; les réserves pétrolières sont en voie d’assèchement. Ceci explique à la fois la modestie de son PIB par rapport à ses voisins (43 milliards E) ; et une dette forte (133% du PIB). Et pourtant, ce royaume a été visé par 369 missiles balistiques et 845 drones, donc un record relatif par rapport aux autres victimes du régime iranien. Alors, pourquoi ? Les liens avec Israël doivent l’expliquer en partie ; mais aussi la base principale de la flotte du CENTCOM américain (les navires l’ayant quitté avant la guerre), qui a subi des destructions. Le petit royaume a été frappé sur deux sites pétroliers (Babco Energie, raffinerie de Sitra) ; l’usine d’aluminium Alba a également été visée. En conséquence, le FMI prévoit une croissance légèrement négative (0,5 %) pour cette année.
Koweït
Enclavé au Nord du Golfe Persique entre l’Irak et l’Arabie Saoudite et proche de l’Iran, le pays avait déjà subi l’invasion de Saddam Hussein en 1990 ; la guerre du corps expéditionnaire sous mandat de l’ONU venu le libérer ; et les destructions sauvages de l’armée d’occupation. Resté « monoculture pétrolière », il a subi des destructions dans plusieurs raffineries (Mina Al Ahamadi, Mina Abdullah), ainsi que dans la zone industrielle de Shuwaikh : résultats des « coups au but » réussis après des salves de 336 missiles balistiques et 740 drones, et là encore on peut parler d’acharnement. Alors, pourquoi ? Pas en raison de liens avec Israël qui n’existent pas encore ; mais sans doute pour terroriser le pays alors qu’il abrite 12 bases américaines. Cela tombe bien mal alors que les finances étaient en voie d’assainissement ; et la croissance prévue d’environ 4 % passera aussi en négatif.
Qatar
Le petit Émirat a reçu de nombreuses salves de missiles (227) et de drones (111) même si c’était relativement moins que les Émirats Arabes Unis, grands rivaux depuis des décennies. Poids lourd économique parmi les monarchies (PIB annuel de 202 milliards E, soit en troisième position après l’Arabie et les EAU), il avait de brillantes perspectives de croissance pour 2026 : elles ont été très fortement revues à la baisse (- 14,7 %), ce qui donnerait pour l’année une récession de plus de 8 %. La force du Qatar se déployait en fait dans deux domaines bien différents : un « soft power » politique, avec l’influence d’un riche fond souverain et des investissements partout dans le monde, mais aussi le fait de constituer la base arrière des Frères musulmans avec notamment la station Al-Jazeera ; et de formidables ressources de gaz off-shore, partagées avec l’Iran sur le Golfe Persique. Jouant les équilibristes voire les médiateurs, l’Émirat abritait aussi la plus grande base américaine du Proche Orient. Cela n’a pas plu au régime iranien, qui n’a pas hésité à détruire en partie le site de production de GNL de Ras Laffan ; et cela aura un lourd impact économique, et pour le pays, et au niveau mondial.
Arabie Saoudite
Deuxième puissance économique du Moyen-Orient derrière la Turquie avec un PIB d’environ 1.200 milliards E, assurant le leadership religieux du monde sunnite avec les lieux saints de l’islam, rivale pendant longtemps de la République islamique d’Iran qu’elle a même affrontée indirectement au Yémen il y a une dizaine d’années, le royaume saoudien avait opté pour des relations apaisées avec son voisin chiite. La reprise des relations diplomatiques – en même temps que les Émirats arabes unis – s’est faite au début des années 2020. Le prince héritier MBS a surtout programmé pour son pays un vaste plan de modernisation (« Horizon 2030 »), en jouant aussi les équilibristes vis-à-vis des USA (maintien de forts liens militaires, mais refus de rejoindre les accords d’Abraham surtout après le 7-Octobre). Or cette modération n’a pas du tout dissuadé le régime iranien d’agresser le royaume : 136 missiles balistiques, 854 drones ; plusieurs sites industriels touchés (Ras Tanura, Samref, Satorp dans la zone industrielle de Jubail), mais surtout un étranglement des exportations de pétrole : dans le Golfe, blocus du détroit d’Ormuz ; mais aussi endommagements – réparables – du pipe-line Est-Ouest, permettant d’acheminer « l’or noir » vers le port de Yanbu, sur la Mer rouge. Cela n’empêche pas le FMI de rester optimiste, avec une croissance prévue de 3,1% en 2026.
