Younes Oumoulay
Enjeux régionaux | Dialogue interculturel
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Paris après le 7 octobre : l’enquête AJMF Paris

Allocution de Jean-Luc Romero-Michel lors de la 9ᵉ Semaine parisienne de lutte contre les discriminations.

© Club International de Paris – Benjamin Vodant
Allocution de Jean-Luc Romero-Michel lors de la 9ᵉ Semaine parisienne de lutte contre les discriminations. © Club International de Paris – Benjamin Vodant

Une ville qui change de climat

Depuis le 7 octobre 2023, le climat social à Paris s’est visiblement durci. Les actes antisémites ont explosé, les tensions identitaires se sont installées dans le débat public et les conversations ordinaires portent désormais les traces d’un conflit qui se joue pourtant à des milliers de kilomètres.

La guerre déclenchée par l’attaque terroriste du Hamas contre Israël n’a pas seulement bouleversé le Proche-Orient. Elle a traversé la société française et mis en lumière des fractures plus profondes. Dans les écoles, les universités, les manifestations, les lieux de culte ou les réseaux sociaux, les répercussions se font sentir bien au-delà du champ diplomatique.

Mais que se passe-t-il réellement dans la vie quotidienne ? Comment ces tensions se traduisent-elles dans l’expérience des citoyens ? Et que disent-elles de l’état du lien social dans la capitale française ?

C’est précisément ce que l’enquête menée par l’Amitié Judéo-Musulmane de France – Paris (AJMF Paris) a cherché à comprendre.

Une association ancrée dans le temps long

L’Amitié Judéo-Musulmane de France n’est pas née dans l’urgence du moment. Fondée en 2004 par le rabbin Michel Serfaty à Ris-Orangis, l’association repose sur une idée simple mais exigeante : promouvoir l’amitié entre juifs et musulmans comme facteur de cohésion civique dans la société française. L’antenne parisienne, créée en 2008, agit dans un territoire particulièrement sensible. Paris et sa petite couronne concentrent en effet les principales communautés juives et musulmanes du pays. Les tensions qui y apparaissent ont souvent vocation à se diffuser ailleurs.

L’association se présente comme une association laïque dédiée à la rencontre et au dialogue. Mais derrière cette définition se déploie un vrai travail de terrain : conférences, débats publics, rencontres interreligieuses, visites croisées de synagogues et de mosquées, rassemblements citoyens, marches pour la paix ou partenariats avec d’autres organisations engagées dans la lutte contre le racisme. Discrète, souvent éloignée des projecteurs médiatiques, cette présence constante dans la vie parisienne constitue néanmoins un observatoire privilégié des évolutions du climat social.

Une enquête née avant le 7 octobre

Lorsque l’AJMF Paris décide, au début de l’année 2023, d’engager une enquête structurée sur l’évolution des discriminations et des tensions identitaires, le constat d’une montée des haines est déjà présent. Les membres de l’association observent une radicalisation de certains discours et une polarisation croissante des débats publics, notamment sur les réseaux sociaux. Le 7 octobre survient au tout début de cette démarche. L’événement agit alors comme un révélateur brutal. Ce qui devait être une étude d’évolution devient une analyse d’un moment de bascule.

Une méthode pour comprendre le climat social

Pour comprendre ce basculement, l’enquête adopte une approche volontairement plurielle. Elle croise l’étude des données officielles sur les actes racistes et antireligieux, l’analyse qualitative de près de 3 000 articles de presse publiés entre octobre 2023 et septembre 2025, des entretiens avec une vingtaine d’organisations issues de la société civile et une enquête citoyenne menée auprès de 188 participants majoritairement franciliens

Cette méthodologie repose sur une conviction simple : les chiffres ne suffisent pas à comprendre les phénomènes sociaux. Ils indiquent une tendance, mais ils ne disent rien du climat qui entoure ces faits. Or, c’est précisément ce climat que l’enquête cherche à saisir.

Ayant été en contact avec l’équipe de l’AJMF Paris durant la préparation de cette enquête, j’ai pu mesurer l’ampleur du travail qu’elle a représenté. Derrière les analyses présentées se trouvent des mois d’écoute, de collecte et de discussions parfois exigeantes avec des acteurs aux diagnostics souvent divergents. Dans un climat où les positions se crispent et où les lectures simplistes dominent trop souvent le débat public, ce travail mérite d’être salué. L’AJMF Paris a choisi la voie la plus exigeante : celle de l’enquête, de l’écoute et du dialogue. Une démarche précieuse à une époque où chercher à comprendre devient déjà une forme d’engagement.

Des chiffres visibles, une réalité plus large

Les données officielles attestent d’une hausse spectaculaire des actes antisémites depuis 2023. En France, plus de 1 500 actes antisémites ont été recensés en 2024, soit une multiplication par quatre par rapport à 2022. Mais l’analyse souligne immédiatement une limite : les statistiques ne captent qu’une fraction de la réalité.

Entre la violence subie et la condamnation judiciaire, plusieurs filtres interviennent. Beaucoup de victimes ne portent pas plainte. Certaines affaires sont requalifiées. D’autres sont classées. Le résultat est un paradoxe. La hausse des actes est visible, mais leur ampleur réelle demeure difficile à mesurer.

L’enquête met également en évidence un phénomène souvent évoqué par la société civile : moins de 5 % des victimes d’actes racistes ou antisémites engagent une procédure judiciaire. Autrement dit, une grande partie de ces violences échappe aux radars statistiques.

