Parashat VaYéshev : Jusqu’au bout du rêve

La parashat VaYeshev[1] se caractérise essentiellement par le thème récurrent du rêve. La parashah débute par le rêve de Yoseph et s’achève par celui de l’échanson et du panetier.

Le parcours de Yoseph (Joseph), le fils préféré de Jacob, semble être la copie de celui son père. Comme son père, Joseph est un rêveur. Alors que son père rêve d’une échelle que des messagers divins montent et descendent (Genèse 28 : 12-13), Joseph rêve, quant à lui, de gerbes et d’étoiles s’inclinant face à lui :

ז וְהִנֵּה אֲנַחְנוּ מְאַלְּמִים אֲלֻמִּים בְּתוֹךְ הַשָּׂדֶה וְהִנֵּה קָמָה אֲלֻמָּתִי וְגַם-נִצָּבָה וְהִנֵּה תְסֻבֶּינָה אֲלֻמֹּתֵיכֶם וַתִּשְׁתַּחֲוֶיןָ לַאֲלֻמָּתִי… ט וַיַּחֲלֹם עוֹד חֲלוֹם אַחֵר וַיְסַפֵּר אֹתוֹ לְאֶחָיו וַיֹּאמֶר הִנֵּה חָלַמְתִּי חֲלוֹם עוֹד וְהִנֵּה הַשֶּׁמֶשׁ וְהַיָּרֵחַ וְאַחַד עָשָׂר כּוֹכָבִים מִשְׁתַּחֲוִים לִי. (בראשית לז: ז; ט)

7 Et voici que nous composions des gerbes dans le champ, et voici que soudain ma gerbe se dressa et resta même debout et vos gerbes se rangèrent à l’entour et s’inclinèrent devant ma gerbe. »… 9 Et il eut encore un autre songe et le raconta à ses frères en disant : « Voici que j’ai fait encore un songe et voici que le soleil, la lune et onze étoiles se prosternent devant moi. » (Genèse 37 : 7-9).

Les frères de Joseph interprètent faussement ces rêves comme une ambition personnelle visant à les dominer. Ils n’en saisissent point la portée prophétique. En effet, ces rêves finissent par se réaliser lorsque la sécheresse s’étend sur toute la région du Moyen-Orient antique et que les frères et Jacob sont contraints par la Providence de se rendre en Egypte et se prosternent à la face de Joseph.

Pourquoi les rêves de Joseph se réalisent-ils ?

A la requête de son père Jacob lui demandant d’aller à la rencontre de ses frères dans le dessein de se réconcilier avec eux, Joseph répond immédiatement « הִנֵּנִי Me voici, je suis totalement disposé » à accomplir ma vocation :

יג וַיֹּאמֶר יִשְׂרָאֵל אֶל-יוֹסֵף הֲלוֹא אַחֶיךָ רֹעִים בִּשְׁכֶם לְכָה וְאֶשְׁלָחֲךָ אֲלֵיהֶם וַיֹּאמֶר לוֹ הִנֵּנִי. (בראשית לז: יג)

13 Et Israël dit à Joseph : « Tes frères ne font-ils point paître à Sichem ? Va, et je t’enverrai vers eux. » Il lui répondit : « Me voici. » (Genèse 37 : 13).
Cette disposition de l’âme de Joseph à répondre par l’affirmative n’est en rien évidente. En effet, Joseph comme son père ne semblent pas réaliser combien est grande la haine de certains de ses frères envers lui.

Comment expliquer, alors, que Joseph, sentant la menace provenant de ses frères le haïssant, fasse fi de leur jalousie incommensurable ?

Pourtant, Joseph se sent investi incontestablement d’une mission divine qu’il aspire à partager avec les siens ! Ce sentiment profond de répondre à l’appel divin transparaît dans le terme « הִנֵּנִיHinneni, Me voici » (Genèse 37 : 13), terme également cité à maintes reprises, notamment lorsqu’Avraham (Genèse 22 : 1; 11) se dit prêt à « sacrifier » son fils unique, Isaac ; lorsque Jacob (Genèse 31 : 11) est invité par un messager divin à retourner enfin au Pays de Canaan et lorsque Moïse (Exode 3 : 4) est convié au buisson ardent à conduire les Hébreux d’Egypte au Pays de Canaan.

