Parler aux statues ?

Ecriture manuscrite. Domaine public
Ecriture manuscrite. Domaine public

L’actualité déconstructiviste et iconoclaste questionne tout un chacun sur sa relation avec l’Histoire, la Mémoire et les objets qui en témoignent. Sur ce point comme sur tous les autres, chacun parle « d’où il parle » et, sachant notre passion pour la commémoration ritualisée, il est intéressant de se pencher un instant sur la vision de ces sujets-là dans le judaïsme contemporain.

Nous avons, en effet, un rapport bien étrange à la matière. L’idolâtrie est, sur le plan religieux et spirituel, notre pire ennemi. En découle une méfiance de l’image et de la représentation, que le contact avec l’altérité, mais aussi les discriminations passées sont parvenus à ébranler ; amenant, par exemple, par la force des choses, tant de Juifs à s’engouffrer dans les métiers du cinéma.

Père absent

Le rapport au transcendant se fait à l’intérieur de soi, par abstraction. Notre dieu, est un dieu de l’absence, du questionnement permanent. Un Juif se sent, de ce point de vue, toujours orphelin. Le père est absent dès le départ, ne répond jamais, ne peut être représenté, ni même incarné par la présence d’un dogme. Il n’y a même pas de « foi » pour sauver la situation. Car cette notion, toute chrétienne, n’intervient pas réellement dans le judaïsme. Il y a un ressenti, un sens commun de l’héritage et de la transmission, et un rapport, à la fois charnel et douloureux, à la pleine présence d’une insupportable absence.

Absence de ce dieu dont on ne sait rien, pas même son nom. Mais aussi, absence de familles, broyées par les rouages macabres de l’Histoire humaine. Des familles dont il n’est souvent rien resté pour creuser des tombes. Absence des corps.

Mémoire des sens et mémoire des morts

Pourtant, notre sentiment vis-à-vis de la matière tangible est, paradoxalement, passionné et passionnel.

Nos rites alimentaires sont légion et la nourriture est régulièrement investie de sacralité et de spiritualité. Notre souvenir passe par le vin, le pain, un œuf, de l’eau salée, une grenade, un beignet, de la carpe… Certains aliments sont portés par les Textes, d’autres, traversés par les histoires des familles.

Lorsque ces familles disparaissent, nous ne pouvons mettre des fleurs sur leurs tombes et nous déposons, générations après générations, des petites pierres sur les pierres. Nous ajoutons de la matière inanimée à de la matière inanimée. Et comme nous ne devons surtout pas nous mettre à adorer cette matière, nous faisons en sorte de nous en tenir éloignés ; les visites au cimetière sont très espacées et réglementées, déconseillées voire interdites pendant certaines périodes de célébration.

Le défunt est parti, la stèle n’est là que pour sa mémoire. Il est, par conséquent, inutile de lui rendre un culte ou de lui faire des offrandes. La pierre est aussi là pour nous rappeler cette cruelle réalité. La matière n’est pas honorée mais nous rappelle ce qui a été, n’est plus et ne doit être ni oublié, ni vénéré.

Pèlerinage profane

Nous n’avions, pour ainsi dire, plus de pèlerinages et, là encore, l’Histoire en a décidé autrement.

Auschwitz, cette antre de la Mort, est devenu un musée mais aussi, pour certains, un lieu de pèlerinage profane. Un endroit où se rendre pour se souvenir de ce qui a disparu tragiquement. Il ne reste que des briques et de la ferraille, de la matière hideuse à qui personne ne songerait à vouer un culte. Pourtant, c’est désormais au cœur de cette laideur que se joue une mémoire sacrée, un culte du souvenir de ces vies arrachées par l’horreur que l’Homme est capable de déployer.

L’errance au cœur et aux pieds depuis tant de siècles, ce sont nos morts qui nous ont ancrés. Liés à jamais à cette Europe, que tant de ces morts avaient aimée, par une plaie et un effarement qui ne disparaîtront probablement jamais, nous gardons tous un esprit nomade, celui qui voyage entre hier et aujourd’hui, entre l’ici et l’ailleurs.

Pèlerins orphelins

Or, voilà que le peuple si longtemps sans terre a fini par la retrouver et, pour ceux qui n’y vivent pas, les voyages en Israël deviennent parfois, eux aussi, de nouveaux « pèlerinages ». Des tentatives désespérées pour ceux qui, aujourd’hui encore, se sentent perpétuels orphelins, perpétuels fiancés du vide douloureux, de s’accrocher à la matière, à de la terre, à des pierres qui racontent. Au milieu de celles-ci, semblent se loger des particules de passé, des parcelles de soi. La pleine présence de l’absence.

Réinvestir le temps

Ces parfums de gnosticisme nous rappellent nos difficultés à tous de vivre ce balancement sans fin entre concret et abstrait, solide et intangible. Mais il est inutile de chercher à se fixer. La matière seule ne peut dire tout de nous ou de ce qu’elle représente, elle ne se suffit pas à elle-même et, à la manière du talmudiste qui, par son étude, donne toute sa vie à une Loi semblant figée, la matière ne prend sens que par l’intervention de l’intelligence humaine.

À l’inverse, l’abstraction permanente, le détachement de toute substance, tout objet, tout symbole, ne nous est pas possible ni même souhaitable. Notre finitude et notre mortalité, que nous avons de plus en plus de mal à regarder en face, provoque en nous un besoin irrépressible de matière, de ce qui porte la trace de temps lointains, semble immortel et peut se briser, se réparer, brûler, se reconstruire…

À nous tous, qui nous débattons si souvent avec l’idée de notre inéluctable disparition, ces statues, ces cathédrales, ou ces camps de la mort devenus temples de la Mémoire, sont autant de phares qui nous permettent de réinvestir pleinement le temps et son espace, et d’en connaître les tragiques.

à propos de l'auteur
Née en 1988 à Bruxelles, Sarah Borensztein est titulaire d'un Bachelier en Journalisme et Communication, ainsi que d'un Master en "Sciences des religions et de la laïcité", diplômes obtenus à l'Université Libre de Bruxelles.
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