Parashat VaYétsé, Jacob, le triomphe de la dignité

« Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude ; l’esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes. » (Article 4 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, 1948).

מא זֶה-לִּי עֶשְׂרִים שָׁנָה בְּבֵיתֶךָ עֲבַדְתִּיךָ אַרְבַּע-עֶשְׂרֵה שָׁנָה בִּשְׁתֵּי בְנֹתֶיךָ וְשֵׁשׁ שָׁנִים בְּצֹאנֶךָ וַתַּחֲלֵף אֶת-מַשְׂכֻּרְתִּי עֲשֶׂרֶת מֹנִים. (בראשית לא: מא). ש

41 J’ai passé ainsi vingt années dans ta maison ! Je t’ai servi quatorze ans pour tes deux filles et six ans pour ton menu bétail et tu as changé dix fois mon salaire. (Genèse 31 : 41).

 

YaAKoV (Jacob)[1], savamment manipulé par Lavan, le père de Rachel et de Léa, las d’avoir été employé comme salarié, exploité comme serviteur et traité comme esclave par ce dernier, prend la courageuse initiative de s’émanciper en annonçant sa volonté de s’arracher du pouvoir corrompu de son beau-père et de devenir indépendant.

ל כִּי מְעַט אֲשֶׁר-הָיָה לְךָ לְפָנַי וַיִּפְרֹץ לָרֹב וַיְבָרֶךְ יְהוָה אֹתְךָ לְרַגְלִי וְעַתָּה  מָתַי אֶעֱשֶׂה גַם-אָנֹכִי לְבֵיתִי. לא וַיֹּאמֶר מָה אֶתֶּן-לָךְ וַיֹּאמֶר יַעֲקֹב לֹא-תִתֶּן-לִי מְאוּמָה אִם-תַּעֲשֶׂה-לִּי הַדָּבָר הַזֶּה אָשׁוּבָה אֶרְעֶה צֹאנְךָ אֶשְׁמֹר. (בראשית ל: ל-לא). ש

30 Oui, de faible qu’il était avant moi, il s’est accru considérablement et l’Éternel t’a béni grâce à moi. Et maintenant, quand travaillerai-je à mon tour pour ma famille ? » 31 Il répondit : « Que te donnerai-je ? » Jacob répliqua : « Tu ne me donneras rien ; mais si tu m’accordes la chose que voici, je recommencerai à conduire ton menu bétail, à le surveiller. (Genèse 30 : 30-31).

 

Revenons tout d’abord sur les conditions avilissantes auxquelles est soumis Jacob. Ce dernier propose tout d’abord de travailler sept ans pour Rachel, l’élue de son cœur, et ce, dès leur première rencontre (Genèse 29 : 10-11). Mais Lavan le trompe par ruse et substitue Léa à Rachel (Genèse 29 : 26), et, par conséquent, contraint Jacob à travailler sept autres années pour Rachel.

Pourquoi la source biblique précise-t-elle sept ans ?

ב כִּי תִקְנֶה עֶבֶד עִבְרִי שֵׁשׁ שָׁנִים יַעֲבֹד וּבַשְּׁבִעִת יֵצֵא לַחָפְשִׁי חִנָּם. (שמות כא: ב; דברים טו: יב).ש

2 Si tu achètes un esclave hébreu, il restera six années esclave et à la septième il sortira libre de droits. (Exode 21 : 2 ; Deutéronome 15 : 12).

 

Or, Lavan contraint Jacob à le servir de jour comme de nuit durant vingt ans, quatorze ans pour ses deux filles, puis six ans pour permettre à Jacob de construire son propre troupeau. Effectivement, s’étant mis d’accord sur les termes de son salaire, qui était les agneaux de couleur et tachetés, Jacob se voit confier le bétail à la toison blanche, ce qui le contraint à inventer un stratagème pour que les agneaux naissant de brebis blanches puissent naître tachetés, mouchetés, et de couleur. Cela durera six longues années, durée jugée par la Torah comme la limite visant à éviter tout forme d’abus de pouvoir du maître sur son serviteur/esclave hébreu. Or, l’Eternel a veillé à ce que Jacob ne déroge point à cette règle, pour ne pas l’humilier davantage.

