Parashat VaYshla’h, la puissance du dialogue

«Nous en étions convaincus : si les vainqueurs de 1945 n’opéraient pas une réconciliation rapide et totale avec l’Allemagne, les plaies d’une Europe déjà déchirée entre l’Est et l’Ouest ne cicatriseraient jamais et le monde courrait alors vers un nouveau conflit, plus dévastateur encore que les précédents ; un point de vue d’ailleurs partagé par de nombreuses victimes directes de la guerre dont on sortait, anciens prisonniers ou déportés, qui voyaient dans l’entente franco-allemande la seule façon de tourner la page des horreurs vécues. » (Simone Veil, « Une Vie »).

Jacob, en chemin vers Canaan[1], craint viscéralement la rencontre avec son frère Esaü qui, vingt ans auparavant, avait fait serment de le tuer :

ח וַיִּירָא יַעֲקֹב מְאֹד וַיֵּצֶר לוֹ וַיַּחַץ אֶת-הָעָם אֲשֶׁר-אִתּוֹ וְאֶת-הַצֹּאן וְאֶת-הַבָּקָר וְהַגְּמַלִּים לִשְׁנֵי מַחֲנוֹת. (בראשית לב: ח). ש

8 Et Jacob fut fort effrayé et plein d’anxiété. Il divisa le peuple, le menu, le gros bétail et les chameaux en deux camps (Genèse 32 : 8).

 

Trois interrogations se posent et s’imposent :

La crainte de Jacob à l’égard de son frère Esaü (Genèse 32 : 12) est-elle mue par les quatre cent cavaliers qui l’accompagnent, et qui lui font craindre une attaque (Genèse 33 : 1) ? Comment expliquer cette crainte, alors même que l’Eternel lui promet de le soutenir tout au long de son parcours (Genèse 28 : 15) ? Est-il possible d’imaginer ne fût-ce qu’un instant que Jacob ait été saisi d’incertitude et de manque de confiance envers le Créateur ?

N’y aurait-il point une autre raison à cette crainte ?

Il semblerait que Jacob, fidèle à la voie réconciliatrice de son père Isaac et de son grand-père Avraham, ait conscience qu’une guerre ouverte contre Esaü ne peut être que contre-productive. Comme l’enseignent les Sages d’Israël ( Cf. Rashi Genèse 32: 9), l’option de la guerre demeure chez Jacob la dernière de toute autre option envisageable, à savoir la prière (Genèse 32 : 10-13) et les présents offerts généreusement à son frère ennemi (Genèse 33 : 10-11).

En outre, Jacob comprend qu’il doit au plus vite trouver une solution adéquate afin d’éviter une guerre entre lui et Esaü, une guerre qui, comme toutes les guerres, ne laisserait que vide et chaos. Une guerre aux conséquences évidemment tragiques, qui ne laisserait ni vainqueur, ni vaincu. Que deviendrait, alors, la bénédiction paternelle fondée sur celle d’Avraham, à savoir, de devenir une bénédiction pour toutes les familles de la terre, en vertu de l’Alliance (Genèse 22 :  17-18) ?

יג וְאַתָּה אָמַרְתָּ הֵיטֵב אֵיטִיב עִמָּךְ וְשַׂמְתִּי  אֶת-זַרְעֲךָ כְּחוֹל הַיָּם אֲשֶׁר לֹא-יִסָּפֵר מֵרֹב. (בראשית לב: יג).ש 

13 Pourtant, Tu as dit : ‘Je te comblerai de faveurs et j’égalerai ta descendance au sable de la mer, dont la quantité est incalculable.’ (Genèse 32 : 13).

 

La grandeur de tout dirigeant se mesure essentiellement à sa faculté de résoudre les grandes questions de son temps et plus particulièrement les conflits intérieurs par le dialogue et l’art de la persuasion. Ne point vaincre mais convaincre !

La violence commence où s’interrompt le dialogue, l’échange. Au moment où Caïn tente de parler à Abel, ce dialogue est brutalement coupé (Genèse 4 : 8). Nous ne connaîtrons jamais la teneur de ces paroles, ni même si elles ont effectivement été prononcées. Quant à Abel, il apparaît ici dans toute la signification de son nom : une buée, une vapeur, un évanouissement. Ce dernier a-t-il eu le temps, la patience même, d’écouter son frère ? Abel a-t-il refusé de répondre à son frère Caïn ? Caïn a-t-il eu l’intention de se faire entendre ?

A-t-il suffisamment considéré qu’il avait devant lui son frère, ou bien était-il pour lui comme cette vapeur qu’il incarnait, au moins pour sa mère qui lui avait donné ce nom terrible ? Nous retiendrons que là où la parole fait défaut, la violence l’emporte souvent jusqu’à la mort. Jacob craint de manquer le pas de l’Histoire. C’est la raison pour laquelle, il œuvre afin de préparer son frère à s’ouvrir au dialogue.

Jacob ne tarit point d’éloges envers son frère en l’appelant « אדֹנִי seigneur » (Genèse 32 : 5) ; il « וַיִּשְׁתַּחוּ se prosterne » face à lui pas moins de sept fois (Genèse 33 : 3) et décline son identité comme « עַבְדְּךָ   ton serviteur » (Genèse 32 : 19). Pour bon nombre de commentateurs classiques, Jacob conduit par l’Eternel n’aurait pas dû faire acte d’humiliation devant son frère. Toutefois, une lecture attentive révèle que Jacob, alors dénommé Israël après sa lutte nocturne contre le mystérieux homme, l’emporte sur Esaü.

