Pas besoin d’être antisémite pour s’opposer à un Israël puissant

Nous avons eu de temps à autre nos difficultés aux États-Unis avec des Juifs qui prenaient trop d’importance dans certains domaines de la vie intellectuelle et commerciale.
Qui est l’auteur de cette constatation ? Elle fut prononcée par l’ambassadeur des États-Unis à Berlin, William Dodd, le 14 septembre 1933 au cours d’un entretien officiel avec le ministre des Affaires étrangères du gouvernement de Hitler[1].
Dodd avait été envoyé à Berlin par le président Roosevelt quelques mois après son intronisation à la Maison-Blanche en 1933. Encore sous une impression positive du régime nazi, pensant que celui-ci serait en mesure de restituer la grandeur de la culture allemande à un pays vaincu en 1918 et se sentant humilié par le traité de Versailles, Dodd, s’il trouvait que Hitler exagérait quelque peu ses déclarations contre les Juifs, prévoyait sincèrement qu’elles s’atténueraient avec le temps.
L’idée du « pouvoir excessif » des Juifs était courante à Washington en 1933
Dans le cadre de la préparation de sa mission, Dodd rencontra certains spécialistes et notables américains qui estimaient que les Juifs méritaient ce qui leur arrivait en Allemagne. Il entendit ainsi ce genre d’opinion qu’il partageait, partiellement au moins :
Les Juifs, après avoir gagné la guerre (1914-1918), ont continué à galoper sur leur lancée, ont fait main basse sur la Russie, l’Angleterre et la Palestine et ils se sont fait prendre en flagrant délit alors qu’ils tentaient de s’emparer aussi de l’Allemagne. [2]
Le colonel Edward M. House, un proche conseiller du président F. D. Roosevelt, conseilla à Dodd au sujet des Juifs, de « faire tout son possible pour réduire leurs souffrances », tout en mettant le futur ambassadeur en garde :
Les Juifs ne doivent pas être autorisés à dominer la vie économique ou intellectuelle à Berlin, comme ils l’ont fait pendant longtemps. [3]
L’ambassadeur Dodd a fini par comprendre et combattre le régime nazi, en particulier après la Nuit des longs couteaux de juin 1934, estimant que cette purge cruelle n’était pas justifiée et qu’elle contrevenait au retour souhaité de la « grand’Allemagne ».
Après la guerre, ce « pouvoir excessif » des Juifs continuait de gêner
Les meilleures universités américaines, Harvard et Yale, limitaient le nombre d’étudiants juifs dès les années 1920 et ce jusque dans les années 1960[4]. De manière transparente, le président de Harvard, A. Lawrence Lowell expliquait :
Si les Juifs étaient intégrés [à Harvard] dans une proportion supérieure à celle qu’ils représentent dans la population, ce qui se produirait si les critères de sélection n’étaient fondés que sur des tests d’intelligence, alors Harvard ne serait plus en mesure de produire des hommes de qualité et de tempérament conformes à ses objectifs. [5]
Il fallait à tout prix limiter le pouvoir des Juifs
Contrôler, si ce n’est leur intelligence, au moins le poids qu’ils représentaient dans le leadership américain.
Cette crainte de « puissance excessive » des Juifs, est plus ancienne, et même les défenseurs des droits des Juifs en ont fait les frais. Ainsi en témoigne la revendication très connue du conte de Clermont-Tonnerre qui, tout en combattant en faveur de l’émancipation des Juifs en France en 1789, déclarait néanmoins :
Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus.
La position de la France
Le Général de Gaulle n’est pas en reste. Lors de la fameuse conférence de presse du 27 novembre 1967 au cours de laquelle il avait exprimé une colère froide contre Israël qui n’avait pas respecté son injonction de ne pas « tirer en premier » en juin 1967, il y eut bien sûr le fameux « peuple sûr de lui-même et dominateur ». Étonnamment, seule cette qualification-là, imprima les esprits. De Gaulle s’était défendu contre toute critique, estimant même qu’il avait en fait, par cette expression, complimenté les Juifs[6].
