Parashat VaEra : Laisse partir mon peuple !

« Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres 

Il est vrai qu’au commencement on sert contraint et vaincu par la force ; mais les successeurs servent sans regret et font volontiers ce que leurs devanciers avaient fait par contrainte. Les hommes nés sous le joug, puis nourris et élevés dans la servitude, sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés et ne pensent point avoir d’autres biens ni d’autres droits que ceux qu’ils ont trouvés ; ils prennent pour leur état de nature l’état de leur naissance ». (Etienne de la Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1576).

Alors que le livre de Béreshit (Genèse)[1] relate la construction de la Fraternité, le livre de Shemot (Exode) relate, quant à lui, la quête de la Liberté. Point de Liberté sans Fraternité. Mais la Fraternité, à elle seule, suffit-elle pour atteindre la Liberté ?

Répondre à cette question n’est possible que si nous comprenons le but de la Sortie d’Egypte :

ז וְלָקַחְתִּי אֶתְכֶם לִי לְעָם וְהָיִיתִי לָכֶם לֵאלֹהִים וִידַעְתֶּם כִּי אֲנִי יְהוָה אֱלֹהֵיכֶם הַמּוֹצִיא אֶתְכֶם מִתַּחַת סִבְלוֹת מִצְרָיִם. ח וְהֵבֵאתִי אֶתְכֶם אֶל-הָאָרֶץ אֲשֶׁר נָשָׂאתִי אֶת-יָדִי לָתֵת אֹתָהּ לְאַבְרָהָם לְיִצְחָק וּלְיַעֲקֹב וְנָתַתִּי אֹתָהּ לָכֶם מוֹרָשָׁה אֲנִי יְהוָה. (שמות ו: ז-ח).ש

7 Et Je vous prendrai comme peuple, je deviendrai votre Seigneur ; et vous reconnaîtrez que moi, l’Éternel, je suis votre Seigneur, moi qui vous aurai soustraits aux tribulations de l’Égypte. 8 Puis, je vous introduirai sur la terre que j’ai solennellement promise à Abraham, à Isaac et à Jacob et je vous la donnerai comme possession héréditaire, moi l’Éternel.’  » (Exode 6: 7-8).

 

La Sortie d’Egypte vise à l’accomplissement de trois buts fondamentaux : transformer les fils d’Israël dispersés et en voie d’assimilation en Egypte après la mort de Joseph en un peuple uni, faire de ce peuple un royaume de serviteurs de l’Eternel (Exode 19 : 6) et conduire ce peuple en Erets Israël conformément à la promesse de l’Alliance conclue avec les trois Patriarches.

Mais comment l’Eternel va-t-il accomplir Ses trois buts ?

L’Eternel appelle Moïse en l’enjoignant de libérer les enfants d’Israël. Une remarque fondamentale s’impose : Moïse s’oppose à l’Eternel qui, au buisson ardent (Exode 3 : 10-11) et au moment de commencer sa mission auprès des Hébreux et du Pharaon, l’enjoint de se présenter directement chez ce dernier :

יא בֹּא דַבֵּר אֶל-פַּרְעֹה מֶלֶךְ מִצְרָיִם וִישַׁלַּח אֶת-בְּנֵי-יִשְׂרָאֵל מֵאַרְצוֹ. (שמות ו: יא).ש

11 « Va, dis à Pharaon, roi d’Égypte, qu’il laisse partir de son pays les enfants d’Israël. » (Exode 6 : 11).

 

Moïse préfère se rendre directement chez ses propres frères. Mais extenués et épuisés, ceux-ci ne se montrent point encore disposés à recevoir le message de Moïse. (Exode 6 :  9). A cela plusieurs raisons : l’esclave préoccupé à survivre à sa difficile condition concentre ses forces sur sa survie au jour le jour. L’esclave accablé par un présent pénible et angoissant peine à se projeter dans l’avenir. Tout rêve d’émancipation est brisé. C’est pourquoi l’asservissement des Hébreux ainsi que la dégradation subite de leurs conditions d’esclavage ne leur permet point de comprendre que le temps de l’accomplissement de la promesse faite à Avraham (Genèse 15 : 13-14) est advenu.

