Parashat Shémot, Shifrah et Pouah, le combat pour la Vie

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Le texte de la parashat Shémot[1] (Exode) débute dramatiquement. Alors que les Hébreux mènent une vie sereine en Egypte après l’exil de Ya’akov afin de retrouver son fils bien-aimé Yoseph, la nouvelle puissance pharaonique décide d’aliéner les fils d’Israël et de ne faire subsister que les filles et les femmes d’Israël, sans doute à des fins d’esclavage sexuel et de pédocrime.

טו וַיֹּאמֶר מֶלֶךְ מִצְרַיִם לַמְיַלְּדֹת הָעִבְרִיֹּת אֲשֶׁר שֵׁם הָאַחַת שִׁפְרָה וְשֵׁם הַשֵּׁנִית פּוּעָה. טז וַיֹּאמֶר בְּיַלֶּדְכֶן אֶת-הָעִבְרִיּוֹת וּרְאִיתֶן עַל-הָאָבְנָיִם אִם-בֵּן הוּא וַהֲמִתֶּן אֹתוֹ וְאִם-בַּת הִוא וָחָיָה. יז וַתִּירֶאןָ הַמְיַלְּדֹת אֶת-הָאֱלֹהִים וְלֹא עָשׂוּ כַּאֲשֶׁר דִּבֶּר אֲלֵיהֶן מֶלֶךְ מִצְרָיִם וַתְּחַיֶּיןָ אֶת-הַיְלָדִים. (שמות א: טו-טז)

15 Et le roi d’Égypte s’adressa aux sage-femmes hébreux, qui se nommaient, l’une Shifra, l’autre Pouah 16 et il dit : « Lorsque vous accoucherez les femmes hébreux, vous examinerez les pierres de l’accouchement si c’est un garçon, faites-le périr; une fille, qu’elle vive. » 17 Mais les sage-femmes craignaient le Seigneur : elles ne firent point ce que leur avait dit le roi d’Égypte, elles laissèrent vivre les garçons. (Exode 1 : 15-16).

Deux sage-femmes courageuses bravant la menace d’être exécutées pour remettre en question la légitimité de l’ordre de Pharaon viennent prouver à ce dernier en personne qu’elles ne craignent que l’autorité suprême divine. N’est-ce point là le plus bel exemple d’héroïsme que d’avoir, au péril de leur vie choisi, de ne jamais dévier de leur vocation primordiale, à savoir donner la Vie, le cadeau le plus cher dont puisse jouir l’Homme ? Shiphrah et Pouah n’ont d’arme que leur cœur et leurs mains !

Le commentateur Rashi explique que le nom de Shifrah reflète tout le cœur et la diligence que la sage-femme met dans l’exercice de son métier :

«שִׁפְרָה. זוֹ יוֹכֶבֶד. עַל שֵׁם שֶׁמְּשַׁפֶּרֶת אֶת הַוָּלָד:»

« ShiFraH : C’est Yocheved, car elle « embellissait » (mechapèreth), le nouveau-né [par les soins diligents qu’elle lui prodiguait], [elle « mettait toute son ardeur (dans les soins du nouveau-né) »] » (Rashi sur le Talmud Traité Sota 11 : b).

La racine Sh.P.R. /שׁ.פ.ר.  signifie « rendre beau, améliorer ». L’hébreu moderne empruntera cette même racine afin de créer le terme מֵי-שָׁפִיר Meiy – ShaPhiR qui a le sens de « liquide amniotique » dont la fonction première est de constamment protéger le fœtus de toute forme d’hostilité provenant du monde extérieur. Ainsi s’est conduite ShiFraH avec la plus grande des bienveillances, protégeant les nouveau-nés comme s’ils étaient ses propres enfants.

Quant à la seconde sage-femme POu‘aH, Rachi affirme qu’elle consolait les nouveau-nés et les berçait :

«פּוּעָה. זוֹ מִרְיָם עַל שֵׁם שֶׁפּוֹעָה וּמְדַבֶּרֶת וְהוֹגָה לַוָּלָד כְּדֶרֶךְ הַנָּשִׁים הַמְּפַיְסוֹת תִּינוֹק הַבּוֹכֶה. פּוּעָה לָשׁוֹן צְעָקָה כְּמוֹ « כַּיּוֹלֵדָה אֶפְעֶה: » (ישעיהו מב: יד)»

« POu‘aH : C’est Myriam, car elle « bêle » comme une brebis et parle « la langue des bébés » comme le font les femmes qui consolent un bébé qui pleure. Pouah veut dire aussi « un cri » comme dans le verset : « Je veux crier (èf‘è) comme une femme en train d’enfanter » (Isaïe 42 : 14).

