Parashat Mikets : Joseph, l’homme de Gratitude

La parashat Mikets[1] relate la rencontre des frères avec Yoseph, c’est-à-dire l’accomplissement de son premier rêve (Genèse 37 : 6-8). Yoseph, en fin stratège, prend soin lors de cette rencontre historique de ne point se dévoiler à ses frères car son dessein est de connaître l’attitude de ses frères, ceux-là même qui avaient causé sa perte. Pour ce faire, il porte à leur connaissance son intention d’emprisonner leur frère Benyamin accusé d’avoir dérobé sa coupe.

Ce faisant, Joseph porte sur ses frères une grave accusation :

ד הֵם יָצְאוּ אֶת-הָעִיר לֹא הִרְחִיקוּ וְיוֹסֵף אָמַר לַאֲשֶׁר עַל-בֵּיתוֹ קוּם רְדֹף אַחֲרֵי הָאֲנָשִׁים וְהִשַּׂגְתָּם וְאָמַרְתָּ אֲלֵהֶם לָמָּה שִׁלַּמְתֶּם רָעָה תַּחַת טוֹבָה. (בראשית מד: ד)

4 Ils venaient de quitter la ville, ils en étaient à peu de distance, lorsque Joseph dit à l’intendant de sa maison : « Va, cours après ces hommes et tu les atteindras, et tu leur diras : « Pourquoi avez-vous rendu le mal pour le bien ? (Genèse 44 : 4).

Cette accusation d’ingratitude, si elle fait dans ce cas partie d’une mise en scène, fait naturellement écho à l’histoire dramatique de Joseph envoyé par son père Jacob (Genèse 37 : 13-14) afin de « voir la paix » de ses propres frères, selon l’injonction de Jacob inquiet de la possible vengeance des habitants de Shekhem après l’histoire de Dina. Cette intention de bien envers les frères de Joseph leur donne l’occasion, alors qu’ils sont loin de leur père et ne s’inquiètent point de la raison de la présence de Joseph, d’exprimer leur haine et leur jalousie car ils sont persuadés que Joseph est le fils préféré de Jacob.

Face à « l’Egyptien » dont il ignore la véritable identité, la réaction de Yehoudah ne se fait point attendre :

טז וַיֹּאמֶר יְהוּדָה מַה-נֹּאמַר לַאדֹנִי מַה-נְּדַבֵּר וּמַה-נִּצְטַדָּק הָאֱלֹהִים מָצָא אֶת-עֲוֺן עֲבָדֶיךָ הִנֶּנּוּ עֲבָדִים לַאדֹנִי גַּם-אֲנַחְנוּ גַּם אֲשֶׁר-נִמְצָא הַגָּבִיעַ בְּיָדוֹ. (בראשית מד: טז)

16 Et Juda répondit : « Que dirons-nous à mon seigneur ? que dire et comment nous justifier ? Le Tout-Puissant a trouvé l’iniquité de tes serviteurs. Nous sommes maintenant les esclaves de mon seigneur, aussi bien nous que celui aux mains duquel s’est trouvée la coupe. » (Genèse 44 : 16).

Yehoudah pressent que les derniers événements, s’ils restent incompréhensibles pour lui-même et ses frères, ont une raison cachée et qu’ils viennent de l’Eternel.

Après s’être assuré que ses frères sont prêts à tout pour le Shalom de leur père commun et son bien-être, sans ressentiment ni vaine jalousie, Yoseph prend soin de leur propre bien-être alors que leur séjour en Egypte se prolonge. Il comprend que l’Eternel a « utilisé » la jalousie de ses frères pour permettre à la Nation naissante des Hébreux de survivre lors de la grande famine et de se développer, et, donc, n’éprouve réellement aucun ressentiment envers ses frères et s’empresse de leur rendre le bien pour le mal :

טו וַיִּרְאוּ אֲחֵי-יוֹסֵף כִּי-מֵת אֲבִיהֶם וַיֹּאמְרוּ לוּ יִשְׂטְמֵנוּ יוֹסֵף וְהָשֵׁב יָשִׁיב לָנוּ אֵת כָּל-הָרָעָה אֲשֶׁר גָּמַלְנוּ אֹתוֹ. יט וַיֹּאמֶר אֲלֵהֶם יוֹסֵף אַל-תִּירָאוּ כִּי הֲתַחַת אֱלֹהִים אָנִי. כ וְאַתֶּם חֲשַׁבְתֶּם עָלַי רָעָה אֱלֹהִים חֲשָׁבָהּ לְטֹבָה לְמַעַן עֲשֹׂה כַּיּוֹם הַזֶּה לְהַחֲיֹת עַם-רָב. כא וְעַתָּה אַל-תִּירָאוּ אָנֹכִי אֲכַלְכֵּל אֶתְכֶם וְאֶת-טַפְּכֶם וַיְנַחֵם אוֹתָם וַיְדַבֵּר עַל-לִבָּם. (בראשית נ: טו-כא)