מ הָיִיתִי בַיּוֹם אֲכָלַנִי חֹרֶב וְקֶרַח בַּלָּיְלָה וַתִּדַּד שְׁנָתִי מֵעֵינָי. (בראשית לא: מ).ש

40 J’étais, le jour, en proie à la chaleur dévorante et à la glace la nuit ; et le sommeil fuyait de mes yeux. (Genèse 31 : 40).

 

De plus, Lavan, intéressé à jouir de la bénédiction de Jacob, manipule volontairement ce dernier en ayant recours à de fausses promesses :

כה וַיְהִי בַבֹּקֶר וְהִנֵּה-הִוא לֵאָה וַיֹּאמֶר אֶל-לָבָן, מַה-זֹּאת עָשִׂיתָ לִּי הֲלֹא בְרָחֵל עָבַדְתִּי עִמָּךְ וְלָמָּה רִמִּיתָנִי. (בראשית כט: כה).ש

25 Or, le matin, il se trouva que c’était Léa ; et il dit à Laban : « Que m’as-tu fait là ! N’est-ce pas pour Rachel que j’ai servi chez toi ? Et pourquoi m’as-tu trompé ? » (Genèse 29 : 25).

 

Au terme des six longues années pendant lesquelles il a construit son troupeau, Jacob, entendant l’appel divin, décide de retourner en Erets Israël, et fait part de sa décision à Rachel et Léa :

ז וַאֲבִיכֶן הֵתֶל בִּי וְהֶחֱלִף אֶת-מַשְׂכֻּרְתִּי עֲשֶׂרֶת מֹנִים וְלֹא-נְתָנוֹ אֱלֹהִים לְהָרַע עִמָּדִי. (בראשית לא: ז)ש

7 Tandis que votre père s’est joué de moi et dix fois a changé mon salaire ; mais le Seigneur n’a pas permis qu’il me fît du tort. (Genèse 31 : 7).

 

Ainsi, il ne manque point d’accuser ouvertement Lavan de l’avoir volontairement exploité et humilié :

מב לוּלֵי אֱלֹהֵי אָבִי אֱלֹהֵי אַבְרָהָם וּפַחַד יִצְחָק הָיָה לִי–כִּי עַתָּה רֵיקָם שִׁלַּחְתָּנִי אֶת-עָנְיִי וְאֶת-יְגִיעַ כַּפַּי רָאָה אֱלֹהִים וַיּוֹכַח אָמֶשׁ. (בראשית לא: מב).ש

42 Si le Seigneur de mon père, le Seigneur d’Abraham et celui que révère Isaac ne m’était venu en aide, certes, actuellement tu m’aurais laissé partir les mains vides. Le Seigneur a vu mon humiliation et le labeur de mes mains et il a prononcé hier. » (Genèse 31 : 42).

 

Jacob ne se sortira de sa condition d’esclave manipulé qu’en fuyant (Genèse 31 : 20-21).

Le cri de révolte de Jacob contre toute forme d’abus et d’oppression et sa fuite de sa condition servile faisant de lui un aliéné, ouvre la voie à la Libération future des Hébreux. Ceux-ci, également réduits par la force (Exode 1 : 10-11) à l’humiliante condition d’esclaves en Egypte, crieront vers l’Eternel qui, considérant leur souffrance, les délivrera de la tyrannie pharaonique (Exode 2 : 23-25). Effectivement, ces derniers devront, non point fuir, mais sortir d’Egypte « avec précipitation » (Deutéronome 16 : 3). Ce n’est qu’à la date de 1956 que l’expression « condition servile » fait son apparition :

« Le servage, c’est-à-dire la condition de quiconque est tenu par la loi, la coutume ou un accord, de vivre et de travailler sur une terre appartenant à une autre personne et de fournir à cette autre personne, contre rémunération ou gratuitement, certains services déterminés, sans pouvoir changer sa condition » (Convention supplémentaire relative à l’abolition de l’esclavage, de la traite des esclaves et des institutions et pratiques analogues à l’esclavage, 1956, premier article, alinéa b).