L’échec de Moïse signifierait-t-il donc pour autant qu’il a eu tort face à l’Eternel ? Pourquoi Moïse est-il si convaincu du bien-fondé de sa thèse ?

Moïse, s’opposant à l’injonction divine, comprend que son échec chez ses propres frères conduira Pharaon à ne pas appliquer l’injonction « laisse partir mon peuple » pour servir l’Eternel (Exode 5 : 1 ; 7 : 16 et 26 ; 8 : 16 ; 9 : 1). Pourquoi, en effet Pharaon laisserait-il partir des esclaves déjà formatés avec succès, écrasés qu’ils sont sous le poids de leurs souffrances ? C’est ce qu’il répète à Moïse, comme si le sort d’Israël était de souffrir, comme si cela était écrit dans les étoiles qu’Israël était destiné à souffrir :

ד לָמָּה מֹשֶׁה וְאַהֲרֹן, תַּפְרִיעוּ אֶת-הָעָם מִמַּעֲשָׂיו לְכוּ לְסִבְלֹתֵיכֶם. (שמות ה: ד).ש

4 « Pourquoi, Moïse et Aaron, débauchez-vous le peuple de ses travaux ? Allez à vos souffrances ! » (Exode 5 : 4).

 

L’Eternel adopte, finalement la thèse de Moïse, et l’envoie d’abord chez les Hébreux puis chez Pharaon :

יג וַיְדַבֵּר יְהוָה אֶל-מֹשֶׁה וְאֶל-אַהֲרֹן וַיְצַוֵּם אֶל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל וְאֶל-פַּרְעֹה מֶלֶךְ מִצְרָיִם לְהוֹצִיא אֶת-בְּנֵי-יִשְׂרָאֵל מֵאֶרֶץ מִצְרָיִם (שמות  ו: יג).ש

13 Alors l’Éternel parla à Moïse et à Aaron ; il leur donna des ordres pour les enfants d’Israël et pour Pharaon, roi d’Égypte, afin de faire sortir les enfants d’Israël du pays d’Égypte. (Exode 6 : 13).

 

La thèse de Moïse repose sur le fait que ses frères Hébreux doivent s’arracher, par leur propre volonté, du joug aliénant causé par leur cruelle condition d’esclave. La conscience de la Liberté doit naître parmi les Hébreux eux-mêmes ! Cette idée révolutionnaire est inspirée à Moïse par deux souvenirs : le premier, celui d’avoir été dénoncé à Pharaon par l’un des siens après qu’il eût tué un Egyptien dans le dessein de défendre l’un de ses frères :

יג וַיֵּצֵא בַּיּוֹם הַשֵּׁנִי וְהִנֵּה שְׁנֵי-אֲנָשִׁים עִבְרִים נִצִּים וַיֹּאמֶר לָרָשָׁע לָמָּה תַכֶּה רֵעֶךָ.  יד וַיֹּאמֶר מִי שָׂמְךָ לְאִישׁ שַׂר וְשֹׁפֵט עָלֵינוּ הַלְהָרְגֵנִי אַתָּה אֹמֵר כַּאֲשֶׁר הָרַגְתָּ אֶת-הַמִּצְרִי וַיִּירָא מֹשֶׁה וַיֹּאמַר אָכֵן נוֹדַע הַדָּבָר. (שמות ב: יג-יד).ש

13 Étant sorti le jour suivant, il remarqua deux Hébreux qui se querellaient et il dit au coupable : « Pourquoi frappes-tu ton prochain ? » 14 L’autre répondit : « Qui t’a fait notre seigneur et notre juge ? Voudrais-tu me tuer, comme tu as tué l’Égyptien ? » Moïse prit peur et se dit : « En vérité, la chose est connue ! » (Exode 2 : 13-14).