15 Or, les frères de Joseph, voyant que leur père était mort, se dirent : « Si Joseph nous prenait en haine ! S’il allait nous rendre tout le mal que nous lui avons fait souffrir ! »… 19 Et Joseph leur répondit : Soyez sans crainte ; car suis-je à la place du Seigneur ? 20 Vous, vous méditiez contre moi le mal : le Seigneur l’a combiné pour le bien, afin qu’il arrivât ce qui arrive aujourd’hui, qu’un peuple nombreux fût sauvé. 21 Donc, soyez sans crainte : j’aurai soin de vous et de vos familles. » Et il les rassura et il parla à leur cœur. (Genèse 50 : 15-21).

L’ingratitude est la raison même qui conduit Moïse à fuir vers Midian après avoir tué l’égyptien (Exode 2 : 12-15). Qui d’autre aurait dénoncé Moïse si ce n’est son propre frère hébreu, celui-là même qui venait d’être sauvé par le prince d’Egypte appelé à devenir le plus grand des prophètes ? (Exode 2 : 14). Personne sinon lui n’a été témoin du différend qui l’opposait à l’Egyptien que Moïse venait d’éliminer et d’enterrer.

Joseph, dans sa longue descente en enfer après avoir été vendu et traité comme esclave et prisonnier, aurait dû disparaître mais son rapport permanent avec la divinité et son sens de la gratitude va lui apporter la bénédiction ainsi que le succès. En effet, Joseph, analysant toutes les situations pénibles dans lesquelles il se trouve, les rapporte toutes au Seigneur Eternel. C’est pour cette raison que, se trouvant dans la maison de Potiphar, il met tout son cœur et toute son énergie à remplir sa tâche à la perfection. Il refuse d’aller avec la femme de son maître, non point à cause de Potiphar lui-même, mais à cause du sentiment effroyable qu’il aurait de se trouver en-dehors de la Présence divine :

ט אֵינֶנּוּ גָדוֹל בַּבַּיִת הַזֶּה, מִמֶּנִּי, וְלֹא-חָשַׂךְ מִמֶּנִּי מְאוּמָה כִּי אִם-אוֹתָךְ בַּאֲשֶׁר אַתְּ-אִשְׁתּוֹ וְאֵיךְ אֶעֱשֶׂה הָרָעָה הַגְּדֹלָה הַזֹּאת וְחָטָאתִי לֵאלֹהִים. (בראשית לט: ט)

9 il n’est pas plus grand que moi dans cette maison et il ne m’a rien défendu, sinon toi, parce que tu es son épouse ; et comment puis-je commettre un si grand méfait et offenser le Seigneur ? » (Genèse 39 : 9).

Ce sentiment profond d’être en permanence devant la Présence divine lui permet de rendre grâces et remercier l’Eternel en toutes occasions.

Pour avoir un instant oublié ce grand principe et avoir mis sa confiance en un être humain, Joseph devra patienter encore deux longues années de plus dans son état d’esclavage :

יד כִּי אִם-זְכַרְתַּנִי אִתְּךָ כַּאֲשֶׁר יִיטַב לָךְ וְעָשִׂיתָ-נָּא עִמָּדִי חָסֶד וְהִזְכַּרְתַּנִי, אֶל-פַּרְעֹה, וְהוֹצֵאתַנִי, מִן-הַבַּיִת הַזֶּה… כג וְלֹא-זָכַר שַׂר-הַמַּשְׁקִים אֶת-יוֹסֵף, וַיִּשְׁכָּחֵהוּ (בראשית מ: יד; כג)

14 Si tu te souviens de moi lorsque tu seras heureux, rends-moi, de grâce, un bon office : parle de moi à Pharaon et fais-moi sortir de cette demeure… 23 Mais le maître échanson ne se souvint plus de Joseph, il l’oublia. (Genèse 40 : 14 ; 23).

