Parashat Tsav, le sang animal ou le Devoir de respect du Vivant !

© Stocklib / Bartolomiej Pietrzyk
© Stocklib / Bartolomiej Pietrzyk

N’est-il point paradoxal d’évoquer le Devoir impératif du respect à la Vie alors même que la parashah Tsav[1] détaille le mode de sacrifice d’animaux conduits sur l’autel de la mort ?

La source biblique enjoint de respecter deux interdits fondamentaux. Le premier fait référence à l’interdit de consommer la graisse située sur la partie postérieure de l’animal. Le second, quant à lui, enjoint de s’abstenir de toute consommation de sang :

כה כִּי כָּל-אֹכֵל חֵלֶב מִן-הַבְּהֵמָה אֲשֶׁר יַקְרִיב מִמֶּנָּה אִשֶּׁה לַיהוָה וְנִכְרְתָה הַנֶּפֶשׁ הָאֹכֶלֶת מֵעַמֶּיהָ. כו וְכָל-דָּם לֹא תֹאכְלוּ, בְּכֹל מוֹשְׁבֹתֵיכֶם לָעוֹף וְלַבְּהֵמָה. (ויקרא ז: כה-כו).ש

25 Car, quiconque mangera du suif de l’animal dont l’espèce est offerte en sacrifice au Seigneur, cette personne sera retranchée de son peuple. 26 Vous ne mangerez, dans toutes vos demeures, aucune espèce de sang, soit d’oiseau, soit de quadrupède. (Lévitique 7 : 25-26).

 

L’interdit de consommer le sang apparaît déjà lors de l’Alliance établie entre l’Eternel et Noé, le père de toute l’Humanité après le Déluge :

ד אַךְ-בָּשָׂר בְּנַפְשׁוֹ דָמוֹ לֹא תֹאכֵלוּ. (בראשית ט: ד).ש

4 Toutefois aucune créature, tant que son sang maintient sa vie, vous n’en mangerez. (Genèse 9 : 4).

 

Autrement dit, la Torah insiste sur le principe fondamental et universel du principe de Vie que représente le sang, principe qui ne devrait point être bafoué par l’Humanité sur notre planète. L’Eternel, après la dévastation des terres cultivables lors du déluge, tente de conclure un compromis moral avec l’Humanité qui, autorisée à consommer la chair animale par manque de ressources végétales, se doit, toutefois, d’honorer le principe de Vie comme étant l’apanage du Créateur de toutes les créatures. Mais, manquant gravement à sa vocation première de ne consommer aucun sang animal, l’Humanité conduit l’Eternel à éduquer Israël pour qu’il devienne un exemple pour le monde :

יב עַל-כֵּן אָמַרְתִּי לִבְנֵי יִשְׂרָאֵל כָּל-נֶפֶשׁ מִכֶּם לֹא-תֹאכַל דָּם וְהַגֵּר הַגָּר בְּתוֹכְכֶם לֹא-יֹאכַל דָּם. (ויקרא יז: יב).ש

12 C’est pourquoi j’ai dit aux enfants d’Israël : Que nul d’entre vous ne mange du sang, et que l’étranger résidant avec vous n’en mange point. (Lévitique 17 : 12).

 

Le sang animal doit être recouvert de la עָפָר poussière de la אֲדָמָה terre, origine de אָדָם ADaM, l’Homme primordial :

יג וְאִישׁ אִישׁ מִבְּנֵי יִשְׂרָאֵל וּמִן-הַגֵּר הַגָּר בְּתוֹכָם אֲשֶׁר יָצוּד צֵיד חַיָּה אוֹ-עוֹף אֲשֶׁר יֵאָכֵל וְשָׁפַךְ אֶת-דָּמוֹ וְכִסָּהוּ בֶּעָפָר. (ויקרא יז: יג).ש

13 Et tout homme aussi, parmi les enfants d’Israël ou parmi les étrangers résidant avec eux, qui aurait pris un gibier, bête sauvage ou volatile, propre à être mangé, devra en répandre le sang et le couvrir de poussière. (Lévitique 17 : 13).

 

Pourquoi ce sang interdit doit-il être versé à terre et recouvert de la poussière de la terre ?

