Parashat Balak, la grandeur de la gratitude
La parashat Balak[1] ne mentionne aucun commandement (Mitsvah), qu’il soit positif ou négatif dans le décompte des 613 Mitsvoth que renferme la Torah.
Consacrée essentiellement au récit historique, à la mission de Bil’am envoyé par Balak, roi de Moav, pour maudire le peuple d’Israël, cette parashah affirme explicitement qu’Israël, peuple béni par l’Eternel (Nombres 22:12), ne peut en aucun cas tomber sous le coup des malédictions de Bil’am qui se voit finalement contraint de bénir Israël. Aux bénédictions de Bil’am s’ajoute l’épisode de la faute d’Israël avec les filles de Moab et de Midian à Shittim.
Bien qu’il n’y ait pas de Mitsvoth dans la parashah elle-même, la Torah ordonne dans le livre du Deutéronome des injonctions qui découlent directement des événements qui s’y déroulent. Ainsi, dans la parashat Ki Tetsé, l’interdiction de se marier avec un Moabite ou un Ammonite vient en punition du fait qu’ils n’ont pas accueilli Israël avec du pain et de l’eau, sans parler du fait qu’ils ont engagé Bila’am pour les maudire :
ד לֹא-יָבֹא עַמּוֹנִי וּמוֹאָבִי בִּקְהַל יְהוָה גַּם דּוֹר עֲשִׂירִי לֹא-יָבֹא לָהֶם בִּקְהַל יְהוָה עַד-עוֹלָם. ה עַל-דְּבַר אֲשֶׁר לֹא-קִדְּמוּ אֶתְכֶם בַּלֶּחֶם וּבַמַּיִם בַּדֶּרֶךְ בְּצֵאתְכֶם מִמִּצְרָיִם וַאֲשֶׁר שָׂכַר עָלֶיךָ אֶת-בִּלְעָם בֶּן-בְּעוֹר מִפְּתוֹר אֲרַם נַהֲרַיִם לְקַלְלֶךָּ. (דברים כג:ד-ה)
4 Un Ammonite ni un Moabite ne seront admis dans l’assemblée du Seigneur; même après la dixième génération ils seront exclus de l’assemblée du Seigneur, à perpétuité, 5 parce qu’ils ne vous ont pas offert le pain et l’eau à votre passage, au sortir de l’Egypte, et de plus, parce qu’il a stipendié contre toi Bil’am, fils de Beor, de Pethor en Mésopotamie, pour te maudire. (Deutéronome 23:4-5)
De plus, la faute de Ba’al-Péor et de la plaie qui s’ensuit entraîne l’ordre de combattre Midian :
יז צָרוֹר אֶת-הַמִּדְיָנִים וְהִכִּיתֶם אוֹתָם. יח כִּי צֹרְרִים הֵם לָכֶם, בְּנִכְלֵיהֶם אֲשֶׁר-נִכְּלוּ לָכֶם עַל-דְּבַר-פְּעוֹר וְעַל-דְּבַר כָּזְבִּי בַת-נְשִׂיא מִדְיָן אֲחֹתָם הַמֻּכָּה בְיוֹם-הַמַּגֵּפָה עַל-דְּבַר-פְּעוֹר. (במדבר כה:יז-יח)
17 « Attaquez les Midianites et frappez-les! 18 Car ils vous ont attaqués eux-mêmes, par les ruses qu’ils ont machinées contre vous au moyen de Peor, et au moyen de Kozbi, la fille du prince madianite, leur sœur, qui a été frappée, le jour de la mortalité, à cause de Peor. » (Nombres 25:17-18)
Quel est donc le dénominateur commun entre de ces deux injonctions? C’est la revanche prise en faveur d’Israël sur la demande de l’Eternel:
א וַיְדַבֵּר יְהוָה אֶל-מֹשֶׁה לֵּאמֹר. ב נְקֹם נִקְמַת בְּנֵי יִשְׂרָאֵל, מֵאֵת, הַמִּדְיָנִים אַחַר תֵּאָסֵף אֶל-עַמֶּיךָ. … ו וַיִּשְׁלַח אֹתָם מֹשֶׁה אֶלֶף לַמַּטֶּה לַצָּבָא אֹתָם וְאֶת-פִּינְחָס בֶּן-אֶלְעָזָר הַכֹּהֵן לַצָּבָא וּכְלֵי הַקֹּדֶשׁ וַחֲצֹצְרוֹת הַתְּרוּעָה, בְּיָדוֹ. (במדבר לא:א-ב;ו)
1 Et l’Éternel parla ainsi à Moïse: 2 « Exerce sur les Midianites la vengeance due aux enfants d’Israël; après quoi tu seras réuni à tes pères. »… 6 Et Moïse les envoya en campagne, mille par tribu; et avec eux, pour diriger l’expédition, Phin’has, fils d’Eléazar le pontife, muni de l’appareil sacré et des trompettes retentissantes (Nombres 31:1-2; 6)
Ce dernier verset nous enseigne que Moïse, contrairement à l’injonction divine, préfère envoyer Pin’has au combat contre les Midianites!
