Parashat Ekev, l’épreuve de la richesse

« La prospérité tourne plus la tête que l’adversité ; c’est que l’adversité vous avertit, et que la prospérité fait qu’on s’oublie »(Montesquieu, « Mes pensées »).

La Parashat Ekev[1] met l’accent sur deux grandes épreuves que les Hébreux vont devoir surmonter.

La première épreuve est celle de la misère que rencontrent les Hébreux au début de leurs pérégrinations dans le désert :

ג וַיְעַנְּךָ וַיַּרְעִבֶךָ וַיַּאֲכִלְךָ אֶת-הַמָּן אֲשֶׁר לֹא-יָדַעְתָּ וְלֹא יָדְעוּן אֲבֹתֶיךָ…(דברים ח: ג).ש

Et Il [L’Eternel] t’a fait souffrir et endurer la faim, puis il t’a nourri avec cette manne que tu ne connaissais pas et que n’avaient pas connue tes pères… (Deutéronome 8 : 3).

 

Quel est le but de cette épreuve ? Pour Moïse, le but est que l’Homme prenne conscience qu’il doit avant toute chose écouter la voix de l’Eternel :

ג … כִּי לֹא עַל-הַלֶּחֶם לְבַדּוֹ יִחְיֶה הָאָדָם כִּי עַל-כָּל-מוֹצָא פִי-יְהוָה יִחְיֶה הָאָדָם. (דברים ח: ג).ש

3 … pour te prouver que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais qu’il peut vivre de tout ce qui sort de la bouche du Seigneur. (Deutéronome 8 : 3).

 

De fait, ces épreuves endurées tout au long de la traversée du désert révèlent ce que l’Homme cache au plus profond de lui-même, et s’il est prêt à rester fidèle à son Créateur…    

ב וְזָכַרְתָּ אֶת-כָּל-הַדֶּרֶךְ אֲשֶׁר הוֹלִיכְךָ יְהוָה אֱלֹהֶיךָ זֶה אַרְבָּעִים שָׁנָה בַּמִּדְבָּר לְמַעַן עַנֹּתְךָ לְנַסֹּתְךָ לָדַעַת אֶת-אֲשֶׁר בִּלְבָבְךָ הֲתִשְׁמֹר מִצְוֺתָו אִם-לֹא. (דברים ח: ב).ש

2 Et tu te rappelleras cette traversée de quarante ans que l’Éternel, ton Seigneur, t’a fait subir dans le désert, afin de t’éprouver par l’adversité, afin de connaître le fond de ton cœur, si tu resterais fidèle à ses lois, ou non. (Deutéronome 8 : 2).

 

L’Eternel sonde le cœur d’Israël dans l’adversité.

A l’épreuve de la misère s’ajoute celle de la richesse en terre d’Israël :

L’Eternel émet la promesse du don d’une terre…

ח אֶרֶץ חִטָּה וּשְׂעֹרָה וְגֶפֶן וּתְאֵנָה וְרִמּוֹן אֶרֶץ-זֵית שֶׁמֶן וּדְבָשׁ. ט אֶרֶץ אֲשֶׁר לֹא בְמִסְכֵּנֻת תֹּאכַל-בָּהּ לֶחֶם לֹא-תֶחְסַר כֹּל בָּהּ אֶרֶץ אֲשֶׁר אֲבָנֶיהָ בַרְזֶל וּמֵהֲרָרֶיהָ תַּחְצֹב נְחֹשֶׁת. (דברים ח: ח-ט).ש

8 qui produit le froment et l’orge, le raisin, la figue et la grenade, l’olive huileuse et le miel ; 9 un pays où tu ne mangeras pas ton pain avec parcimonie, où tu ne manqueras de rien ; les cailloux y sont du fer, et de ses montagnes tu extrairas du cuivre. (Deutéronome 8 : 8-9).

 

Quel est le but de cette seconde épreuve ?