 

Le second souvenir, celui de ne pas avoir été soutenu par les Anciens d’Israël qui ne s’associèrent ni à Moïse, ni à Aaron pour défendre la cause des fils d’Israël face à Pharaon (Cf. Rashi sur Exode 5 : 1).

Les Sages du midrash nous invitent à relire ce verset :

יג וַיְדַבֵּר יְהוָה אֶל-מֹשֶׁה וְאֶל-אַהֲרֹן וַיְצַוֵּם אֶל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל…לְהוֹצִיא אֶת-בְּנֵי-יִשְׂרָאֵל מֵאֶרֶץ מִצְרָיִם. (שמות ו: יג).ש

13 Alors l’Éternel parla à Moïse et à Aaron ; il leur donna des ordres pour les enfants d’Israël …afin de faire sortir les enfants d’Israël du pays d’Égypte. (Exode 6 : 13).

 

ש« וַיְצַוֵּם אֶל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל » (שמות ו: יג): מַה צִוָּם? עַל פָּרָשַׁת שִׁילוּחַ עֲבָדִים [רְצֵה לוֹמַר שֶׁיְשַׁלְּחוּ עַבְדֵיהֶם מְישְׂרָאֵל שֶׁשִּׁעֲבְּדוּ תַּחַת יָדָם כְּמוֹ שֶׁכָּתוּב], הֲדָא הוּא דִּכְתִּיב: « כֹּה-אָמַר כו’ [ה’…]:  אָנֹכִי כָּרַתִּי בְרִית אֶת-אֲבוֹתֵיכֶם, בְּיוֹם הוֹצִאִי אוֹתָם » (ירמיהו לד: יג) … « מִקֵּץ שֶׁבַע שָׁנִים תְּשַׁלְּחוּ אִישׁ אֶת-אָחִיו הָעִבְרִי » (ירמיהו לד: יד).» (משך חוכמה, וארא ח׳ על הפסוק שמות ו: יג, מצטט את תלמוד ירושלמי ראש השנה ג: ה)]ש

«  il leur donna des ordres pour les enfants d’Israël » (Exode 6 : 13) : Que leur a-t-il ordonné ? Il leur a ordonné ce qu’il fallait faire pour renvoyer les esclaves [c’est-à-dire qu’ils renvoient leurs esclaves hébreux qu’ils ont rendus esclaves comme il est écrit : « Ainsi parle l’Eternel … : J’avais conclu une Alliance avec vos ancêtres, au jour où je les fis sortir » (Jérémie 34 :13) … « Au début de la septième année, chacun de vous affranchira son frère hébreu » (Jérémie 34 : 14) » (Meshekh Hokhma, Parashat Vaera 8, sur le verset Exode 6, 13, cite le Talmud de Jérusalem Traité Rosh HaShana Chapitre 3, halakha 5).

Le drame des Hébreux n’est pas tant qu’ils soient esclaves de Pharaon mais qu’eux-mêmes asservissent les leurs ! Les Hébreux esclaves asservissant des esclaves sous leurs ordres, avant même d’acquérir leur propre libération totale de la tyrannie pharaonique, ont l’obligation première de libérer les leurs :

נה כִּי-לִי בְנֵי-יִשְׂרָאֵל עֲבָדִים עֲבָדַי הֵם אֲשֶׁר-הוֹצֵאתִי אוֹתָם מֵאֶרֶץ מִצְרָיִם  אֲנִי יְהוָה  אֱלֹהֵיכֶם. (ויקרא כה: נה).ש

55 Car c’est à moi que les fils d’Israël appartiennent comme serviteurs ; ce sont mes serviteurs à moi, qui les ai tirés du pays d’Egypte, moi, l’Éternel, votre Seigneur ! » (Lévitique 25 : 55).

 

Ce passage n’est point sans rappeler celui des riches propriétaires de la maison d’Israël enjoints de libérer leurs serviteurs hébreux au terme de six ans et, qui plus est dans l’année du Jubilé (Yovel), comme l’enseigne la Torah. Mais une fois leurs serviteurs libérés, ces propriétaires prennent l’initiative de les ramener de force, les transformant alors en esclaves. (Jérémie 34 : 8-22).

