Parashat VaYétsé, Parole, source de Vie

Alors même que Laban, le père de Rachel[1], recherche ses pénates perdues, « dérobées » par Rachel, Jacob, ignorant ce fait, lui répond :

לב עִם אֲשֶׁר תִּמְצָא אֶת-אֱלֹהֶיךָ לֹא יִחְיֶה! נֶגֶד אַחֵינוּ הַכֶּר-לְךָ מָה עִמָּדִי וְקַח-לָךְ וְלֹא-יָדַע יַעֲקֹב כִּי רָחֵל גְּנָבָתַם. (בראשית לא: לב)

32 Quant à celui que tu trouverais en possession de tes dieux, qu’il cesse de vivre ! En présence de nos frères, vérifie toi-même ce qui est par devers moi et reprends ton bien. Or, Jacob ne savait pas que Rachel les avait dérobés. (Genèse 31 : 32).

Selon les Sages d’Israël, Jacob, bien qu’ignorant que Rachel son épouse ait dérobé les dieux de son père, aurait dû faire preuve de la plus grande retenue et en aucune manière proférer une telle malédiction.

Comment est-il donc possible de souhaiter la mort d’autrui ?

Rashi enseigne :

«לֹא יִחְיֶה. וּמֵאוֹתָהּ קְלָלָה מֵתָה רָחֵל בַּדֶּרֶךְ:»

« Qu’il ne vive pas : C’est de cette malédiction que Ra‘hel est morte en cours de trajet » (cf. Genèse Raba, parashah Vayétsé, 74, 4).

La parole d’un grand Sage détient le pouvoir de vie et de mort sur autrui !

כא מָוֶת וְחַיִּים בְּיַד-לָשׁוֹן וְאֹהֲבֶיהָ יֹאכַל פִּרְיָהּ. (משלי יח: כא)

21 La mort et la vie sont au pouvoir de la langue ; ceux qui aiment l’exercer en goûtent les fruits. (Proverbes 18 : 21).

Le Création du monde n’est-elle point le fruit de la Parole divine ? La Liberté spirituelle d’Israël, après sa dure et difficile condition d’esclave en Egypte, n’est-elle point le fruit du don des Dix Paroles au mont Sinaï ? La Création de la Nation d’Israël n’est-elle point le fruit du combat acharné et incessant des Prophètes d’Israël porteurs de la Parole divine de Justice en faveur de la veuve, de l’orphelin, du pauvre et de l’étranger ?

Or, Réouven (Ruben), fils aîné de Jacob, commet l’erreur de souhaiter la mort d’autrui (de ses propres fils en l’occurrence) afin de convaincre son père Jacob de lui confier Benjamin pour qu’il vienne avec ses frères en Egypte :

לז וַיֹּאמֶר רְאוּבֵן אֶל-אָבִיו לֵאמֹר אֶת-שְׁנֵי בָנַי תָּמִית אִם-לֹא אֲבִיאֶנּוּ אֵלֶיךָ תְּנָה אֹתוֹ עַל-יָדִי וַאֲנִי אֲשִׁיבֶנּוּ אֵלֶיךָ. (בראשית מב: לז)

37 Et Ruben dit à son père : « Fais mourir mes deux fils, si je ne te le ramène ! Confie-le à mes mains et je le ramènerai près de toi. » (Genèse 42 : 37).

A la différence de Réouven (Ruben), Jacob ne savait pas que Rachel sa femme bien-aimée était en possession des pénates de Laban. Il n’a point proféré cette malédiction avec une réelle intention de maudire, mais plutôt, c’était pour lui une manière d’affirmer sa complète innocence. C’est pourquoi cette malédiction, pour lui, était censée être sans effet, exactement comme la malédiction de Ruben sur ses fils : il était absolument persuadé que cette malédiction resterait sans effet, car il ramènerait Benjamin à son père, sans l’ombre d’un doute.

Par ailleurs, Jacob semble se laisser emporter par ses plaintes et ses griefs sur la dureté de sa vie, face à un étranger :

ט וַיֹּאמֶר יַעֲקֹב אֶל-פַּרְעֹה יְמֵי שְׁנֵי מְגוּרַי שְׁלֹשִׁים וּמְאַת שָׁנָה מְעַט וְרָעִים הָיוּ יְמֵי שְׁנֵי חַיַּי וְלֹא הִשִּׂיגוּ אֶת-יְמֵי שְׁנֵי חַיֵּי אֲבֹתַי בִּימֵי מְגוּרֵיהֶם. (בראשית מז: ט)

9 Et Jacob répondit à Pharaon : « Le nombre des années de mes pérégrinations, cent trente ans. Il a été court et malheureux, le temps des années de ma vie et il ne vaut pas les années de la vie de mes pères, les jours de leurs pérégrinations. » (Genèse 47 : 9).