י וְאָכַלְתָּ וְשָׂבָעְתָּ וּבֵרַכְתָּ אֶת-יְהוָה אֱלֹהֶיךָ עַל-הָאָרֶץ הַטֹּבָה אֲשֶׁר נָתַן-לָךְ. (דברים ח: ח-ט).ש

10 Alors, tu jouiras de ces biens, tu t’en rassasieras et rendras grâce alors à l’Éternel, ton Seigneur, du bon pays qu’il t’aura donné ! (Deutéronome 8 : 10).

 

La concentration de richesses matérielles et leur profit constituent pour le peuple hébreu, dès lors qu’il pénètre en terre promise, un double défi d’ordre existentiel : d’une part, ne point oublier l’Eternel comme la Source unique de Bénédiction et d’autre part, ne point se fier à ses propres mérites :

יז וְאָמַרְתָּ בִּלְבָבֶךָ כֹּחִי וְעֹצֶם יָדִי עָשָׂה לִי אֶת-הַחַיִל הַזֶּה. (דברים ח: יז).ש

17 Et tu diras en ton cœur : « C’est ma propre force, c’est le pouvoir de mon bras, qui m’a valu cette richesse. » (Deutéronome 8 : 17).

 

Le prophète Jérémie met en garde sa génération contre l’orgueil, l’autosatisfaction et la gloire personnelle :

כב כֹּה אָמַר יְהוָה אַל-יִתְהַלֵּל חָכָם בְּחָכְמָתוֹ וְאַל-יִתְהַלֵּל הַגִּבּוֹר בִּגְבוּרָתוֹ אַל-יִתְהַלֵּל עָשִׁיר בְּעָשְׁרוֹ. (ירמיה ט: כב).ש

22 Ainsi parle l’Eternel : « Que le sage ne se glorifie pas de sa sagesse, que le vaillant ne se glorifie pas de sa vaillance, que le riche ne se glorifie pas de sa richesse ! (Jérémie 9 : 22).

 

Israël saura-t-il répondre à ce défi d’ingratitude face à l’Eternel ?

Il s’avère qu’Israël oubliera son Rocher titulaire.

טו וַיִּשְׁמַן יְשֻׁרוּן וַיִּבְעָט שָׁמַנְתָּ עָבִיתָ כָּשִׂיתָ וַיִּטֹּשׁ אֱלוֹהַּ עָשָׂהוּ וַיְנַבֵּל צוּר יְשֻׁעָתוֹ. (דברים לב: טו).ש

15 Et Yechouroun, engraissé, regimbe ; tu étais trop gras, trop replet, trop bien nourri et il abandonne le Seigneur qui l’a créé, et il méprise son Rocher tutélaire ! (Deutéronome 32 : 15).

 

La Torah enseigne que celui qui n’est pas capable de surmonter l’épreuve de la pauvreté en reconnaissant l’Eternel comme la Source de ce qu’il possède sera également dans l’incapacité de surmonter celle de la richesse. Israël doit se souvenir du temps où il consommait le « pain de la misère » / Le’HeM ONI / לֶחֶם עֹנִי.  Une Nation qui oublie ou nie les douleurs de l’enfantement nécessaires pour poser les fondements de sa création est appelée à disparaître de l’Histoire.

ג לֹא-תֹאכַל עָלָיו חָמֵץ שִׁבְעַת יָמִים תֹּאכַל-עָלָיו מַצּוֹת לֶחֶם עֹנִי כִּי בְחִפָּזוֹן יָצָאתָ מֵאֶרֶץ מִצְרַיִם לְמַעַן תִּזְכֹּר אֶת-יוֹם צֵאתְךָ מֵאֶרֶץ מִצְרַיִם כֹּל יְמֵי חַיֶּיךָ. (דברים טז: ג).ש

3 Tu ne dois pas manger de pain levé avec ce sacrifice ; durant sept jours tu mangeras en outre des azymes, pain de misère, car c’est avec précipitation que tu as quitté le pays d’Egypte, et il faut que tu te souviennes, tous les jours de ta vie, du jour où tu as quitté le pays d’Egypte. (Deutéronome 16 : 3).