L’une des figures emblématiques oubliées de la Révolution française n’est autre que Toussaint Louverture. Né esclave, Toussaint Louverture parvient à s’affranchir, devient officier de la république française et arrache par la force la liberté pour les siens à Saint Domingue.

L’esclavage n’a toujours pas disparu de notre Planète et ce malgré toutes les grandes Conventions internationales visant à protéger les droits des plus faibles. Dans trop de pays, des femmes sont encore contraintes à se prostituer, de jeunes enfants à travailler dans les champs. Croire que ces Conventions changeront le monde demeure un leurre. C’est pourquoi, les Nations touchées par ce fléau humain auront, sur l’exemple de Jacob et de ses deux femmes Rachel et Léa (Genèse 31 : 15-16 ; 20-21), à se libérer par elles-mêmes de ce nouvel esclavage, à voir comme une grave atteinte à l’intégrité et à la dignité humaine.

Une société forte ne le devient que par les soins qu’elle octroie à ses pauvres, à celles et à ceux qui n’ont point d’avocat pour défendre leur cause.

Si Avraham défend le juste parmi les méchants, si Isaac défend son droit à la terre, Jacob, quant à lui, défend son droit d’être un homme libre que rien ni personne ne peut retenir par la force. De même, après lui, les Hébreux. La sortie d’Egypte deviendra un exemple, un espoir et une force pour les Afro-Américains qui lutteront contre leur condition d’esclaves. Cette liberté, celle-là même que défendront les prophètes d’Israël face au despotisme de rois corrompus par le lucre, le pouvoir et les honneurs, fait de Jacob le troisième Patriarche d’Israël.

Rabbi Lord Jonathan Sachs enseigne :

« Telles sont les rencontres spirituelles décisives de la vie de Jacob, pourtant, elles surviennent dans l’espace liminal (l’entre-deux, celui qui n’est ni point de départ ni destination), à un moment où Jacob est en danger dans les deux sens – d’où il vient et où il va. C’est pourtant à ces points d’extrême vulnérabilité qu’il rencontre Dieu et trouve le courage de continuer malgré tous les aléas du périple.

Telle est la force que Jacob a léguée au peuple juif. Ce qui est remarquable, ce n’est pas simplement que ce tout petit peuple ait survécu à des tragédies qui auraient sonné le glas de tout autre peuple : la destruction de deux temples ; les conquêtes babylonienne et romaine ; les expulsions, les persécutions et les pogroms du moyen âge ; la montée de l’antisémitisme dans l’Europe du XIXe siècle ; et la Shoah. Il est vraiment étonnant qu’après chaque cataclysme, le judaïsme se soit renouvelé, atteignant de nouveaux sommets. » («Light in Dark Times», VaYetse 5781).

טז  כִּי שֶׁבַע יִפּוֹל צַדִּיק וָקָם… (משלי כד: טז).ש

16 Car le juste tombe sept fois, mais il se relève… (Proverbes 24 : 16).

[1] Parashat VaYétsé: Genèse 18 : 10-32 :3.

Si vous voulez en savoir plus sur l’enseignement de Haïm Ouizemann venez visiter son site: https://hebreubiblique.com/

Shabbat shalom !

à propos de l'auteur
Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO) et certifié de l’Institut Catholique de Paris (ICP) enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique et son histoire. Installé, depuis son Alya en 1989 à Ashkelon, il participe activement au refleurissement d'Erets Israël. Végétarien par conviction morale, Haïm rêve d'une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d'instaurer un monde meilleur. Convaincu que le retour du peuple d’Israël en Erets-Israël annonce la restauration de l'idéal de fraternité abrahamique, il encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l'autre
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