L’idée d’abolition de l’esclavage est très récente dans l’Histoire de l’Europe. Il faut attendre la fin du XVIIIe siècle pour voir naître des mouvements abolitionnistes en Amérique du Nord, en Angleterre et en France. Ceux-ci vont œuvrer pour mettre fin à la traite d’esclaves et à l’atteinte frappant la dignité de l’homme qui perdurait depuis le XVIe siècle au moins, avec le commerce triangulaire, source de richesse pour des villes comme Nantes et l’instauration en France du Code Noir (1685).

De nombreuses tentatives insurrectionnelles éclatent aux Antilles et particulièrement à Saint Domingue où le député Louis-Félicité Sonthonax (1763- 1813), encourageant la révolte des esclaves noirs, fera ratifier par le régime de la Convention le décret de l’abolition de l’esclavage ouvrant la voie au combat de Victor Schœlcher qui finira par faire adopter le « Décret de l’abolition de l’esclavage » (27 avril 1848) décrétant « l’esclavage est un attentat contre la dignité humaine ; […] en détruisant le libre arbitre de l’homme, il supprime le principe naturel du droit et du devoir ; […] il est une violation flagrante du dogme républicain : Liberté, Égalité, Fraternité

Cette conscience collective d’Israël à pouvoir briser les chaînes de sa servitude ne peut s’accomplir que par étapes. Dans la parashat VaEra, l’Eternel use de plaies contre l’empire pharaonique comme d’un moyen capable de réveiller les consciences des fils d’Israël qui, encore passives, finissent par s’éveiller, dans la parashat Bo.

L’on comprend que la libération d’Egypte n’est pas seulement le fait de l’Eternel. Les Hébreux sont, après plus de quatre cents ans d’esclavage, eux-mêmes responsables de leur propre liberté.

Rabbi Lord Jonathan Sacks enseigne :

« Si l’histoire nous dit quelque chose, c’est que Dieu a de la patience, bien que celle-ci soit souvent mise à mal. Il voulait que l’esclavage soit aboli mais il voulait surtout que ce soit fait par des êtres humains libres venant voir de leur propre chef combien c’est un mal et combien de mal il fait. Le Dieu de l’histoire, qui nous a appris à étudier l’histoire, avait la foi que nous finirions par apprendre la leçon de l’histoire : que la liberté est indivisible. Nous devons accorder la liberté aux autres si nous la recherchons vraiment pour nous-mêmes ». (Mishpatim, The Slow End of Slavery, 5772)

א רוּחַ אֲדֹנָי יְהוִה עָלָי יַעַן מָשַׁח יְהוָה אֹתִי לְבַשֵּׂר עֲנָוִים שְׁלָחַנִי לַחֲבֹשׁ לְנִשְׁבְּרֵי-לֵב לִקְרֹא לִשְׁבוּיִם דְּרוֹר וְלַאֲסוּרִים פְּקַח-קוֹחַ. (ישעיהו סא: א).ש

1 L’esprit du Seigneur, de l’Eternel, repose sur moi, puisque l’Eternel m’a conféré la mission de porter un heureux message aux humbles ; il m’a délégué pour guérir les cœurs brisés, pour annoncer la liberté aux captifs et la délivrance à ceux qui sont dans les chaînes (Isaïe 61 : 1).

[1] Parashat Vaera : Exode 6 : 2-9 : 35.

Si vous voulez en savoir plus sur l’enseignement de Haïm Ouizemann venez visiter son site: https://hebreubiblique.com/

Shabbat shalom !

à propos de l'auteur
Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO) et certifié de l’Institut Catholique de Paris (ICP) enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique et son histoire. Installé, depuis son Alya en 1989 à Ashkelon, il participe activement au refleurissement d'Erets Israël. Végétarien par conviction morale, Haïm rêve d'une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d'instaurer un monde meilleur. Convaincu que le retour du peuple d’Israël en Erets-Israël annonce la restauration de l'idéal de fraternité abrahamique, il encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l'autre
Comments