Tout d’abord, c’est pour rappeler à l’Homme que, d’une certaine manière, tant qu’il fera subir à l’animal ce triste sort, lui aussi, même s’il s’imagine supérieur à l’animal qu’il vient de tuer pour manger, subira le même sort :

יט בְּזֵעַת אַפֶּיךָ תֹּאכַל לֶחֶם עַד שׁוּבְךָ אֶל-הָאֲדָמָה כִּי מִמֶּנָּה לֻקָּחְתָּ  כִּי-עָפָר אַתָּה וְאֶל-עָפָר תָּשׁוּב. (בראשית ג: יט). ש

19 C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, – jusqu’à ce que tu retournes à la terre d’où tu as été tiré : car poussière tu fus, et à la poussière tu retourneras ! » (Genèse 3 : 19).

 

Si l’Homme doit couvrir le sang, c’est pour cacher quelque chose qui est mal : tuer un être innocent. C’est l’intention suggérée derrière les propos de YeHouDaH concernant le sort de YoSsePh (Joseph) :

כו וַיֹּאמֶר יְהוּדָה אֶל-אֶחָיו מַה-בֶּצַע כִּי נַהֲרֹג אֶת-אָחִינוּ וְכִסִּינוּ אֶת-דָּמוֹ. (בראשית לז: כו).ש

26 Et Juda dit à ses frères : « Quel avantage, si nous tuons notre frère et si nous couvrions son sang ? (Genèse 37 : 26).

 

Le respect du mort obligeait à recouvrir son sang et son corps. Or, le sang d’Abel assassiné par son frère Caïn ne fut point recouvert :

י וַיֹּאמֶר מֶה עָשִׂיתָ קוֹל דְּמֵי אָחִיךָ צֹעֲקִים אֵלַי מִן-הָאֲדָמָה. (בראשית ד: י).ש

10 Et le Seigneur dit : « Qu’as-tu fait ! La voix des sangs de ton frère crient jusqu’à moi, de la terre. (Genèse 4 : 10).

 

La Torah établit un étroit parallèle entre le sang de l’animal et celui de l’homme, car tous deux sont des créatures créées par l’Eternel et, donc, qu’il n’existe aucune différence substantielle entre ces sangs.  Une vie reste une vie !

Le grand commentateur Rashi développe cette notion d’égalité des sangs :

ש«כִּי נֶפֶשׁ הַבָּשָׂר, שֶׁל כָּל בְּרִיָּה, בַּדָּם הִיא תְּלוּיָה, וּלְפִיכָךְ נְתַתִּיו לְכַפֵּר עַל נֶפֶשׁ הָאָדָם; תָּבֹא נֶפֶשׁ וּתְכַפֵּר עַל הַנֶּפֶשׁ:» (רש »י על ויקרא יז: יא).ש

« Car l’âme de la chair… [l’âme] de toute créature. [L’âme] dépend du sang, c’est pourquoi je l’ai destinée [l’âme de l’animal] pour la kappara [le pardon, « la couverture »] de l’âme humaine. Vienne l’âme [de l’animal] et qu’elle procure le pardon [« la couverture »] à l’âme [de l’Homme] ! » (Commentaire de Rashi sur le verset Lévitique 17 : 11).

Quant à la graisse animale, חֵלֶב HeLeV, elle aussi interdite à la consommation, elle rappelle Abel offrant le meilleur de son bétail à l’Eternel :

ד וְהֶבֶל הֵבִיא גַם-הוּא מִבְּכֹרוֹת צֹאנוֹ וּמֵחֶלְבֵהֶן וַיִּשַׁע יְהוָה אֶל-הֶבֶל וְאֶל-מִנְחָתוֹ. (בראשית ד: ד).ש

4 Et Abel offrit, de son côté, des premiers-nés de son bétail, de leurs parties grasses. Le Seigneur se montra favorable à Abel et à son offrande (Genèse 4 : 4).

 

Le terme חֵלֶב – HeLeV signifie en hébreu « les parties grasses » (d’un animal offert en sacrifice). Abel a tenu à offrir les meilleures parties de son sacrifice. Il les a soigneusement choisies. Cette offrande que l’Homme doit offrir s’inscrit donc dans l’idée selon laquelle notre devoir d’êtres humains consiste à améliorer et à régénérer sans cesse le monde pour en offrir le meilleur, tout en luttant contre le principe d’entropie. C’est ce que l’on appelle le תִּקּוּן הָעוֹלָם Tikkoun HaOlam, la Réparation du monde.

