Parashat VaEra, Méditation sur la Conscience

La Parashat VaEra[1] commence par deux versets, l’un faisant référence au passé (Exode 6 : 3), l’autre au futur. (Exode 6 : 7).

Le premier verset rappelle l’Alliance conclue au livre de la Genèse avec les Patriarches :

ג וָאֵרָא אֶל-אַבְרָהָם אֶל-יִצְחָק וְאֶל-יַעֲקֹב בְּאֵל שַׁדָּי וּשְׁמִי יְהוָה לֹא נוֹדַעְתִּי לָהֶם. (שמות ו: ג)

3 Et J’ai apparu à Abraham, à Isaac, à Jacob, comme Divinité toute puissante ; et sous mon Nom Adonaï je ne me suis pas fait connaître d’eux (Exode 6 : 3).

Le commentateur Rabbi David Kim’hi (RaDaK) explique dans son œuvre « Le Livre des Racines’ (Sepher HaShorashim) » que la racine י. ד. ע.  du verbe « savoir » à la forme verbale du nif’al (forme passive)  נוֹדַעְתִּי/ Noda’ti signifie « se révéler ».

Autrement dit, l’Eternel ne s’est jamais révélé aux trois Patriarches d’Israël par son Nom aux quatre lettres, le Tétragramme, mais uniquement par son attribut de rigueur « בְּאֵל שַׁדָּי / BeEl Shadai, la Divinité Toute Puissante » se révélant dans le monde de la nature.

Rashi rajoute aux commentaires de RaDaK une réflexion d’ordre grammatical en distinguant la forme du nif’al (passive) de la forme du hif’hil (factitive) :

 ש «וּשְׁמִי ה’ לֹא נוֹדַעְתִּי לָהֶם: לֹא הוֹדַעְתִּי אֵין כְּתִיב כָּאן אֶלָּא לֹא נוֹדַעְתִּי לֹא נִכַּרְתִּי לָהֶם בְּמִדַּת אֲמִתִּית שֶׁלִּי שֶׁעָלֶיהָ נִקְרָא שְׁמִי ה’ נֶאֱמָן לְאַמֵּת דְּבָרַי שֶׁהֲרֵי הִבְטַחְתִּי וְלֹא קִיַּמְתִּי» ש

« ‘Et de mon Nom HaShem je ne me suis pas fait connaître (lo noda’ti) à eux’ : Le texte ne porte pas : « je n’ai pas fait connaître » (lo hoda’ti), mais : « je ne me suis pas fait connaître » (lo noda’ti). Je n’ai pas été connu d’eux dans mon attribut de vérité, qui fait que mon nom, HaShem, est fidèle à mes paroles de vérité, car je leur ai fait des promesses, mais je ne les ai pas encore réalisées. ».

Autrement dit, Rashi établit un lien étroit entre la connaissance véritable du Tétragramme et l’accomplissement final de la promesse du don d’Erets Israël aux fils d’Israël.

Le second verset, quant à lui, mentionne la promesse du renouvellement de l’Alliance avec l’ensemble des fils d’Israël qui, une fois libérés d’Egypte, en viendront à reconnaître l’Eternel et entreront en terre promise, Erets Israël en vertu de l’Alliance conclue avec les Patriarches (Exode 6 : 8). De nouveau nous trouvons le verbe « savoirוִידַעְתֶּם  / Vida’tem » à la forme verbale du pa’al (forme active) :

ז וְלָקַחְתִּי אֶתְכֶם לִי לְעָם וְהָיִיתִי לָכֶם לֵאלֹהִים וִידַעְתֶּם כִּי אֲנִי יְהוָה אֱלֹהֵיכֶם הַמּוֹצִיא אֶתְכֶם מִתַּחַת סִבְלוֹת מִצְרָיִם. (שמות ו: ז)

7 Et Je vous adopterai pour peuple, je deviendrai votre Seigneur ; et vous reconnaîtrez que moi, l’Éternel, je suis votre Dieu, moi qui vous aurai soustraits aux tribulations de l’Égypte. (Exode 6 : 7).