 

Dans le cas d’Israël, l’Eternel brandit, alors, la menace du retour à l’esclavage :

סח וֶהֱשִׁיבְךָ יְהוָה מִצְרַיִם בָּאֳנִיּוֹת בַּדֶּרֶךְ אֲשֶׁר אָמַרְתִּי לְךָ לֹא-תֹסִיף עוֹד לִרְאֹתָהּ וְהִתְמַכַּרְתֶּם שָׁם לְאֹיְבֶיךָ לַעֲבָדִים וְלִשְׁפָחוֹת וְאֵין קֹנֶה. (דברים כח: סח)ש

68 Et le Seigneur te fera reprendre, sur des navires, la route de l’Egypte, cette route où je t’avais dit que tu ne repasserais plus ; et là vous vous offrirez en vente à vos ennemis comme esclaves et servantes, mais personne ne voudra vous acheter ! » (Deutéronome 28 : 68).

 

L’Egypte antique telle qu’elle apparaît dans le texte biblique est connue pour être le premier grenier à blé (Exode 1 : 11) dans tout le Croissant fertile. Pourtant cet empire économique finit pas s’éteindre pour disparaître à tout jamais. Nombreux sont les empires qui, malgré leurs richesses matérielles, ont disparu totalement. L’Egypte des Pharaons, la Babylone et ses jardins suspendus, la Perse de Cyrus le Grand s’effondrent pour toujours. La Grèce et Rome vont connaître la même fin que leurs prédécesseurs. La Dynastie Han, considérée comme un des « âges d’or » de la Chine, durera quatre siècles avant de connaître un déclin définitif. Que sont devenus les Empires des dynasties indiennes, celui des Maurya, qui durera environ cent quarante ans seulement et celui des Gupta qui ne vivra que trois cent ans ?  Si de grandes civilisations sont tombées, qui peut véritablement affirmer que la nôtre subsistera aussi ? La surconsommation, le gaspillage des ressources environnementales et les inégalités croissantes entre pauvres et riches sont en voie de menacer la civilisation occidentale.

Si la Torah ne propose pas explicitement de régime économique défini, elle expose cependant le principe fondamental de protection de l’environnement et des hommes. Nous n’aurons pas d’autre planète où aller !

De nombreux facteurs peuvent expliquer l’effondrement de grandes et puissantes civilisations : la démographie, les ressources naturelles (eau, terre…), l’énergie, l’écologie, les inégalités sociales et économiques…

Comment, alors, expliquer qu’Israël, une minuscule nation sur le plan démographique (Deutéronome 7 : 7), soit encore présente et pérenne après 4000 ans d’Histoire et ait survécu à 2000 ans d’exil ?

Sur le modèle des Patriarches Avraham et Ya’akov, la Nation d’Israël, même en exil, a réussi à briser et transcender le cycle historique naturel de toute civilisation – naissance, développement et mort- parce que tout au long de son Histoire parsemée d’innombrables écueils et de souffrances incommensurables, Israël s’est engagé à rester fidèle à « ce qui sort de la bouche de l’Eternel » :

ג … כִּי לֹא עַל-הַלֶּחֶם לְבַדּוֹ יִחְיֶה הָאָדָם כִּי עַל-כָּל-מוֹצָא פִי-יְהוָה יִחְיֶה הָאָדָם. (דברים ח: ג).ש

3 … pour te prouver que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais qu’il peut vivre de tout ce qui sort de la bouche du Seigneur. (Deutéronome 8 : 3).

 

L’on apprend donc que la prospérité, don divin prodigué au genre humain n’est point une fin en soi et n’est surtout pas une promesse d’éternité. La richesse acquise par le biais des révolutions industrielles et numériques devrait être considérée comme un puissant levier visant à améliorer et à réparer le monde («תִּקּוּן הָעוֹלָם Tikkoun HaOlam »). Notre civilisation occidentale pourrait œuvrer pour une meilleure répartition des ressources, porter une plus grande attention à la préservation du climat et à la pérennité de notre merveilleuse Planète Terre et du genre humain. Mais notre civilisation exprime-t-elle vraiment un véritable désir de changement ?