Jacob[2] déversant sa plainte amère devant Pharaon semble amoindrir, voire ignorer la Hashga’hah, la Protection divine dont il a bénéficié tout au long de sa vie, depuis les jours où il a échappé à son frère Esaü voulant le tuer, ainsi qu’à Laban le retenant près de lui par ruse, et surtout, cette Hashga’hah lui permit de revoir son fils bien-aimé Yoseph. Ces plaintes amères vaudront à Jacob de voir sa vie écourtée de trente-trois ans par rapport à celle d’Isaac son père, qui fut de cent quatre-vingts ans. Or, ‘Hizkouni constate que la longue plainte de Jacob (Genèse 47 : 8-9) comporte trente-trois mots, comme les trente-trois années de vie qui lui feront défaut pour atteindre les cent quatre-vingts années de vie de son père Isaac.

Autrement dit, Jacob se voit retirer une année de vie à chaque mot d’ingratitude prononcé !

De même, Yoseph, comme son père, manque de mettre toute sa confiance en l’Eternel pour le sortir de sa prison en Egypte et se recommande à l’échanson pour qu’il l’aide à en sortir. Ce manque de confiance en l’Eternel vaudra à Yoseph deux années supplémentaires en prison.

כג וְלֹא-זָכַר שַׂר-הַמַּשְׁקִים אֶת-יוֹסֵף וַיִּשְׁכָּחֵהוּ. (בראשית מ: כג)

23 Mais le maître échanson ne se souvint plus de Joseph, il l’oublia. (Genèse 40 : 23).
Rashi[3] le déduit des deux références au souvenir exprimées par Yoseph devant l’échanson :

יד כִּי אִם-זְכַרְתַּנִי אִתְּךָ, כַּאֲשֶׁר יִיטַב לָךְ וְעָשִׂיתָ-נָּא עִמָּדִי חָסֶד וְהִזְכַּרְתַּנִי אֶל-פַּרְעֹה וְהוֹצֵאתַנִי מִן-הַבַּיִת הַזֶּה. (בראשית מ: יד)

14 Si tu te souviens de moi lorsque tu seras heureux, rends-moi, de grâce, un bon office : rappelle mon souvenir à Pharaon et fais-moi sortir de cette demeure. (Genèse 40 : 14).
La parole est incontestablement porteuse d’une énergie soit dévastatrice soit constructrice.

C’est la raison pour laquelle il incombe à chacune et à chacun d’entre nous d’être extrêmement prudent dans l’utilisation des réseaux sociaux. Les paroles d’infamie et d’insultes peuvent conduire celles et ceux qui en sont victimes à la colère, l’angoisse et la dépression, les poussant parfois même jusqu’au suicide. La violence des mots s’avère généralement irréversible dans tout ce qu’elle peut contenir de pervers. La diffamation et les propos véhiculés sur les puissants réseaux sociaux menacent, jour après jour, l’honneur des principes fondamentaux de respect et de dignité qui constituent le fragile tissu social vital à la pérennité d’une nation.

Les Sages d’Israël, soucieux de conserver ce tissu social, enseignent :

«הֱוֵי דָּן אֶת דְּבָרֶיךָ עַד שֶׁלֹא תּוֹצִיאָם מִפִּיךָ»

« Juge rigoureusement tes paroles avant de les sortir de ta bouche » (Traité Kala Rabbati 5, 1).

יא מְקוֹר חַיִּים פִּי צַדִּיק וּפִי רְשָׁעִים יְכַסֶּה חָמָס

11 La bouche du juste est une source de vie ; la bouche des méchants recèle la violence (Proverbes 10 : 11).

Seule l’éducation des consciences à l’art du parler positif contribuera à l’édification d’un monde meilleur où toutes et tous auront plaisir à échanger des paroles de vie :

יג מִי-הָאִישׁ הֶחָפֵץ חַיִּים אֹהֵב יָמִים לִרְאוֹת טוֹב. יד נְצֹר לְשׁוֹנְךָ מֵרָע וּשְׂפָתֶיךָ מִדַּבֵּר מִרְמָה. (תהלים לד: יג-יד)

13 Quel est l’homme qui souhaite la vie, qui aime de longs jours pour goûter le Bien ? 14 Préserve ta langue du mal, et tes lèvres des discours perfides (Psaume 34 : 13-14).

[1] Parashah VaYétsé : Genèse 28 : 10-32 : 3.
[2] Selon le commentateur français Rabbi Ezéchias fils de Manoah (‘Hizkouni, env. 1250-env.1310) s’inspirant de Na’hmanide (Rabbi Moïse fils de Na’hman).
[3] Dans son commentaire sur le verset Genèse 40 : 14.

Shabbat shalom !

Haïm Ouizemann

Commentaire publié sur Campus biblique

à propos de l'auteur
Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO) et certifié de l’Institut Catholique de Paris (ICP) enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique et son histoire. Installé, depuis son Alya en 1989 à Ashkelon, il participe activement au refleurissement d'Erets Israël. Végétarien par conviction morale, Haïm rêve d'une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d'instaurer un monde meilleur. Convaincu que le retour du peuple d’Israël en Erets-Israël annonce la restauration de l'idéal de fraternité abrahamique, il encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l'autre
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