Mais en fait, l’analyse approfondie que De Gaulle prodigua ce jour-là au monde au sujet des Juifs et de leur histoire millénaire, en réponse à la question d’un journaliste portant sur les perspectives du Moyen-Orient, ne laisse pourtant pas de place au doute. Il concédait que l’Histoire des Juifs pouvait faire ressentir de la pitié par cette formule sibylline :
La commisération qu’inspirait leur antique malheur (…) et que poétisait, chez nous[7], la légende du Juif errant… [8].
Cette concession à la « commisération » légitime à laquelle les Juifs pouvaient prétendre aux yeux de De Gaulle, ne devait toutefois pas faire oublier selon lui, que les Juifs :
En dépit du flot (…) des malveillances qu’ils provoquaient, qu’ils suscitaient[9] plus exactement, dans certains pays et à certaines époques, un capital considérable d’intérêt et même de sympathie s’était accumulé en leur faveur (…)[10].
« Malheureusement », peut-on comprendre de cette vision gaullienne, « les Juifs ont décidé de se rassembler sur leur terre ancestrale ». Ils auraient, de ce fait, dilapidé leur capital de sympathie qui reposait sur cette commisération, pour devenir « à la faveur de l’expédition franco-britannique de Suez en 1956 (…) un État d’Israël guerrier et résolu à s’agrandir »[11].
Le grand De Gaulle se trouvait donc importuné par le tout jeune État d’Israël, 7 ans à peine après qu’il eut remporté une victoire improbable contre toutes les armées arabes qui l’avaient attaqué pour marquer leur refus du vote de l’ONU du 29 novembre 1947[12], et alors que sa population n’atteignait pas 2 millions d’habitants.
Plus récemment
Le président français actuel, Emmanuel Macron, semblait tout autant gêné par cette « puissance juive ». Après sa visite au Liban début 2025, il s’est adressé à ses homologues européens et leur avait déclaré qu’Israël ne devait pas « devenir trop puissant au Moyen-Orient »[13].
Par quoi cette mise en garde s’est-elle traduite ?
- Relisons le cours des évènements du printemps 2025
Le 9 avril, après une visite en Égypte, Macron déclare que la France reconnaîtrait la Palestine, sous les conditions suivantes : la libération des otages, l’éviction totale du Hamas, la reconnaissance d’Israël par tous les États arabes limitrophes, et le « renouvellement » de l’Autorité palestinienne.
C’était sans compter sur l’élimination de la menace nucléaire iranienne par Israël en juin 2025, élimination à laquelle les États-Unis ont contribué. Et Macron, embourbé par son souci qu’Israël « ne devienne pas trop puissant au Moyen-Orient », s’était sans doute soudain inquiété davantage. Israël avait neutralisé le Hezbollah au Liban, ce qui avait contribué à éliminer une autre de ses menaces existentielles, à savoir le régime sanguinaire de Bachar el-Assad en Syrie. Et voilà que le dernier régime qui tenait Israël en respect, se voyait aussi désarmé.
- C’en était trop pour Macron
Que pouvait-il faire pour contrebalancer cette puissance croissante ? Reconnaître la Palestine unilatéralement, sans qu’aucune des conditions qu’il avait préalablement posées quelques mois plus tôt, ne fut remplie. Et ainsi fût fait.
Alors qu’une bonne partie des Juifs s’employait à célébrer la 5786ème nouvelle année dans les synagogues du monde, Macron joignit la gesticulation à la parole comme pour affirmer : « pour rendre Israël moins puissant, reconnaissons un État de Palestine ».
Oubliant que cet État était inexistant, qu’il serait dénué de fondement moral et de légitimité démocratique, passant sous silence son absence d’Histoire, son absence d’identité de peuple et de langue authentique, Macron déniait ainsi l’indéniable : il reconnaissait un État dont le seul objectif serait de détruire son voisin juif.
Macron, Dodd, Clermont-Tonnerre, De Gaulle peuvent-ils être accusés d’antisémitisme ?
Cette question est finalement peu importante. Si l’antisémitisme et la haine des Juifs consistent à éprouver à leur égard un dégoût intrinsèque, corporel, charnel, on peut supposer que ces hommes-là n’en souffrent pas. Dodd a fini par défendre les Juifs chassés par le régime nazi sans pour autant faire preuve de philosémitisme. Clermont-Tonnerre voulait le bien des Juifs à titre individuel.