Le verbe « savoir » a également dans ce dernier verset le sens de « relation intime », de « connaissance amoureuse » selon l’interprétation de l’amour entre Adam et ‘Hava (Eve) :

א וְהָאָדָם יָדַע אֶת-חַוָּה אִשְׁתּוֹ… (בראשית ד: א)

1 Et ADaM connut [s’était uni] à ‘HaVaH [Ève], sa femme… » (Genèse 4 : 1).
Cet amour induit la séparation d’Israël du reste de l’Egypte pharaonique :

יח וְהִפְלֵיתִי בַיּוֹם הַהוּא אֶת-אֶרֶץ גֹּשֶׁן אֲשֶׁר עַמִּי עֹמֵד עָלֶיהָ לְבִלְתִּי הֱיוֹת-שָׁם עָרֹב לְמַעַן תֵּדַע כִּי אֲנִי יְהוָה בְּקֶרֶב הָאָרֶץ. יט וְשַׂמְתִּי פְדֻת בֵּין עַמִּי וּבֵין עַמֶּךָ לְמָחָר יִהְיֶה הָאֹת הַזֶּה. (שמות ח: יח-יט; ט: ד)

18 Et Je distinguerai, en cette occurrence, la province de Goshen où réside mon peuple, en ce qu’il n’y paraîtra point d’animaux malfaisants afin que tu saches que moi, l’Éternel, je suis au milieu de cette province. 19 Et Je ferai une séparation salutaire entre mon peuple et le tien ; c’est à demain qu’est réservé ce prodige.’ (Exode 8: 18-19; cf. 9 : 4).

La prise de conscience de la Providence divine se manifestant en ce monde (Chekhinah ou Présence divine) conduit à l’amour divin qui à son tour conduit à l’élection d’Israël et à sa rédemption. Cette élection généralement mal interprétée ne signifie nullement l’imposition d’une supériorité sur autrui mais induit le sens de la responsabilité individuelle et collective.

Cette notion de responsabilité se manifeste avec l’arbre de la Connaissance/ de la prise de conscience du Bien associé au Mal. עֵץ הַדַּעַת טוֹב וָרָע/ Ets HaDa’at HaTov VaRa’. Cet arbre dont le fruit est défendu à la consommation est l’arbre de la confusion entre le Bien, la Bénédiction et le Mal, la Malédiction. Le défi lancé à l’Humanité réside dans l’incessant effort intellectuel et spirituel pour séparer ces forces à la fois constructrices et destructrices qui sont étroitement et intrinsèquement associées entre elles comme l’indique l’hendiadys marqué par la particule « Va (‘et’) » (טוֹב וָרָע, Tov VaRa’).

Après les massacres indescriptibles du 7 octobre 2023, nous assistons à la division du monde entre ceux qui naturellement prennent conscience du Mal absolu et le reconnaissent comme tel, sans ambiguïté aucune, et ceux qui préfèrent cautionner, légitimer ou même se taire face aux horreurs que nous n’imaginions pas. Le président d’Afrique du Sud, Cyril Ramaphosa, a, durant trois mois, œuvré afin de faire condamner Israël pour « génocide » et « crimes contre l’Humanité » à Gaza.  Comment un pays, Israël, souffrant et victime du terrorisme le plus cruel auquel nous n’avons jamais encore assisté, se retrouve-t-il sur le banc des accusés à la Cour internationale de la Haye (11 et 12 janvier 2024) qui, rappelons-le constitue le principal organe judiciaire de l’ONU, organisation connue et reconnue pour ses déclarations anti-israéliennes ?! Comment le monde permet-il qu’un pays démocratique, Israël, défendant par son armée sa population et ses valeurs d’humanisme, puisse, comme le Capitaine Dreyfus en son temps, être jugé par quinze juges appartenant à des pays comme la Russie, la Chine, le Liban ? L’absurde et l’hypocrisie sont au rendez-vous.

Le Patriarche Avraham a été connu, distingué, choisi, élu, aimé par l’Eternel, non point pour créer une nouvelle religion, mais afin d’instaurer une nouvelle Ethique dans le monde, fondée sur la justice et la compassion :

יט כִּי יְדַעְתִּיו לְמַעַן אֲשֶׁר יְצַוֶּה אֶת-בָּנָיו וְאֶת-בֵּיתוֹ אַחֲרָיו וְשָׁמְרוּ דֶּרֶךְ יְהוָה לַעֲשׂוֹת צְדָקָה וּמִשְׁפָּט לְמַעַן הָבִיא יְהוָה עַל-אַבְרָהָם אֵת אֲשֶׁר דִּבֶּר עָלָיו. (בראשית יח: יט)

19 Si je l’ai distingué, c’est pour qu’il prescrive à ses fils et à sa maison après lui d’observer la voie de l’Éternel, en pratiquant la vertu et la justice ; afin que l’Éternel accomplisse sur Abraham ce qu’il a déclaré à son égard. » (Genèse 18 : 19).

Une société, aussi avancée soit-elle sur le plan technologique, n’est pérenne qu’à la condition de développer une éducation fondée sur l’Ethique.