Toutefois, la grandeur morale de Joseph se révèle plus particulièrement dans sa réponse discrète adressée à l’homme mystérieux venu l’interroger sur la raison de son errance :

טו וַיִּמְצָאֵהוּ אִישׁ וְהִנֵּה תֹעֶה בַּשָּׂדֶה וַיִּשְׁאָלֵהוּ הָאִישׁ לֵאמֹר מַה-תְּבַקֵּשׁ. טז וַיֹּאמֶר אֶת-אַחַי אָנֹכִי מְבַקֵּשׁ הַגִּידָה-נָּא לִי אֵיפֹה הֵם רֹעִים. (בראשית לז: טו-טז)

15 Et un homme le rencontra, et voici qu’il errait dans la campagne ; cet homme lui demanda : « Que cherches-tu ? ». 16 Et il dit : « Ce sont mes frères que je cherche. Veuille me dire où ils font paître. » (Genèse 37 : 15-16).

La réponse de Yoseph semble faire écho à celle de Caïn après que ce dernier ait tué son frère Hevel (Abel) :

ט וַיֹּאמֶר יְהוָה אֶל-קַיִן אֵי הֶבֶל אָחִיךָ וַיֹּאמֶר לֹא יָדַעְתִּי הֲשֹׁמֵר אָחִי אָנֹכִי. (בראשית ד: ט)

9 Et l’Éternel dit à Caïn : « Où est Abel ton frère ? » Il répondit : « Je ne sais [je n’ai jamais su] ; suis-je le gardien de mon frère ? » (Genèse 4 : 9).

Yoseph, l’antithèse morale de Caïn, déclare être totalement garant de ses frères. A la réponse négative de Caïn « suis-je le gardien de mon frère ? » suit la réponse positive de Joseph « ce sont mes frères que je cherche » et qu’il finit par retrouver (Genèse 37 : 17). Alors que Caïn savait très bien où était son frère, mais le nie devant l’Eternel, devant sa propre conscience, Joseph, quant à lui, ne savait point où se trouvaient ses frères. Il reflète en quelque sorte l’état d’esprit de ses frères motivés par la haine gratuite qui les aveugle au point d’ignorer l’état d’esprit de leur père. C’est ce que va leur rappeler Joseph, en étant contraint de « descendre » en Egypte. Ainsi, ce dernier va être le catalyseur de l’union de ses frères autour de leur père. Il sera l’homme de la réparation, de l’espérance en une meilleure humanité.

Un être humain, quelle que puisse être sa grandeur morale, détient-il la capacité, à lui seul, de transformer le monde ?

Nous serions tentés a priori de répondre par la négative. Le plus grand des prophètes, Moïse, n’a pu réussir seul dans la mission que lui octroya l’Eternel, à savoir libérer ses frères hébreux de l’esclavage d’Egypte. C’est aussi grâce à son frère aîné Aaron que Moïse peut mener avec succès sa mission de libérateur. Pourtant, la parashat VaYeshev révèle que même un homme seul, animé par l’appel du Seigneur, détient le pouvoir de changer le monde ! Le nom de Yoseph, inspiré de la racine י.ס.פ./ Y.S.Ph, à la forme verbale factitive du hif’il, signifie au temps de l’inaccompli « il rajoutera, il continuera » son œuvre avec assiduité, courage et ténacité.

Souvent, face aux grandes catastrophes écologiques, sociales, sanitaires et aux guerres faisant rage en notre monde si fragile, il n’est pas rare d’être envahi par un profond sentiment de frustration dû à notre impuissance à réparer le mal et à porter secours aux plus faibles. La Tora enseigne l’inverse. Ce sentiment légitime mais erroné d’impuissance doit être dépassé et ne point nous conduire à croire que nous sommes des êtres inutiles perdus dans l’espace infini. Nous devons, sur l’exemple de la vision du rêve de Joseph, ne pas fléchir et aller jusqu’au bout de nos rêves.

ז … וְהִנֵּה קָמָה אֲלֻמָּתִי וְגַם-נִצָּבָה … (בראשית לז: ז)

7 Et voici ma gerbe se releva ; elle resta debout … (Genèse 37 : 7).

Il s’avère que toutes les grandes réalisations et les plus importantes avancées sont toujours le fruit de grands rêves tant sur le plan social, économique, scientifique que politique. Ce rêve est dénommé dans la prophétie d’Israël « חָזוֹן Hazon » (Isaïe 1 : 1), « מַשָּׂא Massa » (Zacharie 9 : 1) ou « la Parole de l’Eternel דְּבַר-יְהוָה– Devar Adonaï» (Joël 1 : 1).