Rien ne garantit que notre civilisation résiste à l’usure des valeurs de Justice et de Compassion auxquelles Israël, malgré de nombreuses chutes, continue d’adhérer. Le TaNaKh (la Bible hébraïque) propose un programme révolutionnaire et nous assure que nous pouvons, à condition de choisir la Vie, relever le défi de toutes ces questions socio-économiques bien avant que toute autre civilisation n’y ait pensé.

Job décrit comment le genre humain s’affaire à exploiter les richesses de ce monde au détriment de la Sagesse divine. Les hommes si aptes à creuser des mines d’or et, pourrions-nous dire aujourd’hui, à s’envoler pour l’espace, n’ont pas sondé toute la profondeur de la Sagesse divine. Il pose, d’ailleurs, la question de savoir où se trouve cette Sagesse :

כ  וְהַחָכְמָה מֵאַיִן תָּבוֹא וְאֵי זֶה מְקוֹם בִּינָה. כא  וְנֶעֶלְמָה מֵעֵינֵי כָל-חָי וּמֵעוֹף הַשָּׁמַיִם נִסְתָּרָה. (איוב כח: כ-כא).ש

20 Oui, la Sagesse d’où vient-elle ? Où est le siège de la Raison ? 21 Elle se dérobe aux yeux de tout vivant, elle est inconnue à l’oiseau du ciel. (Job 28 : 20 -21).

 

Puis Job en déduit :

כח  וַיֹּאמֶר לָאָדָם הֵן יִרְאַת אֲדֹנָי הִיא חָכְמָה  וְסוּר מֵרָע בִּינָה. (איוב כח: כח).ש

28 et il a dit à l’Homme : » Voici la crainte du Seigneur, voilà la Sagesse ; éviter le mal, voilà le Discernement (Job 28 : 28).

 

Job nous invite, avant même que nous n’agissions dans le sens du Bien, à être tout d’abord disposés à ne causer de mal à aucune créature. Comme disait le Mahatma Gandhi : « Sois le changement que tu veux voir dans le monde ».

Rabbi Lord Jonathan Sacks enseigne :

« Le vrai défi n’est pas la pauvreté mais la richesse, pas l’insécurité mais la sécurité, pas l’esclavage mais la liberté. Moïse, pour la première fois dans l’histoire, fait allusion à une loi de l’histoire…

Moïse rend compte du déclin et de la chute des civilisations… Tout cela a été dit pour la première fois par Moïse, et cela constitue un argument central du livre de Devarim. Si vous supposez que vous avez vous-mêmes gagné la terre et la liberté dont vous jouissez, implique Moïse, vous deviendrez complaisant. Dans un chapitre précédent, il utilise le mot complexe « venoshantem », « vous irez en vieillissant » (Deutéronome 4 : 25) : vous n’aurez plus l’énergie morale et mentale pour faire les sacrifices nécessaires à la défense de la liberté ». (Eikev (5771)- Why Civilisations Fail).

כח  בּוֹטֵחַ בְּעָשְׁרוֹ הוּא יִפּוֹל וְכֶעָלֶה צַדִּיקִים יִפְרָחוּ. (משלי יא: כח).ש

28 Qui se confie en sa richesse tombera, mais les justes sont florissants comme le feuillage. (Proverbes 11 : 28).

 

[1]  Parashat Ekev : Deutéronome 7 : 12-11 : 25.

Shabbat shalom!

Si vous voulez en savoir plus sur l’enseignement de Haïm Ouizemann venez visiter son site.

à propos de l'auteur
Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO) et certifié de l’Institut Catholique de Paris (ICP) enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique et son histoire. Installé, depuis son Alya en 1989 à Ashkelon, il participe activement au refleurissement d'Erets Israël. Végétarien par conviction morale, Haïm rêve d'une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d'instaurer un monde meilleur. Convaincu que le retour du peuple d’Israël en Erets-Israël annonce la restauration de l'idéal de fraternité abrahamique, il encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l'autre
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