Parashat VaYikra, le sacrifice du pauvre
Le livre du Lévitique[1], dénommé livre des Cohanim, est probablement le plus difficile à comprendre. Sa complexité provient du fait que ce livre énumère essentiellement un grand nombre d’ordonnances, de mitsvoth relatives aux sacrifices d’animaux et de végétaux que l’Homme moderne a le plus grand mal à cerner.
Ces sacrifices ont-ils encore un sens alors même que le Temple de Jérusalem n’existe plus ? A cela s’ajoutent de nombreuses autres ordonnances relevant de l’éthique. Quel rapport pouvons-nous faire entre les lois sacrificielles et les lois relevant de l’éthique ? En fait, le livre du Lévitique s’attache à l’un des principaux thèmes du judaïsme, à savoir la sainteté. Que signifie être saint?
Notre parashah comprend de nombreuses ordonnances toutes relatives aux différents types de sacrifices et à leur mode de préparation. Cinq types de sacrifices sont énumérés: l’holocauste (Olah -עֹלָה ), l’offrande de farine (Min’hah- מִנְחָה), le sacrifice de paix (Shelamim – שְׁלָמִים), le sacrifice pour le péché (‘Hattat חַטָּאת -) et le sacrifice de culpabilité (Asham – אָשָׁם). Les trois premiers sacrifices sont volontaires, alors que les deux derniers sont obligatoires.
Une lecture attentive révèle une différence entre l’offrande de farine (Min’hah- מִנְחָה) de tous les autres sacrifices volontaires, l’holocauste (Olah -/עֹלָה Lévitique 1:2-3) et le sacrifice de paix (Shelamim-שְׁלָמִים/ Lévitique 3:1).
א וְנֶפֶשׁ כִּי-תַקְרִיב קָרְבַּן מִנְחָה לַיהוָה סֹלֶת יִהְיֶה קָרְבָּנוֹ וְיָצַק עָלֶיהָ שֶׁמֶן וְנָתַן עָלֶיהָ לְבֹנָה. (ויקרא ב:א)
1 Et si une personne/une âme veut présenter une offrande végétale au Seigneur, son offrande doit être de fleur de farine. Elle l’arrosera d’huile et mettra dessus de l’encens. (Lévitique 2:1)
Cette différence réside dans le terme נֶפֶשׁ /Nefesh – âme et corps qui est propre au sacrifice de l’offrande de farine (Min’hah- מִנְחָה).
Que signifie cette différence ?
« וְנֶפֶשׁ כִּי תַקְרִיב: לֹא נֶאֱמַר « נֶפֶשׁ » בְּכָל קָרְבְּנוֹת נְדָבָה, אֶלָּא בְּמִנְחָה; מִי דַּרְכּוֹ לְהִתְנַדֵּב מִנְחָה? עָנִי. אָמַר הַקָּדוֹשׁ-בָּרוּךְ-הוּא, מַעֲלֶה אֲנִי עָלָיו כְּאִלּוּ הִקְרִיב נַפְשׁוֹ » (רש »י על הפסוק ויקרא ב:א)
« Et une âme, lorsqu’elle approchera: Le mot ‘âme’ n’est employé à propos d’aucune des offrandes de nedava (volontaire), sauf à propos de la min‘ha. Qui est celui dont la nature le pousse à présenter une min‘ha ? Le pauvre. Le Saint béni soit-Il a dit: Je lui en tiens compte comme si c’est sa propre ‘âme’ qu’il offre. » (Rashi sur le verset Lévitique 2:1)
Le plus grand des sacrifices (volontaires) est, selon Rashi citant les Sages d’Israël, l’offrande de farine (Min’hah- מִנְחָה) car elle est offerte par les pauvres.
Mais pourquoi l’offrande du pauvre dépasserait-elle en importance les autres sacrifices ?