Émirats Arabes Unis
Située juste en face de l’Iran sur l’autre rive du détroit d’Ormuz, cette fédération est quasiment l’antithèse du régime fanatique et terroriste de Téhéran. Avec un PIB de plus de 510 milliards E, ils occupent la 4ème place des économies du Moyen Orient, juste derrière Israël. Ils ont su diversifier intelligemment leur économie en investissant dans de nombreux domaines à la fois industriels et de la « soft économie » : énergies renouvelables ; hub aérien et tourisme de masse ; industries diverses ; pôle financier ; les E.A.U sont devenus dans le monde arabe le presque miroir d’Israël avec lequel les relations existaient en fait depuis bien avant les accords d’Abraham en 2020. Ouverts sur le monde, mais aussi pas trop regardants sur les flux financiers, on sait qu’ils ont été pendant longtemps un sas pour le commerce sous sanctions de la République Islamique, ainsi pour partie de « l’argent sale » de ses dirigeants. Les Émirats ont subi le plus grand nombre de frappes iraniennes (537 missiles balistiques, plus de 2.200 drones) ; elles ont provoqué des dommages dans plusieurs sites, dont l’installation gazière de Shah et le port de Jebel Ali ; mais le niveau d’interception a été remarquable, au-dessus de 90% soit largement celui atteint par Israël (qui lui a été visé par environ 650 missiles). Cette performance était due à une protection anti-aérienne « multi couches » d’origines et de portée diverses (USA, Corée et même Russie). Ajoutons à cela, que l’on vient d’apprendre, l’envoi par Israël d’une batterie du type « Dôme de fer », mise en œuvre par des militaires israéliens (5). Conséquence de cette bonne résistance et surtout de la solidité de son économie : le FMI prévoit, malgré un recul de 1,9 % par rapport aux prévisions, une croissance de plus de 3 % en 2026
Oman
Evoquons rapidement pour finir le Sultanat, le plus pauvre de la Péninsule arabique par son PIB par habitant. Peu peuplé mais étendu, de tradition tolérante et sans vraie puissance économique, il s’est toujours positionné en acteur neutre entre l’Iran et le monde arabe. Lui aussi a reçu des drones, mais en très petit nombre (16) et quasiment sans faire de dommages.
Quelles réactions, et comment les expliquer ?
On le sait, les différentes monarchies craignaient des représailles de l’Iran si les USA et Israël se lançaient effectivement dans cette guerre. Ils ont mis en garde Donald Trump, et donc leurs dirigeants comme leurs peuples peuvent en éprouver de la rancœur ; mais est-ce à dire qu’ils n’ont pas de raisons d’en vouloir à l’Iran ? Le niveau de violence qu’ils ont subi n’était ni prévisible, ni justifié. Autant les attaques sur des bases américaines pouvaient s’imaginer dans le cadre d’un conflit généralisé, autant celles visant des objectifs économiques ont relevé du terrorisme pur et simple. Pour qui est assez vieux pour s’en souvenir, l’outil utilisé – attaques pouvant toucher des civils de diverses nationalités – rappelle tout à fait la logique des organisations palestiniennes à partir des années 1970 : prise d’otages, mitraillages dans des aéroports, détournements d’avions, attaques d’ambassades. Cette « matrice » commune avec les mouvements radicaux composant alors l’OLP n’a rien d’étonnant pour qui a en mémoire les débuts de la République Islamique : prise d’otages dans l’ambassade américaine de Téhéran ; assassinats d’opposants à l’étranger ; sont venus ensuite le soutien à des organisations terroristes diverses, devenues des véritables armées comme le Hamas et le Hezbollah ; et le monde arabe, dans ses composantes sunnites en Syrie mais aussi chrétienne au Liban n’en conserve pas un bon souvenir.
Les frappes iraniennes sur les pays arabes voisins relevaient d’une logique de vrais preneurs d’otages : le but, était que tous, terrorisés, fassent pression sur les États-Unis pour qu’ils arrêtent la guerre. L’ont-ils fait ? Aucun. Mais, prudents, ils n’ont pas voulu prendre de risques supplémentaires, en ne s’engageant pas dans le conflit et en restant sur le mode défensif. A noter aussi que les pays du Conseil de Coopération du Golfe ont tenté, mais sans succès, de faire passer au Conseil de Sécurité de l’ONU une résolution réclamant l’ouverture du détroit d’Ormuz « par tous les moyens », sous-entendu militaires aussi. Mais outre les vétos russe et/ou chinois rendant impossible une telle résolution, la mise en pratique supposait un engagement militaire des pays occidentaux théoriquement alliés des USA ; mais ils ont refusé de s’engager dans le conflit. Restent leur participation à la défense des monarchies arabes, et ils n’ont pas failli à cet engagement, la France en particulier.
