Parashat Tolédot, les semences de l’espérance

Alors même[1] qu’une sévère famine règne en terre de Cana’an, Isaac décide, comme avant lui son père Avraham (Genèse 12 : 10), de quitter momentanément Cana’an pour l’Egypte, terre d’abondance fécondée par le dieu Hâpy responsable des crues du Nil.

L’Eternel l’en dissuade immédiatement :

ב וַיֵּרָא אֵלָיו יְהוָה וַיֹּאמֶר אַל-תֵּרֵד מִצְרָיְמָה שְׁכֹן בָּאָרֶץ אֲשֶׁר אֹמַר אֵלֶיךָ. (בראשית כו: ב)

2 Et l’Eternel lui apparut et dit : « Ne descends pas en Egypte ; fixe ta demeure dans le pays que je te désignerai. (Genèse 26 : 2).

Les Sages d’Israël jouent sur la racine שׁ.כ.ן du verbe « שְׁכֹן/ Demeurer » et la comparent à la Présence divine « שְׁכִינָה », de même racine :

«’שְׁכֹן בָּאָרֶץ’ : עֲשֵׂה שְׁכוּנָה בְּאֶרֶץ יִשְׂרָאֵל, הֱוֵי נוֹטֵעַ, הֱוֵי זוֹרֵעַ, הֱוֵי נָצִיב. דָּבָר אַחֵר: ‘שְׁכֹן בָּאָרֶץ’, שַׁכֵּן אֶת הַשְּׁכִינָה בָּאָרֶץ.» (בראשית רבה, סד: ג)

« ‘Demeure dans le pays’ : construis des « quartiers שְׁכוּנָה Shekhounah » (jeu de mot entre le verbe שְׁכֹן et שְׁכוּנָה), plante des arbres, sème des semis, deviens dirigeant. Autre interprétation : fais demeurer (שַׁכֵּן, Shaken) la Présence de l’Eternel (HaShékhinah הַשְּׁכִינָה) dans le Pays » (Bereshit Rabba 64 : 3).

Les deux interprétations ne sont point nécessairement contradictoires mais complémentaires. En effet, en associant les deux commentaires, nous pouvons en déduire que la Présence divine, la Shékhinah, ne peut se révéler en ce monde que par sa construction. L’Homme est seul et unique responsable de l’édification de ce monde, le réceptacle de la lumière divine. Autrement dit, l’Eternel enjoint à Isaac de lui préparer une demeure, Erets Israël où Lui, le Créateur, pourra faire résider Sa Présence. La terre d’Israël devient alors le canal par excellence de la Révélation divine en ce monde.

Isaac adopte pleinement le message divin et, plein de confiance en l’Eternel, s’affaire à semer des graines en une terre qui, brûlée, assoiffée et craquelée par la sécheresse, ne présage rien de bon pour les jeunes graines.

Et pourtant :

יב וַיִּזְרַע יִצְחָק בָּאָרֶץ הַהִוא וַיִּמְצָא בַּשָּׁנָה הַהִוא מֵאָה שְׁעָרִים וַיְבָרְכֵהוּ יְהוָה. יג וַיִּגְדַּל הָאִישׁ וַיֵּלֶךְ הָלוֹךְ וְגָדֵל עַד כִּי-גָדַל מְאֹד. יד וַיְהִי-לוֹ מִקְנֵה-צֹאן וּמִקְנֵה בָקָר וַעֲבֻדָּה רַבָּה וַיְקַנְאוּ אֹתוֹ פְּלִשְׁתִּים. (בראשית כו: יב-יד)

12 Et Isaac sema dans ce pays-là et recueillit, cette même année, au centuple : tant l’Eternel le bénissait. 13 Et cet homme devint grand ; puis sa grandeur alla croissant et enfin il fut très grand. 14 Et il avait des possessions en menu bétail, des possessions en gros bétail, des cultures considérables et les Philistins le jalousèrent. (Genèse 26 : 12-14).
Pourquoi l’Eternel a-t-il interdit à Isaac de quitter Cana’an ?

Trois raisons essentielles peuvent expliquer cet interdit.

L’Eternel désire premièrement qu’Isaac soit, à l’instar de son père, un pionnier. En effet, Isaac, loin d’ensemencer la terre d’Israël uniquement pour sa famille, est appelé à devenir un modèle pour les générations à venir, les préparant ainsi à surmonter les épreuves de la famine et de la crise économique. Israël face aux futures crises s’inspire encore et toujours des Patriarches et en l’occurrence d’Isaac lorsqu’il s’agit de la terre. Les épreuves doivent être considérées comme un défi et une opportunité à construire et à réparer le monde.