Deux grands défis attendent l’ensemble de l’Humanité. Le premier concerne le respect du Vivant, principe que nul n’est en droit de s’approprier en vue d’un besoin hédoniste et passager. Tel est le sens des deux lettres ouvertes que j’avais envoyées respectivement au Grand-Rabbin de France puis ensuite à tous les rabbins toutes tendances confondues sur la question de la maltraitance animale et de l’abolition de la she’hita (abattage rituel).

Ces lettres restées sans réponse démontrent que la réponse ne réside nullement dans les institutions religieuses mais dans le peuple. Les premiers germes de cette conscience du Vivant apparaissent et laissent présager d’un avenir prometteur.  L’enfer de l’abattage- plus de 70 milliards d’animaux sont abattus par an à travers le monde- devrait inquiéter le genre humain et l’interroger sur sa prétendue « supériorité » sur l’animal et sur son rapport à autrui. En France, il faut attendre l’année 2015, date à laquelle le Code civil reconnaît que « l’animal est un être vivant doué de sensibilité », le distinguant ainsi d’un objet.

Le second défi sera celui de transmettre aux générations futures une Planète sans violence où l’Homme, réhabilitant son environnement, sera capable de vivre en harmonie avec l’eau, l’air, la terre, les plantes et les animaux. « Nous n’héritons pas la terre de nos ancêtres, nous l’empruntons à nos enfants ». (Citation d’origine amérindienne citée par le célèbre aviateur et écrivain Antoine de Saint Exupéry dans son livre « Terre des hommes »).

ז  צִדְקָתְךָ כְּהַרְרֵי-אֵל מִשְׁפָּטֶיךָ תְּהוֹם רַבָּה אָדָם וּבְהֵמָה תוֹשִׁיעַ יְהוָה. (תהלים לו: ז).ש

7 Ta justice est comme les montagnes puissantes, tes arrêts sont comme l’immense abîme : aux hommes et aux bêtes, tu es secourable, Eternel ! (Psaume 36 : 7).

 

Le Pentateuque, en posant les fondements des Droits de la Terre et des Devoirs de l’Homme envers elle, constitue la Déclaration Universelle de la Protection des ressources naturelles.

Rabbi Lord Jonathan Sacks, pratiquant l’idéal du végétarisme, enseigne :

« Les animaux font partie de la création de Dieu. Ils ont leur propre intégrité dans l’ordre des choses. Nous savons maintenant qu’ils sont bien plus proches des êtres humains que ne le pensaient des philosophes comme Descartes. Cela n’aurait pas été une grande nouvelle pour les héros de la Bible. Abraham, Moïse et David étaient tous des bergers qui ont vécu leurs années de formation en veillant et en prenant soin des animaux. C’était leur premier cours privé concernant le leadership, et ils savaient que c’était une façon de comprendre Dieu lui-même (« Le Seigneur est mon berger » [Psaume 23 : 1]). (Animal Welfare Ki Teitse 5779).

יט הַעִדֹתִי בָכֶם הַיּוֹם אֶת-הַשָּׁמַיִם וְאֶת-הָאָרֶץ הַחַיִּים וְהַמָּוֶת נָתַתִּי לְפָנֶיךָ הַבְּרָכָה וְהַקְּלָלָה וּבָחַרְתָּ בַּחַיִּים לְמַעַן תִּחְיֶה אַתָּה וְזַרְעֶךָ. (דברים ל: יט).ש

19 J’en atteste sur vous, en ce jour, le ciel et la terre : j’ai placé devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction; et tu choisiras la Vie afin que vives toi et ta postérité. (Deutéronome 30 : 19).

[1] Parashah Tsav : Lévitique 6 : 1-8 : 36.

Si vous voulez en savoir plus sur l’enseignement de Haïm Ouizemann venez visiter son site.

Shabbat shalom !

à propos de l'auteur
Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO) et certifié de l’Institut Catholique de Paris (ICP) enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique et son histoire. Installé, depuis son Alya en 1989 à Ashkelon, il participe activement au refleurissement d'Erets Israël. Végétarien par conviction morale, Haïm rêve d'une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d'instaurer un monde meilleur. Convaincu que le retour du peuple d’Israël en Erets-Israël annonce la restauration de l'idéal de fraternité abrahamique, il encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l'autre
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