Pour aller « plus loin » et donc participer aux combats, encore fallait-il en avoir les moyens militaires et la volonté politique. Pour la politique, on peut y voir de la sagesse : le modèle de développement choisi sur cette rive du Golfe, pacifique et ouvert sur le monde, est tout à fait estimable. Pour le militaire et si on exclut les forces armées les plus faibles, le compte est vite fait avec l’Arabie et les Émirats. La première s’est déjà lentement éloignée du suivisme pro-Trump automatique et elle a la tentation d’un « axe sunnite », faisant contrepoids à un Iran dont elle doit voir aussi l’affaiblissement avec un grand plaisir ; dans cet axe on retrouve le Pakistan, allié militaire traditionnel ; et la Turquie. Les Émirats, eux, se sont éloignés du Royaume saoudien, en jouant leur propre partition avec des ambitions loin du Golfe – surtout en Afrique -, et en parfait diapason avec Israël ; le journal « Le Point » a consacré à ce sujet un article très documenté (6).
Jouer la carte iranienne, vraiment ?
Restent, pour finir, les délires trop souvent entendus sur les plateaux de télévision, et des discours primaires ne prenant pas en compte les spécificités de chaque pays comme j’ai essayé de le faire. Les raisons bonnes ou moins bonnes d’en vouloir à l’administration américaine conduisent à envisager comme « possible » si ce n’est souhaitable, un « renversement des alliances », au profit de la République Islamique d’Iran qui dominerait demain la région. C’est considérer avec un mépris puant la fierté des monarchies du Golfe, que les Européens ont su par ailleurs flatter quand il fallait obtenir des méga contrats. Leur répondant indirectement, Reem Al Hashimi, ministre émiratie pour la coopération internationale, a dit ceci à propos de l’Iran : « Nous sommes tout ce qu’ils ne sont pas. Nous avons utilisé notre richesse pétrolière pour constituer une puissance économique. Ils ont utilisé la leur pour des programmes nucléaires, des missiles, des drones, des proxys. Nous sommes devenus un acteur mondial responsable et ils sont un État paria. Ils nous ont sous-estimés ». (7)
Mais voyons ce qu’on trouve dans une dernière référence (8) où sont analysés encore plus en profondeur les impacts dans l’ensemble du monde de la guerre au Moyen-Orient. Dans le paragraphe « Iran », ceci : « L’économie iranienne bascule ainsi dans une forme de statu quo de ruine : le régime se maintient par la coercition interne, des soutiens extérieurs limités et des circuits parallèles, mais au prix d’un appauvrissement prolongé de la population, d’une monnaie en chute libre et d’un système productif qui se délite. »
50% d’inflation cette année ; des pans entiers de l’industrie détruits par les bombardements sur toute la chaine d’armement ; le chômage forcé des employés dans les sociétés tributaires d’Internet, qui est toujours bloqué ; un blocus pétrolier qui priverait le pays de 400 millions de dollars par jour : ah, oui vraiment, miser sur la victoire de la République Islamique, que voici une bonne idée !
(1) : https://x.com/FaytuksNetwork/status/2046271617815261633
(2) : https://fr.countryeconomy.com/pays/groupes/conseil-cooperation-etats-arabes-golfe
(3) :https://www.thenationalnews.com/business/economy/2026/04/17/how-gulf-economies-fight-back-from-effects-of-the-iran-war/
(4) : https://frblogs.timesofisrael.com/le-golfe-un-jeu-subtil/
(5) https://www.timesofisrael.com/liveblog_entry/israel-sent-iron-dome-troops-to-uae-during-iran-war-report/
(6) https://www.lepoint.fr/monde/la-rivalite-entre-larabie-saoudite-et-les-emirats-arabes-unis-rebat-les-cartes-regionales-3REP6COL75BUTD7TAGHHYPLIMM/
(7) https://x.com/NewsArenaIndia/status/2046813503600886205
(8) https://legrandcontinent.eu/fr/2026/04/23/prix-reel-de-la-guerre-en-iran/