En effet, c’est cette gratitude envers les hommes et le Seigneur qui vaut à Joseph, « l’adolescent hébreu et esclave », d’accéder au plus haut niveau du pouvoir égyptien et d’occuper la fonction altière de deuxième personnage de l’empire pharaonique ! Joseph ne s’attribue jamais un mérite personnel mais en reconnaît la source divine. Ainsi Joseph révèle à Pharaon qu’il ne représente que le canal par lequel l’Eternel lui signifie le sens des rêves :

טז וַיַּעַן יוֹסֵף אֶת-פַּרְעֹה לֵאמֹר בִּלְעָדָי אֱלֹהִים יַעֲנֶה אֶת-שְׁלוֹם פַּרְעֹה…

לט וַיֹּאמֶר פַּרְעֹה אֶל-יוֹסֵף אַחֲרֵי הוֹדִיעַ אֱלֹהִים אוֹתְךָ אֶת-כָּל-זֹאת אֵין-נָבוֹן וְחָכָם כָּמוֹךָ. מ אַתָּה תִּהְיֶה עַל-בֵּיתִי וְעַל-פִּיךָ יִשַּׁק כָּל-עַמִּי רַק הַכִּסֵּא אֶגְדַּל מִמֶּךָּ. מא וַיֹּאמֶר פַּרְעֹה אֶל-יוֹסֵף רְאֵה נָתַתִּי אֹתְךָ, עַל כָּל-אֶרֶץ מִצְרָיִם. (בראשית מא: טז; לט-מא)

16 Et Joseph répondit à Pharaon en disant : « Ce n’est pas moi, c’est le Seigneur qui saura tranquilliser Pharaon. »…

39 Et Pharaon dit à Joseph : « Puisque le Seigneur t’a révélé tout cela, nul n’est sage et entendu comme toi. 40 C’est toi qui seras le chef de ma maison ; tout mon peuple sera gouverné par ta parole et je n’aurai sur toi que la prééminence du trône. » 41 Pharaon dit à Joseph : « Vois ! je te mets à la tête de tout le pays d’Égypte. » (Genèse 41 : 16 ; 39-41).

Joseph est sans conteste un homme de gratitude et nous l’avons vu, se révèle capable de rendre le bien pour le mal ! Joseph, malgré les souffrances endurées tout au long de sa jeunesse, subvient aux besoins de ses frères (Genèse 47 : 12) et en leur offrant l’hospitalité sans même leur rappeler leurs méfaits passés, comme nous l’avons précisé plus haut. Joseph aspire à construire la fraternité sur la base du dépassement de soi, autour du même Maître des Mondes. C’est la raison pour laquelle, Joseph est dénommé le « fondement du monde, יְסוֹד עוֹלָם Yessod HaOlam ». Même son père Jacob, auprès duquel il jouit d’une rare proximité, meurt sans rien savoir de la faute de ses fils.

Les grands leaders de l’Humanité, hommes et femmes confondus, ont généralement été incompris des leurs et du peuple qui, n’étant jamais satisfait, fait montre d’ingratitude. La première ministre d’Israël, Golda Meïr, doit démissionner sous la pression du peuple qui ne lui pardonnera point son échec dans la guerre de Yom Kippour. Le peuple « oublie » ses succès dans le domaine social, comme la création du Bitoua’h Leoumi (Sécurité Sociale) et ses sacrifices pour la nation. Plutarque disait : « l’ingratitude envers les grands hommes est la marque des peuples forts ».

Henry Dunant, prix Nobel de la Paix en 1901 et fondateur de la Croix-Rouge, meurt dans la solitude. Raphaël Lemkin (1900-1959), juriste juif polonais, à l’origine du concept de « génocide », à maintes reprises proposé au Prix Nobel de la Paix, meurt également dans la plus grande des solitudes. Lors des funérailles de l’être qui aura défendu des millions d’hommes, de femmes et d’enfants à travers le monde afin que justice soit rendue, seules sept personnes sont présentes.[2]

Pourtant, le dirigeant soucieux de l’avenir de son peuple et de sa nation n’a de cesse d’agir pour son bien. Cette noble mesure caractérise tant les grands personnages du monde qu’elle les transforme en modèle pour l’Humanité.

