Paradoxalement, les défavorisés israéliens votent pour la droite

Des gens faisant la queue pour des colis alimentaires dans un centre de distribution pour les nécessiteux à Lud le 11 septembre 2012, avant la fête juive de Rosh Hashanah. Photo de Yonatan Sindel / Flash90
Des gens faisant la queue pour des colis alimentaires dans un centre de distribution pour les nécessiteux à Lud le 11 septembre 2012, avant la fête juive de Rosh Hashanah. Photo de Yonatan Sindel / Flash90

Contrairement aux pays occidentaux, les défavorisés d’Israël, en majorité des Orientaux issus des pays arabes, votent en masse pour la Droite et le Likoud en particulier. Pourtant par tradition, la Gauche est réputée pour être plus sensible aux questions sociales, aux principes d’égalité et de solidarité et à la répartition des richesses du pays tandis que la Droite prône le libéralisme économique, les valeurs d’ordre, de sécurité, de conservatisme et d’autorité.

Mais cette distinction ne s’applique pas aux Israéliens car le paradoxe du vote des Orientaux date de l’année 1977 lorsque Menahem Begin est arrivé au pouvoir en Israël après 30 années de domination travailliste. Le règne sans partage des Ashkénazes avait alors pris fin. Depuis cette période, à l’exception de l’entracte d’Itzhak Rabin, la gauche n’a plus réussi à attirer à elle ceux qui sont laissés sur le bas de la route par l’ultralibéralisme gouvernemental.

Pour l’ensemble du pays, le Likoud a obtenu 26,46 % le 9 avril 2019 et 25,1 % le 17 septembre 2019. Pourtant, les dernières statistiques des élections, qui seront confirmées le 2 mars 2020, ont montré que les villes en développement et celles du sud les plus pauvres et les plus soumises au tir des missiles de Gaza votent en majorité pour la droite. Dans les villes côtières d’Ashkelon et d’Ashdod, le Likoud est arrivé en tête avec respectivement 40,5 % et 31,2 % des suffrages. Au Néguev, où dans les années 1960 les populations ont été contraintes de s’y installer par les autorités de l’époque, sont vent debout pour la droite : Dimona avec 55,2%, Yerucham avec 41,7%, Sdérot avec 42,1%, et Eilat avec 42,2%. Plus au nord d’Israël, Kiryat Shmona a voté à 52,6% pour la droite tandis que Nahariyya s’est exprimée à 41,8% des voix.

Le Likoud est très bien implanté dans ces localités défavorisées avec ses maires et ses conseillers municipaux au point que Netanyahou, même durant les événements les plus dramatiques, n’a pas trouvé d’intérêt à se rendre dans ces zones pour soutenir le moral de ses électeurs qui n’ont pas bénéficié d’une justice sociale appropriée à leur sort.

Malgré la politique dure ultralibérale du gouvernement, les Orientaux ont choisi de voter contre ce que la Gauche définit comme leurs intérêts. En fait, le pays est scindé en deux blocs identitaires qui s’affrontent en permanence. Le bloc de gauche perçoit Israël en termes d’État juif et démocratique et l’ordre politique est présenté en termes laïc. Ce bloc imagine Israël comme un État occidental moderne, avec une simple teinte juive. Le bloc de droite veut donner à Israël une identité juive plutôt que démocratique, une identité liée au peuple juif parce que la religion occupe une grande place dans leur vie avec un grand fatalisme. Cela explique que les populations, qui se plaignent de vivre souvent dans des abris anti-bombes et de souffrir d’une situation économique terrible, votent «rak Bibi» (seulement Bibi). Si elles ont la certitude de souffrir, en revanche elles ont le sentiment de se sacrifier pour le bien du pays. Elles font confiance aux dirigeants au sommet de l’État et bien sûr au Ciel.

En Israël la Gauche, longtemps contrôlée par les dirigeants historiques ashkénazes, a manqué d’humilité, s’estimant au-dessus de ces populations qui n’avaient aucune chance d’évoluer selon eux. Elle ne comprenait pas pourquoi «les pauvres», matraqués en permanence par des missiles, ne votaient pas pour elle. En fait, la Gauche a trop montré sa répulsion pour la croyance religieuse qu’elle estime anachronique dans le monde moderne. Elle n’a pas cherché à rassurer ceux qui sont attachés à leur identité juive et a accentué le profond clivage entre les deux blocs de population, les laïcs et les religieux.

