Parashat Kora’h, la dictature de l’égalité ?

© Stocklib / faizu19
© Stocklib / faizu19

Kora’h avec Dathan et Aviram de la tribu de Réouven, ainsi que deux cent cinquante princes d’Israël s’assemblent et se révoltent contre Moïse[1].

ג וַיִּקָּהֲלוּ עַל-מֹשֶׁה וְעַל-אַהֲרֹן וַיֹּאמְרוּ אֲלֵהֶם רַב-לָכֶם כִּי כָל-הָעֵדָה כֻּלָּם קְדֹשִׁים וּבְתוֹכָם יְהוָה וּמַדּוּעַ תִּתְנַשְּׂאוּ עַל-קְהַל יְהוָה. (במדבר טז: ג).ש

3 et, s’étant attroupés autour de Moïse et d’Aaron, ils leur dirent : « C’en est trop de votre part ! Toute la communauté, oui, tous sont des saints, et au milieu d’eux est le Seigneur ; pourquoi donc vous érigez-vous en chefs de l’assemblée du Seigneur ? » (Nombres 16 : 3).

 

Moïse leur répond :

ה וַיְדַבֵּר אֶל-קֹרַח וְאֶל-כָּל-עֲדָתוֹ לֵאמֹר בֹּקֶר וְיֹדַע יְהוָה אֶת-אֲשֶׁר-לוֹ וְאֶת-הַקָּדוֹשׁ וְהִקְרִיב אֵלָיו וְאֵת אֲשֶׁר יִבְחַר-בּוֹ יַקְרִיב אֵלָיו. (במדבר טז: ה).ש

5 puis il parla à Kora’h et à toute sa faction, en ces termes : « Demain, le Seigneur fera savoir qui est digne de lui, qui est le saint qu’il admet auprès de lui ; celui qu’il aura élu, il le laissera approcher de lui. (Nombres 16 : 5).

 

Kora’h, issu de la même famille de Levi que Moïse, la famille de Kehat, s’efforce de délégitimer le pouvoir de Moïse et de Aaron en défendant l’idée selon laquelle tous les enfants d’Israël sont sur le plan de la sainteté égaux à Moïse et à Aaron. Kora’h, donc, accuse Moïse et Aaron de s’ériger en « élite supérieure » sur le peuple, d’être en quelque sorte orgueilleux et présomptueux. A l’évidence, « כָּל הַפּוֹסֵל בְּמוּמוֹ פּוֹסֵל, celui qui élimine quelqu’un [à cause d’un défaut quelconque], est lui-même atteint de ce défaut [qu’il voit chez les autres] » (Talmud de Babylone, Traité Kidouchin, 70, a-b).

Vraisembablement c’est parce que Kora’h est lui-même orgueilleux et présomptueux qu’il ne peut imaginer que Moïse et Aaron ne le soient pas. Il présume donc que ces derniers se prévalent d’une supériorité sur le peuple. Mais, et en cela Kora’h a raison, rien ne distingue, sur le plan de la sainteté, les Hébreux de Moïse et d’Aaron. Comme cela arrive souvent en pareil cas, Kora’h base sa théorie présomptueuse sur une vérité incontestée.

Cependant, la thèse de Kora’h est-elle juste ?

Kora’h sans aucun doute se fonde sur la référence suivante :

ו וְאַתֶּם תִּהְיוּ-לִי מַמְלֶכֶת כֹּהֲנִים וְגוֹי קָדוֹשׁ אֵלֶּה הַדְּבָרִים אֲשֶׁר תְּדַבֵּר אֶל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל. (שמות יט: ו).ש

6 mais vous, vous deviendrez pour moi un royaume de cohanim et une nation sainte.’ Telles sont les paroles que tu tiendras aux enfants d’Israël. » (Exode 19 : 6).

