Parashot Mattot-Massei, Tu ne profaneras point la Terre !
Les parashot Mattot et Massei[1], très généralement lues ensemble, renferment respectivement six injonctions, soit un total de douze injonctions (réparties en obligations et interdictions).
La parashat Mattot est essentiellement consacrée aux lois sur les vœux (נְדָרִים Nedarim) et les serments (שְׁבוּעוֹת Shevouot). Quant à la parashat Massei clôturant le livre des Nombres, elle se caractérise par les préparatifs de l’entrée en Terre d’Israël, l’attribution des villes des Lévites, les lois relatives aux homicides ainsi que les villes de refuge.
La dernière injonction sur laquelle se referme le livre des Nombres est l’interdiction de profaner la Terre (Commandement négatif – לֹא תַּעֲשֶׂה Lo Ta’asseh).
Que signifie cette dernière injonction de ne pas profaner la Terre d’Israël?
לג וְלֹא-תַחֲנִיפוּ אֶת-הָאָרֶץ אֲשֶׁר אַתֶּם בָּהּ כִּי הַדָּם הוּא יַחֲנִיף אֶת-הָאָרֶץ וְלָאָרֶץ לֹא-יְכֻפַּר לַדָּם אֲשֶׁר שֻׁפַּךְ-בָּהּ כִּי-אִם בְּדַם שֹׁפְכוֹ. לד וְלֹא תְטַמֵּא אֶת-הָאָרֶץ אֲשֶׁר אַתֶּם יֹשְׁבִים בָּהּ אֲשֶׁר אֲנִי, שֹׁכֵן בְּתוֹכָהּ כִּי אֲנִי יְהוָה שֹׁכֵן בְּתוֹךְ בְּנֵי יִשְׂרָאֵל. (במדבר לה:לג-לד)
33 Et vous ne souillerez-profanerez point le pays où vous demeurez. Car le sang est une souillure-profanation pour la terre; et la terre où le sang a coulé ne peut être lavée [pardonnée] de cette souillure que par le sang de celui qui l’a répandu. 34 Ne déshonorez point le pays où vous habiterez, dans lequel je résiderai; car moi-même, Éternel, je réside au milieu des enfants d’Israël. » (Nombres 35:33-34)
Pourquoi la source biblique insiste-t-elle tant sur les termesתַּחֲנִיפוּ (‘vous profanerez’), יַחֲנִיף (‘il profanera’), הַדָּם (‘le sang’), לַדָּם (‘pour le sang’), בְּדַם (par le sang).
Ces deux derniers versets renferment l’interdiction de corrompre ou de souiller la Terre d’Israël en laissant le sang innocent versé sans justice ni châtiment. En hébreu biblique, la racine ח.נ.ף. désigne une altération morale profonde, une hypocrisie, une perversion ou une profanation. Appliqué à la Terre d’Israël-Erets Israël, cela signifie que verser le sang innocent (tuer) sans que la justice intervienne altère l’état métaphysique et moral du pays. La Terre devient « hypocrite » ou « corrompue » parce qu’elle recèle un crime impuni sous sa surface réputée différente des autres pays.
Pour comprendre le sens du passage difficile à entendre pour une conscience moderne, « Car le sang est une souillure-profanation pour la terre; et la terre où le sang a coulé ne peut être lavée [pardonnée] de cette souillure que par le sang de celui qui l’a répandu » (Nombres 35:33), il faut le situer dans son contexte historique et anthropologique (le Proche-Orient ancien). Dans les cosmologies environnantes, la terre était une divinité chthonienne qu’il fallait apaiser, nourrir ou féconder par des rituels, parfois même par des sacrifices humains ou des rites de purification magiques. Le texte de la parashat Massei vise à désacraliser totalement cette vision mythologique en nous enseignant qu’Erets Israël n’est point une divinité à apaiser avec des offrandes, que la souillure (חֲנוּפָּה ‘Hanoupa) n’est pas magique mais essentiellement éthique et que la seule « expiation » (כַּפָּרָה Kappara) possible n’est point rituelle mais judiciaire. Le texte transfère la réparation du domaine du sacré mythologique au domaine de la responsabilité légale du coupable.