Le pauvre est disposé à sacrifier volontairement sa néfesh, son âme par le peu qu’il possède au détriment de sa propre subsistance quotidienne. L’intention (כַּוָּנָה Kavanah) prime sur la quantité. La quantité de l’offrande offerte à l’Eternel par le biais du Cohen s’élève à un dixième de l’êpha (environ 4 l, Nombres 28:5). Cette mesure n’est point sans rappeler l’épisode du don de la manne, du pain céleste que les Hébreux ramassaient chaque jour afin d’en consommer selon leurs besoins et selon leur force, de manière égale:
לה וּבְנֵי יִשְׂרָאֵל אָכְלוּ אֶת-הַמָּן אַרְבָּעִים שָׁנָה עַד-בֹּאָם אֶל-אֶרֶץ נוֹשָׁבֶת אֶת-הַמָּן אָכְלוּ עַד-בֹּאָם, אֶל-קְצֵה אֶרֶץ כְּנָעַן. לו וְהָעֹמֶר עֲשִׂרִית הָאֵיפָה הוּא. (שמות טז:לה-לו)
35 Et les enfants d’Israël mangèrent de la manne quarante ans, jusqu’à leur arrivée en pays habité; cette manne, ils en mangèrent jusqu’à leur arrivée aux confins du pays de Canaan. 36 Quant à l’ômer, c’est la dixième partie de l’êpha. (Exode 16:36)
De plus, la min’hah est comparée au Saint des Saints au niveau de l’Homme:
ג וְהַנּוֹתֶרֶת מִן-הַמִּנְחָה לְאַהֲרֹן וּלְבָנָיו קֹדֶשׁ קָדָשִׁים מֵאִשֵּׁי יְהוָה.
3 Et le surplus de l’offrande végétale sera pour Aaron et ses fils, saint des saints d’entre les offrandes consumées par le feu à l’Eternel. (Lévitique 2:3)
Le Rav Adin Steinzaltz commente:
« לְאַהֲרֹן וּלְבָנָיו… וְהִיא קֹדֶשׁ קָדָשִׁים מֵאִשֵּׁי ה’. אַף עַל פִּי שֶׁקָּרְבָּן זֶה אֵינֶנּוּ עוֹלֶה כֻּלּוֹ בָּאֵשׁ כְּקָרְבַּן עוֹלָה, וְהַכֹּהֲנִים אוֹכְלִים אֶת חֶלְקוֹ הַגָּדוֹל, הוּא קָרְבָּן חָשׁוּב וְנִקְרָא ‘קֹדֶשׁ קָדָשִׁים’ כְּדַרְגַּת קְדֻשַּׁת הָעוֹלָה »
« [Elle appartient] à Aaron et à ses fils… et elle est une sainteté des saintetés parmi les offrandes consumées par le feu pour l’Éternel. Bien que ce sacrifice ne monte pas intégralement en fumée sur l’autel comme l’holocauste (Olâh), et que les prêtres en consomment la majeure partie, il demeure un sacrifice d’une importance majeure, qualifié de « Saint des Saints », au même degré de sainteté que l’holocauste. »
Autrement dit, l’Eternel l’élève au statut d’offrande suprême, comme un holocauste total! Un cœur fervent animé par l’élan d’adhésion au Divin transcende tous les rituels. L’Eternel aspire au sacrifice du cœur.
La tradition kabbalistique du Zohar[2] soutient la thèse que des trois prières mentionnées dans les Psaumes, celle de Moïse תְּפִלָּה לְמֹשֶׁה Tefila le-Moshé) – prière unique, celle du plus grand des prophètes (Psaume 90:1), de David (תְּפִלָּה לְדָוִד Tefila le-David) – prière unique, celle du plus grand des rois (Psaume 86:1) et celle du pauvre (תְּפִלָּה לְעָנִי Tefila le-Ani; Psaume 102:1), la dernière prévaut sur les deux premières.
Pourquoi le Zohar enseigne-t-il qu’au sommet de la hiérarchie spirituelle, la sincérité du cœur l’emporte sur le statut prophétique ou social ? Le Zohar explique que Moïse et David se présentent devant l’Eternel avec leurs mérites acquis, leur sagesse ou leur royauté. Mais le pauvre, lui, arrive avec un cœur brisé.
Le terme » כִי-יַעֲטֹף Ki Ya’atof » (‘quand il s’enveloppe/défaille’) est interprété ainsi: le pauvre « enveloppe » sa prière de toutes les autres prières de l’assemblée pour les faire monter. L’Eternel délaisse, pour ainsi dire, les prières des rois et des prophètes pour écouter immédiatement la plainte de celui qui n’a rien, car il est « proche de ceux qui ont le cœur brisé ».