De Gaulle s’est assez battu contre le nazisme et contre Pétain, aidé en cela par de nombreux Juifs, pour qu’on ne le rabaisse pas à ce niveau infâme. Alors, oui, il reste Macron. Le bon sens devrait nous recommander de laisser les mêmes historiens à qui il confiait la tâche de juger si Israël avait commis un génocide à Gaza[14], de statuer également sur son propre éventuel antisémitisme.
Cette gêne, cet agacement de voir les Juifs et/ou Israël gagner en puissance, se traduit par un phénomène aussi bizarre que fréquent : les commémorations, les cérémonies de souvenir des déportations, des rafles, des massacres auxquelles les autorités des pays européens en général, de la France en particulier, ne se font pas prier d’assister, ont pour avantage collatéral de rappeler non seulement que ces pays « ne sont en aucune manière, antisémites » comme en témoignent les larmes qui coulent sur les joues des représentants officiels, mais elles expriment aussi le regret de cette période « bénie » au cours de laquelle les Juifs n’étaient pas puissants.
Nous ne saurions être surpris d’entendre çà et là « Les vraies valeurs juives étaient à l’honneur autrefois : la résilience, l’humilité, la force par l’esprit, l’intelligence » ou bien « Qu’est devenu le judaïsme maintenant qu’une armée israélienne procède à des attaques cruelles ? ».
Nostalgie de la dhimmitude du Juif
Cette nostalgie d’une dhimmitude qui ne dit pas son nom influence particulièrement la manière dont les Juifs et Israël sont traités par le monde dans son ensemble depuis le massacre du 7-octobre et les répliques israéliennes.
- Si la très grande majorité du globe, y compris des pays parmi les plus éminents, condamne avec force la politique d’Israël contre le Hamas…
- Si la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, reconnaissent ou envisagent de reconnaître un État de Palestine, moins de deux ans après le massacre du 7-octobre, alors qu’au contraire, l’attitude morale eut été de remettre en question le militantisme palestinien après avoir constaté de quoi il a été capable…
- Si Israël se trouve isolé dans le monde, soutenu que par une poignée d’États courageux…
N’est-ce pas la preuve que plane la nostalgie d’un peuple juif qui soit faible, humilié, malléable, et surtout qui souffre en silence ?
Le président américain Donald Trump, le 13 octobre 2025, déclarait à la tribune de la Knesset :
Israël est devenu fort et puissant, ce qui finalement a mené à la paix. Voilà ce qui a permis la paix. [15]
Trump a raison bien sûr. Et ce n’est pas par une intelligence exceptionnelle qu’il est arrivé à cette conclusion. C’est plutôt par indifférence aux pensées dominantes du monde : depuis sa création, partout où Israël s’est affaibli, la guerre et la violence ont pris le pas : Gaza à partir de 2005, le Sud-Liban à partir de 2000, la zone A de Judée-Samarie après les accords d’Oslo, et même dans une certaine mesure, le Sinaï après les accords avec l’Égypte en 1979.
Les ennemis directs d’Israël, eux, ne s’y trompent pas : là où la puissance d’Israël faiblit, ils ne lisent pas le geste de bonne volonté que les pays bien-pensants de la communauté internationale voudraient bien voir ; ils décèlent une réelle opportunité pour reprendre une part de la puissance abandonnée par Israël.
Rappelons-nous les paroles de Yahia Sinwar, le cerveau malade du 7-octobre que la médecine israélienne avait guéri d’une tumeur il y a une vingtaine d’années, rapportées par le médecin à qui il devait la vie :
Sinwar m’a clairement dit en 2004 qu’ils [les dirigeants palestiniens] seraient prêts à signer une « hudna », une trêve de 20 ans parce que l’État d’Israël était puissant [à cette époque]. Mais il a ajouté que dans 20 ans, il estimait qu’Israël serait affaibli par ses luttes internes. Dès qu’ils estimeraient que nous [Israël] serions faibles, ils [les dirigeants palestiniens] attaqueraient [Israël]. [16]
Sinwar, sans le vouloir, théorisait magistralement, la théorie de la dissuasion par la force et la puissance. Qu’il se soit trompé ou non, qu’Israël ait été réellement affaibli le 6 octobre 2023 ou non, que le massacre du 7-octobre soit à la fois la conséquence de ce supposé affaiblissement et d’un renforcement soudain et historique ou non, ces paroles d’outre-tombe, que très peu d’Israéliens avaient pris au sérieux, prouvent que l’absence de puissance réelle ou supposée d’Israël ne sème que la destruction et la misère.