Comment les recteurs d’universités comme Harvard, Colombia et MIT et autres encore, aux Etats-Unis d’Amérique, ont pu prendre le parti du Hamas sur leur campus ?

Rabbi David Kim’hi (Livre des racines, Sepher HaShorashim) rapporte deux avis complémentaires sur le sensוּמְבִינֵי מַדָּע  וְיֹדְעֵי דַעַת/ VeYod’ey Da’at Ou Meviney Madda’ au livre de Daniel :

ד יְלָדִים אֲשֶׁר אֵין-בָּהֶם כָּל-מאוּם וְטוֹבֵי מַרְאֶה וּמַשְׂכִּלִים בְּכָל-חָכְמָה וְיֹדְעֵי דַעַת וּמְבִינֵי מַדָּע וַאֲשֶׁר כֹּחַ בָּהֶם לַעֲמֹד בְּהֵיכַל הַמֶּלֶךְ; וּלְלַמְּדָם סֵפֶר וּלְשׁוֹן כַּשְׂדִּים

4 des jeunes gens, exempts de tout défaut corporel, beaux de figure, initiés à toute sagesse, doués d’intelligence, versés dans les connaissances et qui pourraient être admis dans le palais du roi, et de leur enseigner l’écriture et la langue des Chaldéens. (Daniel 1: 4).

Alors que l’expression וְיֹדְעֵי דַעַת/ VeYod’ey Da’at renferme selon RaDaK l’idée d’une haute connaissance intellectuelle, d’érudition, la seconde expression « וּמְבִינֵי מַדָּע / versés dans les connaissances » exprime, quant à elle, la pensée intérieure, intuitive, spéculative, celle qui a trait au discernement moral :

«מַחְשָׁבָה שֶׁהָיוּ מְבִינִים מַה שֶׁבְּלֵב הָאָדָם בִּמְּעַט רֶמֶז»

« Pensée qu’ils discernaient dans le cœur de l’homme avec un peu d’allusion. » (Cf. aussi « Guide des Egarés », Chapitre 1 : 33 de Maïmonide).

Daniel et ses amis trouvent grâce aux yeux de Nabuchodonosor non seulement en raison de leur culture encyclopédique mais aussi en raison de leur bon sens.

En hébreu moderne, les deux termes « Science/ [2]מַדָּע- MaDda’ » et « Conscience/ mOu[Y]Da’out – מוּדָעוּת  » se composent d’une racine verbale  commune : י.ד.ע. – Y. D. Ayin.

« Science sans Conscience n’est que ruine de l’âme » disait Rabelais.

L’une des raisons de l’antisémitisme auquel le peuple d’Israël, en sa terre retrouvée Israël et en Diaspora, est encore victime, trouve probablement son origine dans le fait que la Tradition hébraïque a, très tôt dans l’Histoire de l’Humanité, fait apparaître dans le monde la notion de Conscience moral aux côtés du Savoir.

La véritable Sagesse est la conjugaison du Savoir et de la Morale (Proverbes 7 : 4). Sans la noblesse de la Morale et la vocation de l’Homme à faire preuve de responsabilité envers son prochain, le Savoir atteindrait-il les cieux qu’il ne serait que peau de chagrin.

ט לֹא-יָרֵעוּ וְלֹא יַשְׁחִיתוּ בְּכָל-הַר קָדְשִׁי כִּי-מָלְאָה הָאָרֶץ דֵּעָה אֶת-יְהוָה כַּמַּיִם לַיָּם מְכַסִּים. (ישעיהו יא: ט)

9 Plus de méfaits, plus de violences sur toute ma sainte montagne ; car la terre sera pleine de la Connaissance de Dieu, comme l’eau abonde dans le lit des mers. (Isaïe 11 : 9).

[1]  Parashat VaEra : Exode 6 : 2-9 : 35.
[2] Science/ מַדָּע- Madda’. Selon RaDak, la racine de ce mot est d’origine araméenne : נ.ד.ע.  / N. D. Ayin

Shabbat shalom,

Haïm Ouizemann

à propos de l'auteur
Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO) et certifié de l’Institut Catholique de Paris (ICP) enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique et son histoire. Installé, depuis son Alya en 1989 à Ashkelon, il participe activement au refleurissement d'Erets Israël. Végétarien par conviction morale, Haïm rêve d'une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d'instaurer un monde meilleur. Convaincu que le retour du peuple d’Israël en Erets-Israël annonce la restauration de l'idéal de fraternité abrahamique, il encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l'autre
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