La deuxième raison repose sur la promesse divine du don de la terre faite à Avraham:

טו כִּי אֶת-כָּל-הָאָרֶץ אֲשֶׁר-אַתָּה רֹאֶה לְךָ אֶתְּנֶנָּה וּלְזַרְעֲךָ עַד-עוֹלָם. (בראשית יג: טו)

15 Car tout le pays que tu [Avraham] aperçois, je le donne à toi et à ta descendance à tout jamais. (Genèse 13 : 15).

Et comme Avraham (Genèse 13 : 12), Isaac s’installe définitivement sur la terre de Cana’an :

יז וַיֵּלֶךְ מִשָּׁם יִצְחָק וַיִּחַן בְּנַחַל-גְּרָר וַיֵּשֶׁב שָׁם. (בראשית כו: יז)

17 Et Isaac se retira de ce lieu, fit halte dans la vallée de Gherar et s’y établit. (Genèse 26 : 17).

Le verbe Y. Sh. V [B] י.שׁ.ב. commun à ces deux derniers versets évoque une implantation définitive des Patriarches en Erets Israël :

א וַיֵּשֶׁב יַעֲקֹב בְּאֶרֶץ מְגוּרֵי אָבִיו בְּאֶרֶץ כְּנָעַן. (בראשית לז: א)

1 Et Jacob demeura dans le pays des pérégrinations de son père, dans le pays de Canaan. (Genèse 37 : 1).

Quant à la troisième raison, elle se fonde sur la vocation universelle d’Isaac qui, par son mérite du travail de la terre et de la bénédiction l’accompagnant, conduira les Nations pourtant ennemies d’Israël à finalement le bénir et à reconnaître la grandeur de l’Eternel :

כז וַיֹּאמֶר אֲלֵהֶם יִצְחָק מַדּוּעַ בָּאתֶם אֵלָי וְאַתֶּם שְׂנֵאתֶם אֹתִי וַתְּשַׁלְּחוּנִי מֵאִתְּכֶם. כח וַיֹּאמְרוּ רָאוֹ רָאִינוּ כִּי-הָיָה יְהוָה עִמָּךְ וַנֹּאמֶר תְּהִי נָא אָלָה בֵּינוֹתֵינוּ בֵּינֵינוּ וּבֵינֶךָ וְנִכְרְתָה בְרִית עִמָּךְ. כט אִם-תַּעֲשֵׂה עִמָּנוּ רָעָה כַּאֲשֶׁר לֹא נְגַעֲנוּךָ וְכַאֲשֶׁר עָשִׂינוּ עִמְּךָ רַק-טוֹב וַנְּשַׁלֵּחֲךָ בְּשָׁלוֹם אַתָּה עַתָּה בְּרוּךְ יְהוָה. (בראשית כו: כז-כט)

27 Et Isaac leur dit [aux Philistins]: « Pourquoi êtes-vous venus à moi, alors que vous me haïssez et que vous m’avez éconduit de chez vous? » 28 Et ils répondirent : « Nous avons bien vu que le Seigneur était avec toi et nous avons dit: ‘Oh! qu’il y ait un engagement réciproque entre nous et toi!’ Nous voudrions conclure ce pacte avec toi, 29 que tu t’abstiendras de nous nuire, de même que nous ne t’avons pas touché, que nous en avons toujours bien usé avec toi et que nous t’avons renvoyé en paix. Maintenant, sois béni de l’Eternel ! » (Genèse 26 : 27-29).

Si Avraham se caractérise par son pouvoir de détachement et de mouvement, son fils Isaac se caractérise, quant à lui, par son attachement à la terre et à son enracinement à cette dernière. Isaac, agriculteur, est le Patriarche qui, en semant ses semences, est un homme de racines. Les Nations mettront tout en œuvre pour couper Israël de sa terre mais elles ne pourront jamais le déraciner de sa matrice originelle et originale :