L’avenir d’Israël, sa survie, ne passeront que par sa puissance croissante
N’en déplaise à la communauté internationale, celle-ci s’exprimera non seulement par la domination militaire, technologique, économique, mais aussi, par une puissance démographique.
Alors que les pays occidentaux font face à une décroissance démographique tragique qui les appauvrira à l’horizon d’une ou deux générations, alors que certains d’entre eux font, en plus, preuve de tolérance à l’égard de l’islamisme rampant, nul doute qu’Israël, qui ne se laisse atteindre par aucun de ces écueils, pourra gagner en puissance. Et la nostalgie d’un peuple juif faible, courbant l’échine, et soumis aux injonctions étrangères, sera peut-être définitivement oublié.
Michael Oren, ancien ambassadeur d’Israël aux États-Unis à l’époque où Obama occupait la Maison-Blanche, déclarait 25 octobre 2025 sur Eye for Iran de IranIntl.com :
Malgré les fortes critiques émises par des États du Moyen-Orient sur la manière dont Israël menait la guerre, en coulisses, tout le monde cherche à bâtir des alliances stratégiques avec Israël. Pourquoi ? Parce que nous sommes puissants. 17]
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[1] Erik Larson, Dans le jardin de la bête, Le Cherche Midi, 2012, p. 202.
[2] Ibid. p. 73.
[3] Ibid. p. 72.
[4] Voir cet article du NYT : https://www.nytimes.com/1986/03/04/nyregion/yale-s-limit-on-jewish-enrollment-lasted-until-early-1960-s-book-says.html
[5] Ronald Dworkin, Taking rights seriously, Harvard University Press, 1977, p. 230.
[6] Samy Cohen, De Gaulle, les gaullistes et Israël, Éditions Alain Moreau, 1974.
[7] Ce « chez nous », qui s’oppose aux Juifs des différents pays, laisse bien sûr entendre que les Juifs ne sont nulle part « chez eux ».
[8] Voir la vidéo à ce point : https://youtu.be/25hAYHwboFk?si=JGLD-l0D–3n9UD4&t=1758
[9] Il est intéressant de noter que De Gaulle est convaincu que les Juifs sont responsables des actes haineux à leur égard. Corrigeant sur le champ le terme de « provoquer » (c’est-à-dire qu’ils les auraient incités), par le terme « susciter », De Gaulle insiste bien sur le fait que ce sont les Juifs qui font naitre « ces malveillances de l’histoire ».
[10] Voir la vidéo à ce point : https://youtu.be/25hAYHwboFk?si=OrdbYw5InnxfOljR&t=1716
[11] Voir la vidéo à ce point : https://youtu.be/25hAYHwboFk?si=6_cuurqYNU_Ru6zE&t=1855
[12] Voir le texte de la résolution : https://docs.un.org/fr/A/RES/181(II)
[13] Voir : https://youtu.be/AobPV8eJqmw?si=K5mQMi7culcifqFr&t=892 et aussi : https://www.jpost.com/opinion/article-850517
[14] Voir cette interview de Macron disant que les historiens devraient décider si Israël commet un génocide à Gaza, évitant lâchement de répondre simplement « non », comme les éléments de renseignement diplomatiques qu’il ne peut ignorer, le lui permettrait. https://www.youtube.com/shorts/iVaN2pItjFE
[16] Voir la transcription de l’interview du Docteur Yuval Bitton, par Christiane Amanpour sur CNN en Juin 2024 : https://www.pbs.org/wnet/amanpour-and-company/video/june-20-2024-jyfccb/
[17] Voir à 5 minutes et 45 secondes : https://www.iranintl.com/en/podcast/6199987