Comme les prophètes d’Israël, de nombreux intellectuels et syndicalistes se sont battus aux XIXe et XXe siècles pour défendre leur rêve, leur vision d’un monde meilleur en faveur des ouvriers et des jeunes enfants obligés de travailler dans les mines de charbon et autres industries. Le 9 juillet 1849, dans l’introduction de son célèbre discours « Détruire la misère », Victor Hugo affirme : « Je ne suis pas, messieurs, de ceux qui croient qu’on peut supprimer la souffrance en ce monde ; la souffrance est une loi divine ; mais je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu’on peut détruire la misère. Remarquez-le bien, messieurs, je ne dis pas diminuer, amoindrir, limiter, circonscrire, je dis détruire. Les législateurs et les gouvernants doivent y songer sans cesse ; car, en pareille matière, tant que le possible n’est pas fait, le devoir n’est pas rempli ».

Qui pouvait croire qu’un jour des démocraties octroieraient les congés payés et le droit au vote des femmes et à leur éligibilité ?

Qui pouvait croire que l’un des plus grands discours du XXe siècle « I Have a Dream, Je fais un rêve » prononcé par Martin Luther King, le 28 août 1963 deviendrait réalité ?

Qui pouvait croire que le rêve du visionnaire Benyamin Zeev Herzl d’un état souverain et indépendant pour les juifs du monde entier prendrait forme quelque cinquante ans après l’avoir inscrit noir sur blanc dans son carnet intime ? Le rêve de la création de l’Etat d’Israël, après 2000 d’exil, devient palpable à la date historique du 29 novembre 1947. L’Assemblée Générale de l’ONU vote la Résolution 181 et adopte un Plan de Partage du Mandat britannique en deux états, un juif et un arabe. Cette Résolution confirme la reconnaissance de 1922 par la communauté internationale que le peuple juif méritait son propre état – un état hébreu – sur sa terre ancestrale et historique promise aux Patriarches Avraham, Isaac et Jacob.

Encore fallait-il transformer ce rêve en réalité !

Ze’ev Dubnow, pionnier de la première heure, membre du mouvement Bilou qui montera en Israël en 1882, adresse à son frère l’historien Shimon Dubnow tentant de le persuader de revenir en Biélorussie, sa terre de naissance, cette réponse : « crois-tu vraiment cher frère que je ne suis venu ici qu’à la recherche de moi-même ? Crois-tu que si je me « trouve » j’aurai atteint mon but et que, dans le cas contraire, je serai digne de pitié ? Non ! Mon objectif ultime – et celui de bien d’autres- est immense, énorme, sans limites. Mais pas inaccessible. Cet objectif, c’est construire le pays d’Israël, c’est rendre aux Juifs l’indépendance politique dont ils sont privés depuis deux mille ans. Ne ris pas. Ce n’est pas un rêve. Pour réussir, il faut organiser des colonies agricoles, construire des usines, et que peu à peu tout le travail soit accompli par des mains juives… Alors viendra le jour glorieux qu’a prophétisé Isaïe »[2]. Ze’ev Dubnow, mort en 1940, n’aura pas réussi à vivre l’Indépendance d’Israël.

Comme Joseph qui, dans son rêve, se relève de devant ses frères, le prophète Isaïe appelle Jérusalem à se relever de devant les nations :

ב הִתְנַעֲרִי מֵעָפָר קוּמִי שְּׁבִי יְרוּשָׁלִָם התפתחו (הִתְפַּתְּחִי) מוֹסְרֵי צַוָּארֵךְ שְׁבִיָּה בַּת-צִיּוֹן. ג כִּי-כֹה אָמַר יְהוָה חִנָּם נִמְכַּרְתֶּם וְלֹא בְכֶסֶף תִּגָּאֵלוּ. (ישעיהו נב: ג)

2 Secoue ta poussière, lève-toi et implante-toi, Jérusalem ! Débarrasse ton cou des liens qui l’enserrent, ô captive, fille de Sion ! 3 Car ainsi parle l’Eternel : « Gratuitement vous avez été vendus, ce n’est pas avec de l’argent que vous serez rachetés ! » (Isaïe 52 : 2-3).

[1] Parashat VaYéshev : Genèse 37 : 1-40 : 23.

[2]Lettre parue en 1882 dans les « Mémoires » de Ze’ev Doubov, citée dans « Ben Gourion parle » de David ben Gourion, Stock, 1971, livre lui-même cité dans un autre ouvrage de David Ben Gourion, « Du rêve à la réalité », Stock, 1986, p. 23.

Shabbat shalom !

Haïm Ouizemann

Commentaire publié sur Campus biblique

à propos de l'auteur
Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO) et certifié de l’Institut Catholique de Paris (ICP) enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique et son histoire. Installé, depuis son Alya en 1989 à Ashkelon, il participe activement au refleurissement d'Erets Israël. Végétarien par conviction morale, Haïm rêve d'une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d'instaurer un monde meilleur. Convaincu que le retour du peuple d’Israël en Erets-Israël annonce la restauration de l'idéal de fraternité abrahamique, il encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l'autre
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