 

Les fils de Réouven, ayant perdu leur droit d’aînesse après la faute de leur père (Genèse 35 : 22 ; 49 : 3-4), sont un allié de choix pour Kora’h. Ils sont persuadés que la sainteté serait une qualité innée, propre à tout Israël, y compris Moïse et Aaron. Or, la source biblique ajoute à cette nuance fondamentale et indéfectible liée à la communauté d’Israël, une autre nuance de la sainteté.  La sainteté n’est point un état ou une situation donnée par le droit de naissance, mais une vocation acquise par le mérite et le progrès. En d’autres termes, si tout Israël, en tant que communauté, est saint, chaque individu doit mériter d’en faire partie. Quelqu’un peut sortir de la communauté, ce qui le coupera de la sainteté liée à la communauté, ou bien au contraire décider d’en faire partie, auquel cas, il bénéficiera de cette même sainteté liée à la communauté.

Ainsi Kora’h, pour être certain de convaincre tous les membres de sa faction, annule la sainteté liée au mérite personnel, à l’écoute du divin (Deutéronome 30 : 19), ce qui lui permet de s’emparer des pouvoirs politique et spirituel détenus respectivement par Moïse et Aaron. Kora’h, descendant de la branche aînée (Ytshar fils de Kéhat), voyant d’un mauvais œil la montée au pouvoir d’un membre de la branche cadette, de Amram fils de Kéhat, ne se suffit point des hautes responsabilités qu’il lui incombe de remplir, à savoir porter l’Arche d’Alliance ainsi que les instruments de la Tente du Rendez-Vous.

Notons que la parashat Kora’h débute par le verbe « וַיִּקַּח, Et il prit ». Puis le texte se poursuit avec les noms des fils rebelles de Réouven.

Comment comprendre ce verbe « לָקַח prendre » ?

Il est vraisemblable qu’il fasse écho au fait que les Lévites soient élevés au détriment des fils aînés, pour le rachat des fils d’Israël nouveau-nés :

מה קַח אֶת-הַלְוִיִּם תַּחַת כָּל-בְּכוֹר בִּבְנֵי יִשְׂרָאֵל וְאֶת-בֶּהֱמַת הַלְוִיִּם תַּחַת בְּהֶמְתָּם וְהָיוּ-לִי הַלְוִיִּם אֲנִי יְהוָה. (במדבר ג: מה).ש

45 « Prends les Lévites à la place de tous les premiers-nés des enfants d’Israël, et le bétail des Lévites à la place de leur bétail, les Lévites devant m’appartenir, à moi l’Éternel. (Nombres 3 : 45).

 

La vocation des Lévi d’où sont issus les Cohanim se caractérise par le verbe « קַח, prends », autrement dit, ils sont voués entièrement au service divin. Kora’h s’avère donc faire preuve de démagogie en voulant faire abolir les différences spirituelles. Est-il encore nécessaire de rappeler que de nombreux mouvements ou régimes radicaux sur les modèles du communisme, du nazisme et de l’Islam fondamentaliste, s’efforçant d’éradiquer toutes différences chez les êtres humains, se sont effondrés à tout jamais ou sont en voie de l’être ? La génération de la Tour de Babel est la première à avoir disparu dans sa poursuite effrénée vers l’uniformisation de la pensée, passant par celle du langage. L’unité véritable ne naît que par la richesse et le respect de la différence d’autrui alors que l’uniformité, signe de faiblesse, n’est que pauvreté de l’esprit. L’exemple de la Corée du Nord ne pourrait être plus probant.

Contrairement aux paroles de la célèbre chanson de John Lennon, « Imagine », dans laquelle le chanteur exprime son rêve de voir un monde de paix sans frontières ni religions, la réalité démontre le contraire. Il faut respecter chaque culture dans sa différence. Au niveau du devoir de respect, toutes les cultures, aussi différentes soient-elles, sont strictement égales. Les hommes et les femmes de notre Planète cherchent sans cesse à donner du sens à leur monde intérieur et extérieur. L’identité religieuse, spirituelle et culturelle constitue le seul rempart contre la folie et la barbarie. Ainsi, après la chute de l’U. R. S. S. , de nombreux pays réclament et recouvrent leur indépendance : la Géorgie, l’Arménie, l’Ukraine… Quant à la République fédérative socialiste de Yougoslavie, celle-ci finit par se disloquer en six autres républiques socialistes : la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, la Macédoine, le Monténégro, la Serbie et la Slovénie.

