Parashat VaYishlakh. Méditation sur la solitude d’Israël

La parashat VaYishlakh[1] évoque le combat historique entre un homme/ ange mystérieux qui, comme surgissant de nulle part, tente de neutraliser et d’écraser Ya’akov :

כה וַיִּוָּתֵר יַעֲקֹב לְבַדּוֹ וַיֵּאָבֵק אִישׁ עִמּוֹ עַד עֲלוֹת הַשָּׁחַר. (בראשית לב: כה)

25 Et Jacob resta seul, et un homme lutta avec lui, jusqu’au lever de l’aube. (Genèse 32 : 25).

Au-delà de l’identité du mystérieux homme/ ange apparaissant dans le texte, Rashi, citant les Sages d’Israël, s’efforce de comprendre la signification de la solitude absolue de Jacob. Il lui prête l’intention de revenir chercher « de menus ustensiles » qu’il aurait oubliés.

«וַיִּוָּתֵר יַעֲקֹב. שָׁכַח פַּכִּים קְטַנִּים וְחָזַר עֲלֵיהֶם:» (רש »י על הפסוק בראשית לב: כה)

« Ya‘aqov resta seul : Il avait oublié de menus ustensiles, [l’essentiel ayant déjà été transporté (voir verset précédent),] et il était retourné pour les chercher » (Rashi sur le verset Genèse 32 : 25).

Que peut donc signifier l’attitude pour le moins énigmatique de Jacob ? Pourquoi Jacob trouve-t-il juste de revenir sur ses pas, abandonnant ses épouses et ses enfants, afin d’aller rechercher des « פַּכִּים קְטַנִּים petits ustensiles » ? Comment expliquer que Jacob se soit mis en danger face à une force mystérieuse pour simplement récupérer de « פַּכִּים קְטַנִּים petits ustensiles » ?

Deux commentaires nous éclairent sur ce sujet :

 ש «וַיִּוָּתֵר יַעֲקֹב לְבַדּוֹ: אָמַר רַבִּי אֶלְעָזָר שֶׁנִּשֽׁתַיֵּר עַל פַּכִּים קְטַנִּים. מִכָּאן לַצַּדִּיקים שֶׁחָבִיב עֲלֵיהֶם מָמוֹנָם יוֹתֵר מִגּוּפָם וְכָל-כָּך לָמָּה? לְפִי-שֶׁאֵין פֹשְׁטִין יְדֵיהֶן בַּגֶּזֶל» (תלמוד בבלי, צא: א)

« Et Ya‘aqov resta seul : Rabbi Eliezer enseigne que [Jacob] resta près des petits ustensiles. Il en découle que, pour les justes, leur argent (biens matériels au sens général) est plus important que leur intégrité physique. Et pourquoi cela ? Parce que ces justes ne tendent jamais leurs mains pour voler autrui ! » (Talmud de Babylone, Traité ‘Holin 91, a).

Autrement dit, comme l’explique Shimshon Raphaël Hirsh (1808-1888), le juste, après avoir durement travaillé pour son salaire, éprouve de l’estime pour le moindre objet qui, acquis avec droiture et intégrité, est porteur d’une valeur inestimable. Ce commentaire nous conduit donc à considérer toute chose en ce monde comme digne de respect, a fortori toute créature, qu’elle soit humaine, animale, végétale aussi bien que dans le monde minéral. Fût-il minuscule, voire invisible à l’Homme, chaque élément de la Création participe au maintien de l’équilibre fragile du monde et porte en son sein une signification profonde, même si nous n’en avons pas toujours conscience. Jacob, conscient, lui, de l’importance de ces « ustensiles » que d’autres auraient probablement abandonnés, n’hésite pas à retourner sur ses pas pour les sauver de la destruction ou d’une perte qui porterait préjudice à sa personne, sa famille et au futur peuple d’Israël.