Comment le sang du meurtrier pourrait-il laver la terre du sang de la victime ?
Cette interrogation est d’autant plus fondamentale qu’elle ne cesse de se poser dans de nombreuses sociétés démocratiques qui ont depuis longtemps aboli la peine de mort. Des pays démocratiques comme le Japon et les Etats-Unis d’Amérique (dans certains Etats) ont conservé la peine capitale, suscitant la vindicte de nombreuses associations appelant à l’abolition de cette dernière.
En France, le fait divers relatif à l’enlèvement, au viol et à l’assassinat de la petite Lyhanna (11 ans) n’en finit pas de défrayer la chronique en suscitant de nouveau le débat du rétablissement de la peine de mort pour le meurtrier qui n’a fait montre d’aucune sensibilité ou empathie face à sa victime. En Israël, la réclusion à perpétuité est la règle dans les cas de fait divers morbides et sordides comme celui du cas de la petite Rose Pizem (4 ans et demi) assassinée par sa mère et son grand-père, le 12 mai 2008. La société israélienne dans son ensemble ne croit pas que la peine de mort pour les faits divers puisse être appliquée. En revanche, cette question de la peine de mort vient de resurgir avec force après les massacres du 7 octobre 2023 perpétrés par les terroristes du Hamas. La peine de mort appliquée aux terroristes qui ont volé, violé[2], brûlé des êtres innocents, peut-elle se justifier et être appliquée ?
Là réside la distinction fondamentale entre « le sang du crime » et « le sang de la justice ». Le premier est destructeur car il est l’expression de la violence aveugle et de la négation de l’image divine en l’Homme (Tselem Elohim צֶלֶם אֱלֹהִים, Genèse 1:27). L’exemple de Dina (Genèse 34) est éloquent. La vengeance sanglante de Shim’on et Lévi contre la ville de Shekhem constitue un exemple typique où la frontière entre justice et vengeance privée s’est estompée (et qui sera reprochée par Jacob). Précisons que la Torah distingue entre la mort donnée par mégarde (בִּשְׁגָגָה- Bishgaga, Nombres 35:11) et la mort donnée avec préméditation (Be’orma בְּעָרְמָה – בְּזָדוֹן Bezadon, Exode 21:14). Le second, « le sang de la justice » versé uniquement après une procédure légale stricte (témoins, avertissement, tribunal, Deutéronome 17:6 et Mishna Sanhédrin 5), n’est pas une vengeance privée (qui, elle, perpétuerait la souillure, Nombres 35:33), mais un acte de restauration de la loi.
Cet acte de restauration de la loi trouve son fondement dans la pensée biblique: le sang versé injustement possède une force clamante (on pense bien sûr aux sangs d’Abel qui » צֹעֲקִים מִן-הָאֲדָמָהtso’akim min HaAdamah crient depuis la terre »). Les Sages d’Israël expliquent que ces » דְּמֵי אָחִיךָdemei A’hikha sangs de ton frère » ne sont autres que les générations qui ne verront jamais le jour. Si le tribunal ou la société ferment les yeux, ou tentent de substituer une amende financière (une rançon) à la justice, ils participent à cette ‘Hanoupa (חֲנוּפָּה), profanation et souillure en masquant le crime par un compromis financier.
C’est ici que la Torah opère une révolution juridique majeure par rapport aux codes de lois du Proche-Orient ancien (comme le Code de Hammurabi). Dans de nombreuses cultures antiques, un meurtre pouvait être racheté par le versement d’une somme d’argent à la famille de la victime (le ‘prix du sang’). La Torah brise radicalement cette logique: la vie humaine n’a pas de prix marchand. Le termeלֹא-יְכֻפַּר (Lo Yekhouppar) signifie qu’aucune expiation, aucun rituel, aucun transfert de richesse ne peut laver le sol de cette souillure. L’impunité ne s’achète pas.