Dernier point : pourquoi le nom de Jacob n’est-il point associé à celui de Kora’h ?

א וַיִּקַּח קֹרַח בֶּן-יִצְהָר בֶּן-קְהָת בֶּן-לֵוִי… (במדבר טז: א).ש

1 Et Kora’h, fils de Yiçhar, fils de Kehath, fils de Lévi prit… (Nombres 16 : 1).

 

L’une des raisons pouvant expliquer l’absence du nom de l’ancêtre Jacob tient probablement au fait que Kora’h n’a pas marché sur ses traces. En effet, Jacob, peu avant sa mort, convoque l’ensemble de ses fils, appelés à devenir les ancêtres des douze tribus, pour les bénir afin de leur octroyer son pouvoir patriarcal :

כח כָּל-אֵלֶּה שִׁבְטֵי יִשְׂרָאֵל שְׁנֵים עָשָׂר וְזֹאת אֲשֶׁר-דִּבֶּר לָהֶם אֲבִיהֶם וַיְבָרֶךְ אוֹתָם אִישׁ אֲשֶׁר כְּבִרְכָתוֹ בֵּרַךְ אֹתָם. (בראשית מט: כח).ש

28 Tous ceux-là sont les douze tribus d’Israël ; et c’est ainsi que leur père leur parla et les bénit, dispensant à chacun sa bénédiction propre. (Genèse 49 : 28).

 

Jacob bénit chacun de ses enfants en tenant compte de leur particularité et de leur histoire singulière. L’unité de Jacob s’avère être à l’opposé de toute forme de populisme défendu par Kora’h qui, contrairement à Jacob, tente de s’emparer du pouvoir.

Rabbi Lord Jonathan Sacks enseigne :

« La religion peut être une source de discorde. Elle peut aussi être une forme de résolution de conflit. Nous connaissons la première ; on a trop peu essayé la seconde. Pourtant, c’est ici, si c’est quelque part, que l’espoir doit résider si nous voulons créer une solidarité humaine suffisamment forte pour supporter les tensions qui nous attendent. Les grandes confessions doivent maintenant devenir une force active pour la paix, pour la justice et la compassion dont dépend finalement la paix. Cela demandera beaucoup de courage, et peut-être quelque chose de plus que du courage : un aveu franc que, plus qu’à aucun autre moment dans le passé, nous devons chercher – chaque foi à sa manière – une manière de vivre avec et de reconnaître l’intégrité de ceux qui ne sont pas de notre foi. Pouvons-nous faire de la place pour la différence ? Pouvons-nous entendre la voix de Dieu dans une langue, une sensibilité, une culture qui n’est pas la nôtre ? Pouvons-nous voir la présence de Dieu face à un étranger ? La religion n’est plus marginale dans la politique internationale. Après une longue période d’éclipse, elle a émergé avec une force immense et parfois destructrice. C’est ce qui se cache derrière une assemblée inhabituelle – et ma première rencontre avec la mondialisation – au début du nouveau millénaire. … (4–5- The Dignity Of Difference, How to Avoid The Clash Of Civilizations, 2003).

« אֵין דַּעֲתָם [שֶׁל יִשְׂרָאֵל] דּוֹמֶה זֶה לַזֶּה וְאֵין פָּרְצוּפֵיהֶן דּוֹמִים זֶה לַזֶּה »

« Les idées [d’Israël] ne se ressemblent pas de la même manière que leurs visages ne se ressemblent pas non plus » (Talmud de Babylone, Traité Bérachot 58 : b).

[1] Parashat Kora’h : Nombres 16 : 1-18 : 32.

Shabbat Shalom !

Si vous voulez en savoir plus sur l’enseignement de Haïm Ouizemann venez visiter son site.

à propos de l'auteur
Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO) et certifié de l’Institut Catholique de Paris (ICP) enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique et son histoire. Installé, depuis son Alya en 1989 à Ashkelon, il participe activement au refleurissement d'Erets Israël. Végétarien par conviction morale, Haïm rêve d'une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d'instaurer un monde meilleur. Convaincu que le retour du peuple d’Israël en Erets-Israël annonce la restauration de l'idéal de fraternité abrahamique, il encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l'autre
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