Où acheter le médaillon de fidélité de Bibi ?

Autant j’abhorre l’homme politique, autant le communicant me fascine. Editer un médaillon à son effigie relève du génie marketing alors que Netanyahou se trouve en pleine tourmente du dossier 1000.
Toute la presse et les réseaux sociaux rendent compte par le menu du témoignage d’Hadas Klein, collaboratrice du millionnaire Arnon Miltchen, qui décrit avec simplicité, précision et un appoint qui force le respect, la quantité astronomique de bouteilles de champagne et de cigares « offerts » au couple Netanyahou sans parler des bijoux de plusieurs dizaines de milliers de dollars.
L’avidité, le goût immodéré du luxe et les exigences capricieuses de Sarah. Et toujours plus et encore. Et au passage sans avoir l’air d’y toucher, la demande aux copains milliardaires de ne pas faire de dons au Centre Peres pour la Paix. Non mais… Des cadeaux entre amis… désintéressés… ? Les journalistes qui couvrent le procès s’interrogent même sur l’absence particulièrement troublante du chef d’inculpation de corruption quand seuls les chefs d’inculpation de fraude et d’abus de confiance ont été retenus.
Pas certain que cet artifice de pacotille arrive finalement à rehausser l’image de leader Maximo, sur le déclin, à trois encablures de la prison, mais dans la bonne vieille stratégie de l’arbre qui cache la forêt, on ne parle que de ça. Netanyahou se retrouve au cœur des débats, ce qu’il aime au-dessus de tout, et qu’importe si le médaillon est tourné en ridicule, que l’on parle de veau d’or et qu’il soit comparé aux dictateurs les plus mégalomaniaques. The star is back !
Dans une démocratie normative, le dixième de ces faits auraient définitivement condamné dans l’opinion public l’avenir politique du personnage. Il suffit de se souvenir des costards de François Fillion et du salaire fictif de sa chère et tendre Penelope. Exit l’ancien Premier ministre imperturbable et champion de la longévité de Nicolas Sarkozy.
Un seul objectif : faire tomber le gouvernement.
Pourtant force est de constater que dans notre beau pays, pays du livre et de la loi, plus les révélations scandaleuses de transgressions s’enchaînent plus sa popularité se renforce. Après avoir perdu les dernières élections, on aurait pu aisément se convaincre que le roi Bibi était mort, dépassé, « has been ». Il n’en fut rien. Ces lieutenants se sont regroupés autour de lui sans même un brutus à l’horizon.
Comme un seul homme l’opposition, composée du Likoud, des partis orthodoxes et de l’extrême droite raciste, suprémaciste et messianique, a voté systématiquement contre la coalition au risque même de voter contre leurs propres convictions et idéologies. Un seul objectif : faire tomber le gouvernement. Cela a fonctionné même si le harcèlement, la terreur et les promesses délirantes, orchestrés par certains satellites peu fréquentables du Likoud, ont eu raison de quelques députés fragiles du parti Yamina, un parti avec seulement 6 sièges, du Premier Ministre Naftali Bennett. Exit Naftali Bennett.
Notons néanmoins que l’objectif était bien de faire chuter le gouvernement pour le remplacer, illico presto et sans aller aux urnes, par un gouvernement, de droite dure, en s’appuyant sur les défections « orchestrées ». Mais sur ce coup c’est bien Yair Lapid qui, une fois n’est pas coutume, a eu un coup d’avance sur le maitre en anticipant pas un vote conduisant à la dissolution de la Knesset, et, par conséquent, la tenue d’un cinquième tour le 1er novembre prochain. Une prise de risque désespérée ou calculée, nous le verrons bien, dans un peu plus de trois mois.
Netanyahou est certes affaibli mais il demeure le chef incontesté du bloc.
En politique, une telle cohésion autour du leader est plutôt rare. Au niveau du personnel politique, cela est cohérent avec une stratégie qui a fait ses preuves, des dossiers sur les uns, des promesses de postes et de budgets pour les autres, une voie royale pour « cashériser » une idéologie longtemps mise au ban de la vie politique israélienne. Et c’est sans compter sur le blanc-seing donné à l’expression des pulsions les plus basses de certains députés Likoud, ou injures, obscénités, attaques ad nauseam ont fini par transformer la Knesset en une foire d’empoigne digne du souk. Ce n’est évidemment pas sans raison.
Si d’un côté cela n’aura pas empêché le « gouvernement de changement » de travailler pour l’intérêt général et de faire passer un nombre assez exceptionnel de reformes tant attendues, d’un autre la stratégie de harcèlement quotidien tous azimuts a eu gain de cause. On pourrait même dire que c’est de bonne guerre et que la fin justifie les moyens. Une fois de plus sur le dos du contribuable, mais qui s’en préoccupe au Likoud ? D’ailleurs, ce n’est pas comme si le Likoud ne devait pas au fisc 28 millions de shekel. Des esprits fantasques imagineraient aisément que dans les caves de la villa de Césarée une grande opération de blanchissement s’organise façon « Casa de Papel », le médaillon, un double coup de génie !
On adore, on adule, on vénère le Roi Bibi
Plus fascinant encore que cette cohésion des politiques, le niveau de popularité de Netanyahou auprès de quand même 30 % de la population, tout du moins selon les sondages, certes discutables d’un point de vue méthodologique, mais qui convergent tous vers ce même constat.