Quel est le signe de la victoire ?

ט וַיֹּאמֶר עֵשָׂו יֶשׁ-לִי רָב אָחִי יְהִי לְךָ אֲשֶׁר-לָךְ. (בראשית לג: ט).ש

9 Ésaü dit : « J’en ai amplement ; mon frère, garde ce que tu as. » (Genèse 33 : 9).

 

Esaü, pour la première fois depuis près de vingt ans de séparation et d’hostilité, appelle Jacob/ Israël « mon frère » ! La fracture fraternelle est réparée au point où les deux frères finissent par s’embrasser !

Comment Esaü a-t-il pu prononcer l’expression «  אָחִי /AHI, mon frère » ?

La force de Jacob/ Israël est de n’avoir jamais cessé, malgré la division fraternelle, d’appeler Esaü « mon frère » :

ד וַיִּשְׁלַח יַעֲקֹב מַלְאָכִים לְפָנָיו אֶל-עֵשָׂו אָחִיו אַרְצָה שֵׂעִיר שְׂדֵה אֱדוֹם. (בראשית כז: יא; ראה לב: ד; יב; יד; יח; לג: ג).ש

4 Et Jacob envoya des messagers en avant, vers Ésaü son frère, au pays de Séir, dans la campagne d’Édom. (Genèse 27 : 11 ; cf.  32 : 4 ; 12 ; 14 ; 18 ; 33 : 3).

 

La véritable victoire ne consiste point à écraser l’ennemi sur le champ de bataille mais à pouvoir le transformer en ami, et en frère.

לב  טוֹב אֶרֶךְ אַפַּיִם מִגִּבּוֹר  וּמֹשֵׁל בְּרוּחוֹ מִלֹּכֵד עִיר. (משלי ט »ז: לב).ש

32 Qui résiste à la colère l’emporte sur le héros ; qui domine ses passions sur un conquérant de villes. (Proverbes 16 : 32).

 

Jacob est un homme de paix et de concorde. Il ouvrira en cela la voie à son fils préféré, Joseph. Ce dernier aura, comme son père, à relever l’ultime défi d’unir ses frères et de se réconcilier avec eux (Genèse 37 : 14) malgré la haine que ceux-ci éprouvent à son égard.

Le grand écrivain israélien Shay Agnon, prix Nobel de Littérature (1966), achève son conte allégorique מֵאוֹיֵב לְאוֹהֵב (MeOyev Leohev), « L’ennemi devenu ami » en décrivant comment le vent – le רוּחַ ROua’H (pouvant être également traduit par « l’esprit ») se transforme d’ennemi destructeur de l’homme en ami de ce dernier, et comment le narrateur l’apprivoise, en quelque sorte : «… et comme le vent/ esprit se conduisait en homme complètement repenti, je ne lui rappelai pas ses mauvais comportements.

Et lorsqu’il prend congé de moi et s’en va, je lui demande de revenir, comme il sied entre gens de bon voisinage. Nous sommes vraiment de bons voisins, au point que j’éprouve à son égard un amour parfait.  Peut-être éprouve-t-il lui aussi de l’amour à mon égard. ».

Rabbi Lord Jonathan Sacks enseigne :

« Nous n’avons pas tous du pouvoir, mais nous avons tous de l’influence. C’est pourquoi nous pouvons chacun être des leaders. Les formes les plus importantes de leadership viennent, non point de notre position, du titre ou des tenues de fonction, non point du prestige et du pouvoir, mais de la volonté de travailler avec les autres pour réaliser ce que nous ne pouvons pas faire seuls… Choisissez toujours l’influence plutôt que le pouvoir. Cela aide à transformer les gens en personnes capables de changer le monde. »

« Le choix auquel l’humanité est confrontée à chaque époque se situe entre l’idée du pouvoir et le pouvoir des idées. Le judaïsme a toujours cru au pouvoir des idées, et il reste le seul moyen non violent de changer le monde ». (Introduction The Transformative Power of Ideas, Judaism’s Life-Changing Ideas, 2020 ).

ד  מַיִם עֲמֻקִּים דִּבְרֵי פִי-אִישׁ נַחַל נֹבֵעַ מְקוֹר חָכְמָה. (משלי יח: ד).ש

4 Ce sont des eaux profondes que les paroles d’une bouche humaine, un torrent jaillissant, une source de sagesse. (Proverbes 18 : 4).

 

[1] Parashat VaYshlah : Genèse 32 : 4-36 :23

Si vous voulez en savoir plus sur l’enseignement de Haïm Ouizemann venez visiter son site: https://hebreubiblique.com/

Shabbat shalom !

à propos de l'auteur
Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO) et certifié de l’Institut Catholique de Paris (ICP) enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique et son histoire. Installé, depuis son Alya en 1989 à Ashkelon, il participe activement au refleurissement d'Erets Israël. Végétarien par conviction morale, Haïm rêve d'une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d'instaurer un monde meilleur. Convaincu que le retour du peuple d’Israël en Erets-Israël annonce la restauration de l'idéal de fraternité abrahamique, il encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l'autre
Comments