L’Histoire de ces deux sage-femmes hors du commun dans une Egypte toute vouée aux dieux de la mort et de l’eugénisme n’est point sans rappeler celle de Stanisława Leszczyńska (1896-1974), sage-femme polonaise catholique, qui, déportée au camp de concentration et d’extermination Auschwitz, réussit à force d’ingéniosité à contrevenir aux ordres du médecin fou Mengele qui lui ordonne d’euthanasier les nouveau-nés.

Sur 3000 enfants mis au monde par Stanisława Leszczyńska, près de 1500 ont été noyés dès leur naissance par la «sœur Klara», un millier d’autres meurent de froid et de faim, tandis que quelques centaines d’autres sont « germanisés » à cause de leurs yeux bleus. Seuls une trentaine survivront auprès de leur mère à l’enfer d’Auschwitz.

Les sage-femmes Shifrah et Pouah sont des femmes sages. En effet, alors même que Pharaon les interroge sur le motif de leur acte bienveillant, à savoir laisser vivre les nouveau-nés garçons (Exode 1 : 18), celles-ci rétorquent :

יט… כִּי לֹא כַנָּשִׁים הַמִּצְרִיֹּת הָעִבְרִיֹּת  כִּי-חָיוֹת הֵנָּה בְּטֶרֶם תָּבוֹא אֲלֵהֶן הַמְיַלֶּדֶת וְיָלָדוּ. (שמות א: יט)

19 … « C’est que les femmes des Hébreux ne sont pas comme celles des Égyptiens, elles sont vigoureuses et avant que la sage-femme soit arrivée auprès d’elles, elles accouchent. » (Exode 1 : 19).

Si la réponse peut paraître diplomatique, il semble qu’elles aient surtout voulu signifier à Pharaon et à tous les tyrans de notre Planète que la Vie ne nous appartient pas, et que personne ne peut avoir droit de vie et de mort sur quiconque, a fortiori sur un nouveau-né. Ainsi Job, désemparé et dépressif par les souffrances endurées, maudit le jour de sa naissance et la nuit de sa conception :

ג  יֹאבַד יוֹם אִוָּלֶד בּוֹ וְהַלַּיְלָה אָמַר הֹרָה גָבֶר

3 Périsse le jour où je suis né, la nuit qui a dit : « Un homme a été conçu ! » (Job 3 : 3).

Pourtant, il finit par admettre que la Vie octroyée par l’Eternel mérite vraiment d’être vécue :

יא  עוֹר וּבָשָׂר, תַּלְבִּישֵׁנִי וּבַעֲצָמוֹת וְגִידִים תְּשֹׂכְכֵנִי. יב  חַיִּים וָחֶסֶד עָשִׂיתָ עִמָּדִי וּפְקֻדָּתְךָ שָׁמְרָה רוּחִי. (איוב י: יא-יב)

11 Tu m’as revêtu de peau et de chair, tu m’as entrelacé d’os et de nerfs. 12 Tu m’as octroyé vie et bonté, et tes soins vigilants ont préservé mon souffle. (Job 10 : 11-12).

Puis l’Eternel appliquant le principe de « mesure pour mesure », récompense les deux sage-femmes ShiFraH et POu‘aH en leur promettant une descendance future :

כ וַיֵּיטֶב אֱלֹהִים לַמְיַלְּדֹת וַיִּרֶב הָעָם וַיַּעַצְמוּ מְאֹד. כא וַיְהִי כִּי-יָרְאוּ הַמְיַלְּדֹת אֶת-הָאֱלֹהִים וַיַּעַשׂ לָהֶם בָּתִּים. (שמות א: כ-כא)

20 Et le Seigneur bénit les sage-femmes et le peuple multiplia et s’accrut considérablement. 21 Puis comme les sage-femmes avaient craint le Seigneur, Il [L’Eternel] leur érigea des maisons [familles]. (Exode 1 : 20-21).

La quête de Vie génère toujours la Vie en retour :

כא  רֹדֵף צְדָקָה וָחָסֶד יִמְצָא חַיִּים צְדָקָה וְכָבוֹד. (משלי כא: כא)

21 Celui qui se met en quête de justice et de bonté trouvera vie, justice et honneur. (Proverbes 21 : 21).

[1] Parashat Shemot : Exode 1 : 1-6 : 1.

Shabbat shalom !

Haïm Ouizemann

Commentaire publié sur Campus biblique

à propos de l'auteur
Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO) et certifié de l’Institut Catholique de Paris (ICP) enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique et son histoire. Installé, depuis son Alya en 1989 à Ashkelon, il participe activement au refleurissement d'Erets Israël. Végétarien par conviction morale, Haïm rêve d'une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d'instaurer un monde meilleur. Convaincu que le retour du peuple d’Israël en Erets-Israël annonce la restauration de l'idéal de fraternité abrahamique, il encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l'autre
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