A ce commentaire sur la valeur que nous devons octroyer à la plus petite des créations, aussi anodine soit-elle, s’ajoute l’explication talmudique qui, faisant fi de toute chronologie historique, voit en ces « petits ustensiles », une allusion aux « petits flacons » remplis d’huile en écho à la fête de Hanoucca commémorée à partir du 25 du mois de kislev (en décembre).

 ש «מַאי חֲנוּכָּה? דְּתָנוּ רַבָּנַן… שֶׁכְּשֶׁנִּכְנְסוּ יְוָוֽנִים לַהֵיכָל טִמְּאוּ כׇּל הַשְּׁמָנִים שֶׁבַּהֵיכָל. וּכְשֶׁגָּבְרָה מַלְכוּת בֵּית חַשְׁמוֹנַאי וְנִצְּחוּם, בָּדְקוּ וְלֹא מָצְאוּ אֶלָּא פַּךְ אֶחָד שֶׁל שֶׁמֶן שֶׁהָיָה מוּנָּח בְּחוֹתָמוֹ שֶׁל כֹּהֵן גָּדוֹל, וְלֹא הָיָה בּוֹ אֶלָּא לְהַדְלִיק יוֹם אֶחָד. נַעֲשָׂה בּוֹ נֵס וְהִדְלִיקוּ מִמֶּנּוּ שְׁמוֹנָה יָמִים. לְשָׁנָה אַחֶרֶת קְבָעוּם וַעֲשָׂאוּם יָמִים טוֹבִים בְּהַלֵּל וְהוֹדָאָה. » (תלמוד בבלי, שבת כא: ב)

« Que signifie Hanouccah ? Les Sages enseignent… que lorsque les Grecs entrèrent dans le Temple, ils souillèrent toutes les huiles qui étaient dans le Temple. Et quand le royaume des Hasmonéens grandit en puissance et qu’il remporta la victoire contre eux [les Grecs], ils cherchèrent, mais ne trouvèrent qu’un seul flacon rempli d’huile sur lequel était apposé le sceau du Grand-prêtre (Cohen Gadol) et dont la quantité ne suffisait que pour un seul et unique jour. Un miracle se produisit et ils allumèrent [la Menorah] avec l’aide du flacon d’huile [qui ne suffisait que pour une journée] durant huit jours. L’année suivante, ils fixèrent ce jour et en firent des jours de fête en entonnant des chants de Hallel [de Gloire] et de Hoda’ah [de Gratitude] ». (Talmud de Babylone, Traité Shabbat 21 : b).

Autrement dit, selon ce dernier commentaire, Jacob serait retourné seul récupérer non point seulement les « ustensiles » (des flacons d’huile, selon le vocable פַּךְ employé pour Hanoucca) mais bien l’huile contenue dans ces flacons. Jacob, le père de la nation hébraïque, menacé par les forces obscures de la nuit, ne craint point de s’exposer à une menace quelle qu’elle soit afin de sauver cette huile pure qui, entre autres, doit éclairer l’univers.

Cette thèse selon laquelle Jacob aurait sauvé l’huile est renforcée par le commentaire de Hadar Zekenim qui interprète le mot de לְבַדּוֹ comme une allusion au terme בָּד signifiant « poutre, grosse branche » (Exode 25 : 13), celle avec laquelle on écrase les olives pour en faire de l’huile :

 ש «לְבַדּוֹ: לְשׁוֹן בַּית הַבָּד שֶׁמוֹשְׁכִין עַל יָדוֹ שֶׁמֶן מִן הַזֵּיתִים וְדֶרֶךְ לָשִׂים שֶׁמֶן בְּפַכִין קְטַנִּים» (« הדר זקנים » על הפסוק בראשית לב: כה)

« L’expression « LeV[B]aDo  לְבַדּוֹ – seul » tire son origine de la locution בַּית הַבָּד Beit HaBaD [signifiant « pressoir à poutre »] à partir duquel l’on extrait l’huile d’olive, et que l’on introduit dans de petits flacons. » (Commentaire « Hadar Zekenim » sur le verset Genèse 32 : 25).