Deux formes de haine, deux régimes de visibilité

L’enquête met également en évidence une autre dimension du phénomène.

L’antisémitisme et le racisme antimusulman ne s’expriment pas toujours de la même manière. Le premier apparaît souvent sous forme d’actes visibles dans l’espace public : agressions, insultes, menaces, dégradations. Ces événements suscitent des réactions immédiates et occupent une place importante dans l’actualité. Le second se manifeste plus fréquemment par des discriminations diffuses : difficultés d’accès à l’emploi ou au logement, soupçons permanents, remarques humiliantes.

Cette différence de visibilité contribue à structurer les perceptions collectives. Certains dénoncent la banalisation de la haine antijuive. D’autres pointent l’invisibilisation des discriminations dont ils se sentent victimes. L’enquête souligne cependant un point essentiel : ces réalités ne s’annulent pas. Elles coexistent. Les opposer revient souvent à renforcer les tensions plutôt qu’à les apaiser.

Le vécu citoyen : peur et repli

L’enquête citoyenne apporte un éclairage particulièrement révélateur sur ces dynamiques. Près d’une personne interrogée sur deux déclare avoir été confrontée à des propos ou actes racistes, antisémites ou islamophobes.

Chez les répondants juifs, près d’un sur deux affirme avoir été victime d’antisémitisme. Chez les répondants musulmans, environ six sur dix déclarent avoir subi des actes islamophobes.

Mais le résultat le plus frappant concerne les comportements adoptés pour se protéger. Près de la moitié des participants indiquent avoir modifié leurs habitudes : dissimulation de signes religieux, modification des trajets quotidiens, autocensure dans certaines conversations.

Autrement dit, le repli devient une stratégie.

Les ressentis diffèrent. Les personnes juives évoquent souvent la peur et la sidération, nourries par la mémoire encore vive des attentats passés. Les personnes musulmanes parlent davantage de fatigue face à la répétition des discriminations. Mais dans les deux cas, la conséquence est similaire : une érosion progressive du sentiment de sécurité.

De l’enquête au débat public

Les conclusions de cette enquête ne sont pas restées limitées au cadre associatif. En octobre 2025, une première restitution a été organisée à l’Assemblée nationale, dans le cadre de la 9ᵉ Semaine parisienne de lutte contre les discriminations. Cette initiative a été portée par Jean-Luc Romero-Michel, adjoint à la Mairie de Paris chargé des droits humains, de l’intégration et de la lutte contre les discriminations, qui soutient l’action de Amitié Judéo-Musulmane de France Paris.

Quelques mois plus tard, le 28 janvier 2026, une rencontre publique s’est tenue à la mairie de Paris Centre autour d’un thème volontairement simple: « Comprendre, rassembler et agir ».

L’objectif n’était pas seulement de présenter des analyses, mais d’ouvrir un espace de discussion entre acteurs associatifs, responsables publics et représentants des communautés. Car les questions soulevées par l’enquête dépassent largement le cadre parisien.

Pourquoi la haine antijuive semble-t-elle ressurgir avec une telle intensité dans certaines séquences internationales ? Pourquoi les discriminations antimusulmanes restent-elles souvent difficiles à qualifier dans le débat public ? Comment éviter que la reconnaissance de la souffrance de l’un ne soit perçue comme une négation de celle de l’autre ?

Ces interrogations touchent au cœur du pacte civique.

Paris comme révélateur

Parce qu’elle concentre les principales communautés juives et musulmanes de France, Paris agit souvent comme un révélateur des tensions nationales. Les dynamiques qui s’y manifestent ont tendance à se diffuser ailleurs.

Mais l’enquête révèle également un phénomène moins visible : un regain d’engagement. Depuis le 7 octobre, l’AJMF constate une augmentation des soutiens et des adhésions. Face à la polarisation du débat public, certains citoyens cherchent des espaces de dialogue.

Dans un contexte où certaines amitiés se sont brisées, où la main tendue peut parfois être perçue comme une trahison, maintenir ces espaces devient un acte civique.

Une question pour la société française

L’enquête menée par l’AJMF Paris ne prétend pas apporter de réponse simple. Elle met en lumière des réalités parfois difficiles : la banalisation de la haine antijuive, la persistance d’un racisme antimusulman souvent invisibilisé, et un débat public de plus en plus fragmenté.

Mais elle révèle aussi une attente.

Une attente de reconnaissance.
Une attente de solidarité.
Une attente de dialogue.

Car au fond, la question dépasse les communautés. Elle touche à la capacité de la société française à préserver ce qui fait sa force : un espace civique commun où les différences n’ont pas vocation à devenir des fractures.

La France s’est construite sur une promesse exigeante : que la diversité des origines, des convictions et des histoires n’empêche jamais la fraternité.

Reste à savoir si cette promesse saura, une fois encore, résister aux épreuves de son temps.

à propos de l'auteur
Issu d’un parcours d’excellence dans des écoles de commerce de renom, Younes s’intéresse aux dynamiques du monde méditerranéen et aux transformations du monde arabe. Il s’intéresse particulièrement aux dimensions politiques, culturelles et sociales de ces espaces. Engagé dans la société civile, il oeuvre pour le dialogue interculturel et le renforcement des passerelles entre les diasporas en France.
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