Une fois qu’on aura épuisé tous les superlatifs peu reluisants à l’égard des adeptes du bibisme, on restera pour le moins perplexe quant aux ressorts de ce populisme made in Israel. Aucun argument, aucun constat objectif et rationnel ne semblent pouvoir en venir à bout : cinq campagnes électorales en moins de trois ans pour un seul homme, qui de surcroit nous coutent des milliards, trois mises en examen pour corruption, fraude et abus de confiance, des mensonges énormes et des promesses non tenues, un art consommé de la division et un malin plaisir à semer la zizanie entre les tribus, une affaire de sous-marins en eaux troubles, …, bref le bibi semble insubmersible.
On pourra chercher du côté de la revanche de la seconde Israël sur la première, en substance les sépharades brimés et opprimés par les ashkénazes de l’establishment. Les têtes d’affiche de cette catharsis, plus imaginaire aujourd’hui que réelle, ne sont autres que Miri Reguev, Orly Levy Abecassis ou encore Doudi Amsellem. Il faut bien un paravent identificatoire au représentant de la « caste dirigeante ashkénaze », laïc, hédoniste et cynique. Certes il y a des rancœurs, des souvenirs douloureux bien réels, mais le sabra d’aujourd’hui est de plus en plus mixte et on rit de bon cœur chez les « stand-upist » sur les Marocains, les Iraquiens, les Yéménites, les Russes, …, les Arabes, y’a pas de raison.
En mal de Messie, il y a cette attente désespérée du sauveur même si les ficelles du pompier pyromane sont de plus en plus grosses. On est terrifié, il nous sauve. On adore, on adule le Roi… le roi des menteurs, le roi des margoulins, le roi des enfumeurs, le roi des « pigeonneur » (Bibi vaut bien un néologisme) parce que le concept de pigeon, « fraieur » est au cœur des relations sociales en Israel, on pigeonne ou on est pigeonné, arnaqueur ou arnaqué, dominant ou dominé. On a même une certaine pratique, collective, en la matière.
Netanyahou est indéniablement, sans égal, l’archétype du filou malin et retord auquel on ne peut que s’identifier. Il fait tourner sur son petit doigt la police, la justice, les politiques et ça, ça force le respect. La preuve, il est encore là. Il sera toujours là car ça relève de la volonté divine. Il rejoint les « grands de leur génération », la preuve il se tape dans le dos avec Trump et Poutine. Bon exit Trump, bon Poutine, …
Mais ce n’est pas tout, il y a aussi la « houtzpa », le culot, le sans gêne et là ça se complique car il y a au cœur de l’innovation et de l’entreprenariat israéliens cette « houtzpa », le sentiment qui rien nous arrête, que nous sommes les meilleurs cerveaux, les plus originaux, que nous allons amener au monde du beau, du bon, du meilleur. La lumière des nations, le peuple élu ou juste une faille narcissique plurimillénaire ? Quoi qu’il en soit, il nous faut un leader super commercial, virtuose du marketing !! Que demande le peuple ? Y’aurait-il en chacun d’entre nous quelque chose de bibiste ? Le bibiste en est convaincu. Ça marche ! Les accords d’Abraham applaudis par tous, des relations commerciales internationales qui ne s’embarrassent plus de la question palestinienne, …, bref Israël une grande puissance mondiale et merci qui ? Nous sommes à l’apogée du paraitre… mais est-il possible que nous nous vidions de l’intérieur ?
Des élections entre « bling-bling » et « win-win »
Les campagnes précédentes reposaient sur le clivage pro Bibi/anti Bibi. Nous sommes aujourd’hui dans un contexte ou le pouvoir d’achat est en chute libre, les prix des appartements astronomiques, une relative accalmie sur le front de Gaza, un axe arabo-israélien qui se constitue peu à peu face à la menace Iranienne, alors les priorités des électeurs seront-elles désormais tournées vers des questions intérieures ? Réparer le vivre-ensemble, déjà entre les différents secteurs juifs et puis entre les citoyens juifs et arabes, vers plus de solidarité et d’état notamment vis-à-vis des plus faibles, vers un contrat social au cœur duquel le « win-win » deviendrait la norme.
Les électeurs exsangues, auront-ils envie d’entendre des promesses magiques de jours meilleurs ou de chercher les fauteurs de trouble ? Probablement les deux. Les attaques de part et d’autre seront surement sur ce registre. Mais quel fait, quel argument, quelle image fera prendre conscience que les adeptes de la pigeonnade sont en fait les dindons de la farce ? Que quinze ans de bibisme auront installé, bien accrochés à leur pouvoir, à leur emprise, les monopoles agro-alimentaires, énergétiques et religieux au détriment d’une masse informe de citoyens disciplinés mais lentement dépouillés.
Pourtant sans en avoir l’air, ces élections dont le caractère existentiel ne nous apparait pas à première vue, risquent d’apporter des réponses à Rino Tsror sur la capacité ou l’incapacité du peuple juif à demeurer souverain au-delà de 75 ans – limite des deux précédentes souverainetés juives sur cette terre – et à Yeshayahou Leibovitch sur la « barbarisation » du cœur de la société israélienne, pétrie de haine gratuite et d’un individualisme forcené.
Et si Netanyahou est élu, sera-t-il le Jéroboam moderne ? Adepte du veau d’or et de sa magnificence royale. Le médaillon de fidélité, c’est déjà un bon commencement.