Si le texte écrit (תּוֹרָה שֶׁבִּכְתָב Torah SheBikhtav) maintient cette rigueur inflexible pour poser l’absolu de la valeur de la vie, la Tradition rabbinique (la Mishna et le Talmud) va entourer l’application concrète de la peine de mort de telles barrières procédurales qu’elle la rendra quasiment impossible à exécuter, pour ne point dire totalement impossible. Aussi, un tribunal rabbinique qui exécutait un homme une fois tous les sept ans (ou soixante-dix ans selon Rabbi Eleazar ben Azariah) était qualifié de « חָבְלָנִית ‘hovlanit[3] destructeur » (Mishna Makkot 1:10).
Le verset de Massei constitue donc un absolu métaphysique : il dit que le crime se mérite objectivement sur le plan de la justice absolue pour que la Terre d’Israël reste le lieu de la Shekhina, de la Présence divine. Il rappelle que face au meurtre, la neutralité ou le compromis financier sont une profanation de l’existence même. Si ces règles de la Torah semblent englober les crimes relevant du fait divers – en Israël, la perpétuité est généralement prononcée par la justice – peut-il en être de même pour les terroristes du ‘Hamas responsables du plus grand crime après la Shoah en Israël? La loi du ministre Itamar Ben Gvir n’est-elle point fondée quand nous parlons de crimes collectifs si cruels, si monstrueux qu’ils en viennent à troubler l’entendement humain? Où est donc passé le Tselem Elohim צֶלֶם אֱלֹהִים, l’image divine chez ces hommes, shahidim qui ont assassiné avec une joie dantesque dans le cœur et qui n’ont, par ailleurs, jamais hésité un seul instant à filmer leurs exactions afin d’horrifier le monde entier par leurs images rappelant celles du triptyque de Jérôme Bosch « Le Jardin des Délices, l’enfer ».
L’on retrouve cette altération ou flétrissure morale de la Terre d’Israël sous l’effet du péché chez les Prophètes, aussi bien chez Isaïe:
וְהָאָרֶץ חָנְפָה תַּחַת יֹשְׁבֶיהָ… (ישעיהו כד:ה)
5 Et la terre était profanée sous [l’influence de] ses habitants… (Isaïe 24:5)
…que chez Jérémie:
א הֲלוֹא חָנוֹף תֶּחֱנַף, הָאָרֶץ הַהִיא… (ירמיהו ג:א)
1 Ce pays-là ne serait-il pas tout à fait souillé/profané ? (Jérémie 3:1)
יא חֶסֶד-וֶאֱמֶת נִפְגָּשׁוּ צֶדֶק וְשָׁלוֹם נָשָׁקוּ. יב אֱמֶת מֵאֶרֶץ תִּצְמָח וְצֶדֶק מִשָּׁמַיִם נִשְׁקָף. יג גַּם-יְהוָה יִתֵּן הַטּוֹב וְאַרְצֵנוּ תִּתֵּן יְבוּלָהּ. יד צֶדֶק, לְפָנָיו יְהַלֵּךְ וְיָשֵׂם לְדֶרֶךְ פְּעָמָיו. (תהלים פה:יא-יד)
11 L’Amour et la Vérité se sont rencontrées, la Justice et la Paix se sont embrassées. 12 La Vérité va germer du sein de la terre, et la Justice contemple du haut des cieux. 13 Oui, le Seigneur octroie le Bien et notre pays prodiguera ses moissons. 14 La Justice marche au-devant de Lui et trace la route devant Ses pas. (Psaume 85:11-14)
[1] Parashat Mattot-Massei: Nombres 30:2-36:13.
[2] Cf. Rapport sur les atrocités sexuelles perpétrées sur les femmes, les hommes et les enfants: « Rapport de la commission civile sur le terrorisme sexuel du 7 octobre et en captivité ».
[3] Le mot employé dans la Mishnah pour « tribunal rabbinique », « sanhedrin », est au féminin.
Shabbat Shalom!