יא וּבָאוּ וְרִנְּנוּ בִמְרוֹם-צִיּוֹן וְנָהֲרוּ אֶל-טוּב יְהוָה עַל-דָּגָן וְעַל-תִּירֹשׁ וְעַל-יִצְהָר וְעַל-בְּנֵי-צֹאן וּבָקָר וְהָיְתָה נַפְשָׁם כְּגַן רָוֶה וְלֹא-יוֹסִיפוּ לְדַאֲבָה עוֹד… כו הִנֵּה יָמִים בָּאִים נְאֻם-יְהוָה וְזָרַעְתִּי אֶת-בֵּית יִשְׂרָאֵל וְאֶת-בֵּית יְהוּדָה זֶרַע אָדָם וְזֶרַע בְּהֵמָה. כז וְהָיָה כַּאֲשֶׁר שָׁקַדְתִּי עֲלֵיהֶם לִנְתוֹשׁ וְלִנְתוֹץ וְלַהֲרֹס וּלְהַאֲבִיד וּלְהָרֵעַ כֵּן אֶשְׁקֹד עֲלֵיהֶם לִבְנוֹת וְלִנְטֹעַ נְאֻם-יְהוָה. (ירמיהו לא: יא; כו-כז)

11 Et ils viendront et entonneront des chants sur les hauteurs de Sion, ils accourront jouir des biens de l’Eternel, du blé, du vin et de l’huile, des produits du menu et du gros bétail ; leur âme sera semblable à un jardin bien arrosé et ils seront désormais exempts de soucis… 26 Voici, des jours vont venir, dit le Seigneur, où je féconderai la maison d’Israël et la maison de Juda par une graine d’hommes et une graine d’animaux. 27 Tout comme je m’étais appliqué contre eux à arracher, renverser, démolir, détruire et faire des ruines, ainsi je m’appliquerai, en leur faveur, à bâtir et planter, dit l’Eternel. (Jérémie 31 : 11 ; 26-27).

Isaac et Ya’akov, à la suite d’Avraham, n’ont jamais rêvé de créer une nouvelle religion mais d’instaurer une Nation riche d’une culture singulière pourtant ouverte à l’Universel ! Israël est l’une des rares nations, si ce n’est la seule, à avoir recouvré sa terre ancestrale, sa langue d’origine, l’hébreu, partout présente dans les domaines de l’art, des sciences, de la littérature et sa capitale, Jérusalem, après 2000 ans d’exil. Israël n’a jamais abandonné, même dans les moments les plus difficiles, ses racines qui l’ont porté et sauvé d’une extinction à laquelle toutes les nations croyaient.

Lorsque les premiers pionniers, les précurseurs de l’Etat d’Israël, reviennent sur la terre de leurs ancêtres, ils n’hésitent point, à aucun moment, à renommer des villes où ils s’implantent, selon leur nom biblique d’origine. Par exemple, en 1878, ils décident de renommer la région marécageuse de Oumlabass אוּמְלָבָּס de son nom biblique de Peta’h Tikva (פֶתַח תִּקְוָה, Osée 2 : 17) qui compte aujourd’hui plus de 250 000 habitants. L’installation et le retour des fils d’Israël sur la terre promise aux Patriarches s’accompagne du Retour de la Présence divine, la Shékhinah qui n’a jamais abandonné Son peuple, Am Israël/ עַם יִשְׂרָאֵל, même en exil :

ג וְשָׁב יְהוָה אֱלֹהֶיךָ אֶת-שְׁבוּתְךָ וְרִחֲמֶךָ וְשָׁב וְקִבֶּצְךָ מִכָּל-הָעַמִּים אֲשֶׁר הֱפִיצְךָ יְהוָה אֱלֹהֶיךָ שָׁמָּה. (דברים ל: ג)

3 Et l’Éternel, ton Seigneur, éprouvera de la miséricorde à ton égard, fera revenir tes captifs, et il te rassemblera du sein des peuples parmi lesquels il t’aura dispersé. (Deutéronome 30 : 3).

Rashi, jouant sur les mots du verset, explique que les captifs reviendront sur leur terre ancestrale accompagnés de la Shékhinah :

« 3 Et l’Éternel, ton Seigneur, éprouvera de la miséricorde à ton égard et reviendra avec [toi] de ton exil, et il te rassemblera du sein des peuples parmi lesquels il t’aura dispersé ».

[1] Parashah Tolédot : Genèse 25 : 19-28 : 9.

Shabbat shalom !

Haïm Ouizemann

Commentaire publié sur Campus biblique

à propos de l'auteur
Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO) et certifié de l’Institut Catholique de Paris (ICP) enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique et son histoire. Installé, depuis son Alya en 1989 à Ashkelon, il participe activement au refleurissement d'Erets Israël. Végétarien par conviction morale, Haïm rêve d'une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d'instaurer un monde meilleur. Convaincu que le retour du peuple d’Israël en Erets-Israël annonce la restauration de l'idéal de fraternité abrahamique, il encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l'autre
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