David, dans un premier temps, veut suivre un instinct bien naturel et se venger de l’homme qui le dédaigne alors même que lui et son armée le protègent des brigands et des voleurs :

כא וְדָוִד אָמַר אַךְ לַשֶּׁקֶר שָׁמַרְתִּי אֶת-כָּל-אֲשֶׁר לָזֶה בַּמִּדְבָּר וְלֹא-נִפְקַד מִכָּל-אֲשֶׁר-לוֹ מְאוּמָה וַיָּשֶׁב-לִי רָעָה תַּחַת טוֹבָה. (שמואל א, כה: כא)

Et David dit : « C’est donc en vain que j’ai préservé tout ce que celui-là possédait dans le désert, de sorte qu’il n’a éprouvé aucune perte ! Et lui m’a rendu le mal pour le bien ! (I Samuel 25 : 21).

Cependant, la présence d’esprit d’Avigaïl qui le dissuade de se venger en tuant son époux ingrat Naval, et ainsi, le sauve de lui-même :

לג וּבָרוּךְ טַעְמֵךְ וּבְרוּכָה אָתְּ אֲשֶׁר כְּלִתִנִי הַיּוֹם הַזֶּה מִבּוֹא בְדָמִים וְהֹשֵׁעַ יָדִי לִי. (שמואל א, כה: לג)

33 Et bénie soit ta prudence et bénie sois-tu, toi qui m’as empêché aujourd’hui de m’engager dans le sang et de sauver ma main de moi-même ! (I Samuel 25 : 33).

De plus David reste comme l’un des plus grands personnages de l’Histoire d’Israël et de l’Humanité non point en raison de ses victoires militaires mais essentiellement en raison de ses psaumes dans lesquels il a maintes fois exprimé ses sentiments, quelquefois même son amertume de voir que ses compagnons ne partagent point sa noblesse d’esprit ni sa volonté de rendre le bien pour le mal sur le modèle de Joseph :

יב יְשַׁלְּמוּנִי רָעָה תַּחַת טוֹבָה שְׁכוֹל לְנַפְשִׁי. יג וַאֲנִי בַּחֲלוֹתָם לְבוּשִׁי שָׂק עִנֵּיתִי בַצּוֹם נַפְשִׁי
וּתְפִלָּתִי עַל-חֵיקִי תָשׁוּב. (תהלים לה: יב-יג)

12 Ils me récompensent en rendant le mal pour le bien : un deuil pour mon âme. 13 Tandis que moi, quand ils étaient malades, je portais un cilice, je mortifiais mon âme par le jeûne, et ma prière se renouvelait dans mon cœur (Psaume 35 : 12-13).

L’ingratitude porte les germes de la malédiction et de la mort.

יג מֵשִׁיב רָעָה תַּחַת טוֹבָה לֹא-תמיש (תָמוּשׁ) רָעָה מִבֵּיתוֹ. (משלי יז: יג)

13 Qui rend le mal pour le bien, le malheur ne bougera pas de sa demeure. (Proverbes 17 : 13).

C’est au contraire en portant en nous la Présence divine que le sentiment de gratitude sera permanent et porteur de Vie.

Grâce soit rendue au Maître des Mondes, car éternel est son Amour :

א הוֹדוּ לַיהוָה כִּי-טוֹב כִּי לְעוֹלָם חַסְדּוֹ. ב הוֹדוּ לֵאלֹהֵי הָאֱלֹהִים כִּי לְעוֹלָם חַסְדּוֹ. כו הוֹדוּ לְאֵל הַשָּׁמָיִם כִּי לְעוֹלָם חַסְדּוֹ. (תהלים קלו: א-ב; כו).

1 Rendez hommage à l’Eternel, car il est bon, car sa grâce est éternelle. 2 Rendez hommage au Seigneur des seigneurs, car sa grâce est éternelle. 26 Rendez hommage au Seigneur des cieux, car sa grâce est éternelle. (Psaume 136 : 1-2; 26).

[1] Parashat Mikets : Genèse 41 : 1-44 : 17.
[2] A. M. Rosenthal, « A Man Called Lemkin », New York Times, 18 octobre 1988, p. A31.

Shabbat shalom !

Haïm Ouizemann

Commentaire publié sur Campus biblique

à propos de l'auteur
Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO) et certifié de l’Institut Catholique de Paris (ICP) enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique et son histoire. Installé, depuis son Alya en 1989 à Ashkelon, il participe activement au refleurissement d'Erets Israël. Végétarien par conviction morale, Haïm rêve d'une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d'instaurer un monde meilleur. Convaincu que le retour du peuple d’Israël en Erets-Israël annonce la restauration de l'idéal de fraternité abrahamique, il encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l'autre
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