Si l’huile d’olive pure a pour vocation d’illuminer le monde, elle symbolise également le refus de l’assimilation, comme les Grecs et plus généralement les Nations ayant gouverné les Juifs où qu’ils soient, selon les époques, y aspiraient. L’huile détient la propriété de ne jamais se confondre avec l’eau et remonte toujours à la surface. Cette huile, reflet de l’Histoire du peuple juif, évoque la séparation, la solitude d’Israël face aux Nations du monde.

La solitude de Jacob est annonciatrice de celle d’Israël qui, porté par sa vocation d’être Lumière pour les Nations, va se voir être mis au banc des Nations.

Comment expliquer qu’Israël, porteur de valeurs humaines, peuple du Livre et Etat démocratique, soit constamment accusé de tous les maux par les Nations-Unies ? En ces heures d’épreuve, après les massacres du 7 octobre 2023, Israël est une nouvelle fois seul ! Les Nations ignorent-elles que Jacob s’est mis en danger dans cette nuit de l’exil pour ramener l’huile (« les étincelles de sainteté » ou âmes juives perdues au sein des Nations, mais qui ne peuvent s’y fondre ?) et aussi la partager avec elles (partager l’Esprit divin qui anime Jacob-Israël et ses descendants, Hébreux et Juifs, au long des générations) pour le bien de l’Humanité ?  Notons que le verbe « וַיִּוָּתֵר / VaYiVaTeR- et il resta » a pour racine Y.T.R. / י.ת.ר.  signifiant « rajouter ». Jacob a pour vocation, en demeurant seul, de « rajouter » de la lumière autour de lui et de repousser les profondes ténèbres de l’exil.

Puis, comme réponse à Rashi ne sachant comment interpréter le fait que Jacob enduit d’huile une pierre qu’il érige en monument (Genèse 35 : 14) et déclare : « Je ne sais pas ce que ce texte veut nous apprendre », il est possible de supposer que cette huile sauvée de la destruction, mentionnée en ce même verset, va servir à Jacob pour oindre la stèle qui se trouve au « Lieu/ Makom מָקוֹם -», autre nom de la cité de Jérusalem (Isaïe 22 : 23 ; Jérémie 7 : 14; Ezéchiel 43 : 7) :

יד וַיַּצֵּב יַעֲקֹב מַצֵּבָה בַּמָּקוֹם אֲשֶׁר-דִּבֶּר אִתּוֹ מַצֶּבֶת אָבֶן וַיַּסֵּךְ עָלֶיהָ נֶסֶךְ וַיִּצֹק עָלֶיהָ שָׁמֶן. (בראשית לה: יד)

14 Et Jacob érigea un monument dans l’endroit où il lui avait parlé, un monument de pierre ; il fit couler dessus une libation et y répandit de l’huile. (Genèse 35 : 14).
L’huile, en sanctifiant Jérusalem, symbolise son indépendance spirituelle et sa souveraineté politique (Zacharie 4 : 14) à jamais.

Alors :

כח וַיִּשְׁכֹּן יִשְׂרָאֵל בֶּטַח בָּדָד עֵין יַעֲקֹב אֶל-אֶרֶץ דָּגָן וְתִירוֹשׁ אַף שָׁמָיו יַעַרְפוּ טָל. (בראשית לג: כח)

28 Et Israël résidera en sécurité, elle coule solitaire la source de Jacob, vers une terre riche de céréales et de vin nouveau, même ses cieux lui versent la rosée. (Deutéronome 33 : 28).

[1] Parahat VaYishla’h : Genèse 32 : 4-36 : 43.

Shabbat shalom !

à propos de l'auteur
Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO) et certifié de l’Institut Catholique de Paris (ICP) enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique et son histoire. Installé, depuis son Alya en 1989 à Ashkelon, il participe activement au refleurissement d'Erets Israël. Végétarien par conviction morale, Haïm rêve d'une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d'instaurer un monde meilleur. Convaincu que le retour du peuple d’Israël en Erets-Israël annonce la restauration de l'idéal de fraternité abrahamique, il encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l'autre
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