Les gens de gauche se sont toujours considérés à part, comme des élites modernistes parlant avec logique et raison et n’échangeant des idées que dans le cadre d’une discussion cultivée de haute tenue. Alors les Orientaux ont été objets de mépris et de révulsion au point d’avoir été éliminés des institutions gouvernementales parce qu’ils sont «le visage hideux d’Israël». Cela explique qu’arrivés dans les années 1960, ils ont été parqués loin de la civilisation, dans des trous de développement où ils n’avaient au mieux que l’espoir d’être des ouvriers. En effet, seules des écoles primaires étaient construites à l’époque pour favoriser de la main d’œuvre à bon marché ; l’exemple de Yeruham est symbolique de cette discrimination.
L’élite israélienne n’a pas compris que les parents arrivés d’Irak ou du Maroc, totalement illettrés, ont poussé leurs enfants aux études jusqu’à des niveaux inespérés pour devenir médecins, sociologues, universitaires ou cadres industriels. Elle n’a pas compris que le temps de la discrimination était révolu et qu’il fallait que les partis intègrent les Orientaux au rang qui est le leur. La crainte d’être débordés était révolue.

Jusqu’en 1977, malgré les brimades qu’ils ont subies, malgré les manifestations de rue réprimées sauvagement contre les Panthères noires, les séfarades ont fait partie d’un monde à part parce qu’ils étaient considérés comme irrécupérables. La morgue ashkénaze s’exprimait au paroxysme. Menahem Begin et le Likoud, certes par intérêt politique, ont compris qu’ils pouvaient s’appuyer sur eux pour conquérir le pouvoir. Les travaillistes ont alors subi une défaite mémorable.

Begin avait modifié son logiciel politique pour éviter une alliance entre deux catégories de défavorisés, les Orientaux et les Arabes, deux communautés brimées qui pouvaient surgir contre les «bolchéviques sionistes». Se dessinait par ailleurs le risque d’alliances internationales, en particulier avec les Noirs des États-Unis, qui apporteraient le désordre en Israël. Le leader du Likoud avait un sens politique très poussé, et à ce jour, son parti n’a pas été abandonné par ceux qu’il a élevés au rang de citoyens à part entière.

Aujourd’hui, le sectarisme séfarade-ashkénaze n’est plus de mise car il y a eu des mixages et des évolutions économiques qui ont effacé les différences. Cependant la Gauche ne s’est pas modifiée de l’intérieur pour pouvoir réussir. Il ne suffit pas de mettre un Oriental à sa tête pour faire évoluer les mentalités. La preuve a été qu’Avi Gabbay, dont les parents sont originaires du Maroc, a échoué. Être séfarade n’est pas une condition pour réussir en politique de gauche. La question de l’identité prime. Gabbay avait pourtant fait un bon diagnostic mais il a été écrasé par les lourdeurs d’un passé persistant : « La gauche a oublié ce que c’est que d’être juif. Il y a ici une population dont la loyauté envers les valeurs juives et l’identité juive de l’État est très profonde et ne doit pas être dénigrée ». Mais il n’a rien pu modifier pour entraîner une grande métamorphose dans un parti historiquement bolchévique afin d’attirer à lui les populations défavorisées.

Ceux qui souffrent d’inégalité ne votent pas pour Netanyahou pour des raisons économiques ou pour des raisons sécuritaires. Ils refusent les thèses politiques de la gauche sociale qui prédit en permanence le naufrage de l’économie et l’isolement d’Israël auprès des chancelleries étrangères. Ils ne se contentent plus d’études universitaires dépassées par la politique et la religion qui leur ouvrent de meilleures perspectives. On comprend mieux pourquoi l’alliance des Travaillistes avec Meretz n’a pas eu les effets escomptés parce qu’elle a symbolisé une menace pour l’identité communautaire juive. Les élections du 2 mars 2020 ont montré qu’il était trop tard et que la Gauche est morte de sa belle mort.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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