La farine fine (סֹלֶת solet, Lévitique 2:1) représente l’âme broyée par l’épreuve, purifiée par l’huile, symbole de l’esprit divin. L’onction divine touche les âmes contrites.
Le plus noble des sacrifices n’est autre qu’un cœur brisé, pauvre et humble. L’Eternel, le Maître absolu de l’univers n’a nullement besoin de sacrifice animal ou végétal mais est sensible à l’expression sincère d’une pensée épurée.
Pourquoi l’Eternel appelle-t-il Moïse dès le premier verset de notre parashah ?
La réponse réside dans la consonne Aleph/ א du verbe « appeler » (Q. R. A. / ק. ר. א) « Et Il appela Moïse » וַיִּקְרָ֖א אֶל־מֹשֶׁ֑ה . La lettre Aleph/ א réduite – la première lettre du pronom personnel Ani/ – אֲנִי révèle que Moïse, le Prophète des prophètes, s’efforce de ne jamais se mettre en avant mais d’annihiler son ego. Moise se fait pauvre.
En l’absence de Tente du Rendez-Vous et de Temple, sommes-nous capables de méditer, d’adresser nos prières à la Divinité dans une posture d’humilité toute emprunte de sincérité du cœur, de rendre un culte avec nos failles et nos espérances?
Car l’Eternel, omniscient, omnipotent et omniprésent, attend toutefois de l’Homme qu’il ouvre simplement son cœur de chair:
א כֹּה, אָמַר יְהוָה הַשָּׁמַיִם כִּסְאִי וְהָאָרֶץ הֲדֹם רַגְלָי אֵי-זֶה בַיִת אֲשֶׁר תִּבְנוּ-לִי וְאֵי-זֶה מָקוֹם מְנוּחָתִי. ב וְאֶת-כָּל-אֵלֶּה יָדִי עָשָׂתָה וַיִּהְיוּ כָל-אֵלֶּה נְאֻם-יְהוָה וְאֶל-זֶה אַבִּיט אֶל-עָנִי וּנְכֵה-רוּחַ, וְחָרֵד עַל-דְּבָרִי. ג שׁוֹחֵט הַשּׁוֹר מַכֵּה-אִישׁ זוֹבֵחַ הַשֶּׂה עֹרֵף כֶּלֶב מַעֲלֵה מִנְחָה דַּם-חֲזִיר מַזְכִּיר לְבֹנָה מְבָרֵךְ אָוֶן גַּם-הֵמָּה בָּחֲרוּ בְּדַרְכֵיהֶם וּבְשִׁקּוּצֵיהֶם נַפְשָׁם חָפֵצָה. (ישעיהו סו:א-ג)
1 Ainsi parle l’Eternel: « Les cieux est mon trône et la terre mon marchepied: quelle est la maison que vous pourriez me bâtir, le lieu qui me servirait de résidence? 2 Mais, tout cela, ma main l’a créé! Tout cela est né d’une parole de l’Eternel! Voici pourtant ce que j’aime à embrasser de mes regards: les humbles, ceux qui ont le cœur contrit, ceux qui sont timorés pour ma parole. 3 Si l’on égorge des bœufs et tue [en même temps] des hommes, si l’on immole des agneaux et assomme des chiens, si l’on offre des oblations mais aussi du sang de pourceau, si on brûle de l’encens mais adresse aussi des hommages aux idoles, c’est qu’ils se délectent dans leur errements et prennent plaisir à leurs turpitudes. (Isaïe 66:1-3)
Le prophète Osée le confirme:
ו כִּי חֶסֶד חָפַצְתִּי וְלֹא-זָבַח וְדַעַת אֱלֹהִים מֵעֹלוֹת. (הושע ו:ו)
6 C’est que je prends plaisir à la bonté et non au sacrifice, je préfère la connaissance du Seigneur aux holocaustes. (Osée 6:6)
Shabbat Shalom !
[1] Parashat Vayikra: Lévitique 1:1-5:26.
[2] Tome III, Lévitique /Vayikra, parachat Balak, 226a.