Pourquoi Moïse n’est-il donc point allé lui-même au front ?
La réponse des Sages d’Israël est dictée par un principe de gratitude et de respect (הַכָּרַת הַטּוֹב Hakarat HaTov), lié à son passé à Midian. C’est en ce lieu qu’il trouve refuge après sa fuite d’Egypte. C’est en ce lieu qu’il épouse Tsippora, et c’est aussi le lieu où son beau-père midianite, Yitro (Jethro), l’accueille et le nourrit. C’est ce même Yitro (Jethro) qui le conseille quant à l’édification du système juridique. Il est donc moralement impossible pour Moïse de mener personnellement l’assaut et de frapper une terre qui lui avait sauvé la vie et qui l’avait abrité pendant des décennies. Moïse y vit pendant quarante ans.
En somme, Moïse n’a effectivement refusé d’obéir à l’ordonnance divine que par reconnaissance pour son passé à Midian et son mariage avec Tsippora. Il a, alors, délégué le commandement militaire sur le terrain à Pin’has, le fils d’Eléazar.
L’on comprend maintenant que ces deux références font état de l’un des principes fondamentaux de la Tradition écrite et orale hébraïque : la gratitude! Le תּוֹדָה toda !
Amon et Moav, fils de Lot, le neveu du Patriarche Avraham, auraient dû naturellement offrir l’hospitalité aux fils d’Israël dont ils sont non seulement généalogiquement proches mais surtout auxquels ils doivent leur existence, puisqu’Avraham a sauvé Lot pris en otage (Genèse 14:12-16).
Quant à combattre Midian comme l’enjoint l’Eternel, Moïse n’en est point capable. Comment pourrait-il, en effet, détruire un peuple d’où sa propre épouse Tsippora est issue et dont le père, le prêtre de Midian Yitro, lui avait offert l’hospitalité?
Les Sages d’Israël[2] soulignent le fait que bien que la parashat Bil’am ne mentionne aucune injonction divine, initialement, ils avaient eu l’intention d’intégrer la lecture de la parashat Balak à l’intérieur du Shema Israël récité quotidiennement par Israël. Ce choix est motivé par la présence de ce verset dans notre parashah:
ט כָּרַע שָׁכַב כַּאֲרִי וּכְלָבִיא מִי יְקִימֶנּוּ מְבָרְכֶיךָ בָרוּךְ וְאֹרְרֶיךָ אָרוּר. (במדבר כד:ט)
9 Il se couche, il repose comme le lion et le léopard: qui osera le réveiller? Heureux ceux qui te bénissent! Malheur à qui te maudit: » (Nombres 24:9)
Ce verset fait écho au rythme du coucher et du lever propre au Shema. Par ailleurs, cette parashah contient l’aboutissement des bénédictions de Bil’am glorifiant le peuple d’Israël. Finalement, cette tentative d’origine rabbinique n’a pas été retenue pour ne pas imposer une charge excessive à la communauté (טִירְחָא דְּצִיבּוּרָא Tir’ha de-Tsiboura).
« בִּירָא דִּשְׁתֵית מִנֵּיהּ מַיָּא, לָא תִּשְׁדֵי בֵּיהּ קָלָא »
(Bira dishteit mineih maya, la tishdei beih kala)
« בּוֹר שֶׁשָּׁתִיתָ מִמֶּנּוּ מַיִם, אַל תִּזְרוֹק בּוֹ אֶבֶן »
« Le puits dont tu as bu l’eau, n’y jette pas une motte de terre (ne l’emboue pas) » (Talmud de Babylone, Traité Baba Kama, page 92b)
Vivons-nous toutes et tous selon cet esprit de gratitude au monde et aux êtres que l’Eternel nous a donné de rencontrer ?
Celui qui sait remercier, qui offre sa reconnaissance, sera récompensé ou honoré en retour par l’Éternel:
כג זֹבֵחַ תּוֹדָה יְכַבְּדָנְנִי וְשָׂם דֶּרֶךְ אַרְאֶנּוּ בְּיֵשַׁע אֱלֹהִים. (תהלים נ:כג)
23 Quiconque offre comme sacrifice des actions de grâce (Todah) m’honore; quiconque dirige avec soin sa conduite, je le ferai jouir de l’aide du Seigneur. (Psaume 50:23)
[1] Parashat Balak: Nombres 22:2 – 25:9.
[2] Dans le Talmud de Babylone (traité Berakhot, page 12b).
Shabbat Shalom !
