« On ne juge pas les fous »

© Stocklib / phartisan
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Dans l’affaire incompréhensible de l’absence de procès pour le « présumé » meurtrier de Sarah Halimi zal[i], on a beaucoup entendu ce concept : « une société civilisée ne juge pas ses fous, et c’est tout à son honneur. »

Il est difficile de ne pas être d’accord avec ce qui n’est finalement rien de plus qu’un poncif. Toute la difficulté, la subtilité, l’intelligence d’une société se situent dans la définition du fou. Le système judiciaire d’un état autant que ce qu’il désigne comme folie sont parfaitement révélateurs d’une société.

Apparemment, la France estime actuellement, qu’une personne qui se drogue au cannabis consciemment peut devenir folle, perdant par-là automatiquement la raison mais gagnant le fameux joker qu’elle présenterait à la justice en cas de crime ou délit. La seule et unique folie que je parviens à identifier dans cette affaire (outre bien sûr le joker lui-même qui est fou par nature), est celle de la carte blanche qui plane (elle aussi)  au-dessus de la tête du criminel drogué.

Pour définir la folie, nous serions bien inspirés de consulter Nicolas Gogol. Son « Journal d’un fou », écrit en 1834, décrit une personnalité qui n’a que très peu de rapport avec la prétendue folie de l’assassin de Sarah Halimi. Cette courte nouvelle témoigne de la folie progressive de l’auteur du journal. D’ailleurs, comme si Gogol avait décidé de bien nous montrer que l’antisémitisme n’est pas de la folie, il lui fait dire, dans les toutes premières lignes de la première journée, avant que la folie ne l’ait gagnée : « (…) si je n’avais pas eu l’espoir de voir le caissier et de soutirer à ce juif fût-ce la plus petite avance sur ma paie. Quel être encore que celui-ci ! Le Jugement Dernier sera là avant qu’il vous fasse jamais une avance sur votre mois, Seigneur ! (…) »[ii]

Un peu plus d’un mois plus tard, le journal du fou démontre une évidente perte de repères intellectuels lorsqu’il indique : « Les chiens sont des gens intelligents, au fait de toutes les relations politiques, (…) ».[iii]

Encore un peu plus tard, à une date qu’il estime être le 43 avril de l’an 2000, le fou, outre le fait qu’il a perdu ses repères temporels, estime également qu’il est le roi d’Espagne : « L’Espagne a un roi. On l’a trouvé. Ce roi, c’est moi. »[iv]

Le journal poursuit et indique, sous l’entête « Madrid, 30 février » : « J’ai découvert que la Chine et l’Espagne ne sont qu’une seule et même terre ».[v]

Nicolas Gogol nous montre, sans artifices ni présomptions, comment un esprit fou perd peu à peu ses repères intellectuels, temporels, géographiques. D’ailleurs, si l’auteur du journal, se prenant pour le roi d’Espagne, avait tué une femme qu’il aurait pris, par exemple, pour Isabelle la Catholique, nous aurions compris que les experts du système judiciaire le présentent comme pénalement non responsable. Mais le meurtrier « présumé » de Sarah Halimi, que les experts ont estimé fou, malheureusement là sans aucune forme de présomption, faisait preuve d’une haine antisémite complètement dévoilée et rationnelle, et ceci longtemps avant les faits.

La folie selon Gogol, pourrait d’ailleurs s’appliquer, sans trop de difficultés, aux forces de l’ordre, présentes sur place lors du drame : perte de repères géographiques, perte de repères temporels. En effet, ils n’ont semble-t-il pas réalisé qu’ils se trouvaient précisément sur les lieux du drame, au moment même où il se produisait. Les experts ont sans doute ici aussi estimé que cela relevait de la folie, puisque cette attitude-là ne sera pas jugée non plus.

Enfin, il est particulièrement troublant et ironique de constater que « Le journal d’un fou » de Nicolas Gogol, écrit je le rappelle en 1834, fait dire au fou : « (…) on sait de source certaine qu’il veut (…) répandre le mahométisme dans le monde entier, et on dit que c’est pour cela que la plus grande partie du peuple français confesse la foi de Mahomet. »[vi] Les experts français qui voudraient bien s’inspirer de Gogol pour définir la folie, auront alors beau jeu de faire remarquer que « là, par contre, il est bien fou ! ».

[i] De mémoire bénie

[ii] Le journal d’un fou – Œuvres complètes – Edition 1966 « Bibliothèque de la Pléiade » – page 571

[iii] Ibid. page 580

[iv] Ibid. page 588

[v] Ibid. page 593

[vi] Ibid. pages 590/591.

à propos de l'auteur
Laurent souhaiterait partager ses observations de la vie israélienne et française à travers son regard de Juif français devenu israélien il y a 13 ans. Il a pris l'habitude de regarder et analyser les phénomènes politiques, culturels, religieux, géopolitiques, sous un regard différent de celui qu'on a l'habitude de voir. En effet, avant d'arriver en Israël, il a vécu en France, en Allemagne, en Belgique et au Royaume Uni. Il observe les phénomènes humains avec un très large point de vue, puisant dans son expérience de vie et dans son désir d'écrire. Laurent a passé son enfance en Allemagne, fait ses études de management en Alsace et passé sa carrière professionnelle au Royaume-Uni, en France, en Belgique, en Israël.
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