Omar el-Najjar : Trahir est une souffrance à l’aune du temps qui passe

Basé sur l’histoire véridique d’un espion libanais au service d’Israël, ce livre apparemment autobiographique, n’est pas un récit, mais un roman où la fiction se mêle à la réalité. Il reflète la triste situation du Liban, victime de la lâcheté des Etats arabes, dans le conflit israélo-palestinien.

Omar el-Najjar est né dans une famille d’agriculteurs exploitant son domaine de taille moyenne, dans la fertile vallée de la Beqaa. Profondément heurté, dès son adolescence, par l’installation des Palestiniens en territoire conquis dans le Sud du Liban, il décida de servir dans l’armée, pour défendre son pays et protéger sa terre.

Encore à l’Ecole d’officiers il vit le Liban commencer de se déchirer dans une guerre civile qui allait durer quinze ans. Il assista également à l’invasion israélienne qui atteignit le fleuve Litani. Musulman sunnite fervent, il méprisait, tout naturellement mais sans haine, la communauté chiite des villages voisins. Il se réjouit même des efforts de l’imam Moussa Sadr pour donner les droits civiques à ces déshérités dans le cadre d’une réconciliation pacifique des Libanais. Ces tentatives échouèrent malheureusement.

Les Chiites commirent l’erreur de s’associer aux Palestiniens, puis aux Syriens qui, sous couvert d’une force arabe de pacification, occupaient une large part du territoire national, alors qu’une Armée du Liban Sud, d’essence surtout maronite, couvrait la frontière avec Israël. L’apothéose fut la naissance d’un part chiite extrémiste, le Hezbollah, dont l’agressivité fanatique empêche toute solution du conflit, laissant présager une guerre sans fin. La haine du jeune officier s’accrut quotidiennement, en voyant le Liban soumis aux prédations d’étrangers. Au sortir de l’Ecole d’officiers, Omar fut affecté, comme agent de sécurité, à l’aéroport de Rayat, dans sa Beqaa natale.

Les pages sont emplies de digressions historiques et culturelles, originales et profondes, sur la vie à la campagne : les rapports traditionnellement méfiants entre communautés religieuses, les vestiges très présents d’une civilisation multimillénaire. On y apprend également les peines et les succès des agriculteurs, métayers ou propriétaire : les moissons, la récolte des olives, des pommes et des raisins. Le folklore est décrit avec légèreté et précision. Certaines pages, historiques et sociologiques, font comprendre la complexité du Liban.

Au début de l’été 1982, Omar est instruit de quitter son poste, sans combat, lors de l’opération « Paix en Galilée ». L’armée libanaise refusait le combat, concentrant quelques troupes d’élites à la protection du Palais présidentiel. Réfugié dans la ferme familiale, à Hasbaya, il y fut cueilli par les forces d’occupation israéliennes et emprisonné près du lac de Tibériade. Il y subit de nombreux interrogatoires, sans violence. Son désespoir de patriote blessé par la situation de son pays était, à l’évidence, connu de ses interlocuteurs. Il accepta une offre de travailler pour le Mossad.

Il pourra développer l’entreprise familiale, grâce à un financement indirect par des agents israéliens à Milan, où il se rendait plusieurs fois l’an pour ses affaires ou en transit vers Tel Aviv. A chaque visite, il poussait jusqu’à Jérusalem pour y prier, dans une sotte de bien-être mystique. Disposant, à sa ferme, d’une camionnette agricole équipée d’un matériel photographique très sophistiqué, il fournit, pendant de nombreuses années, des informations essentielles sur les positions militaires des Palestiniens, des Syriens et du Hezbollah. Les diverses interventions, heureuses ou non, des Forces de défense israéliennes, qui profitaient des informations qu’il avait fournies, sont décrites.

Omar parcourut, sans encombre l’entièreté du Liban, en particulier la plaine de la Beqaa et le Sud, faisant quelques incursions jusqu’en Syrie.  Connu et apprécié, il jouissait de la confiance de tous les milieux. Il visita, pour l’identification de terroristes, divers lieux dont le camp palestinien de Ain el-Helweh, immense bidonville et véritable cour des miracles où les milices font la loi. Il passa au crible toute la frontière libano israélienne du Sud au Nord, truffée de positions militaires, ainsi que certaines régions autour de Baalbek accueillant des centres de formation iraniens ouverts à tous les combattants chiites du Liban. Il se risqua jusqu’à la frontière syrienne où sont regroupés des hors la loi et brigands, prêts à louer leurs services pour n’importe quelles opérations violentes. La déliquescence de son pays le conforta dans sa volonté de collaborer avec Israël, avec l’espoir de sauver ce qui pouvait encore l’être.

Omar avait épousé sa cousine, fille aînée de son oncle paternel, selon la tradition arabo-musulmane. Elle lui donna cinq garçons qui suivaient avec succès la voie de la petite bourgeoisie paysanne. Il avait secrètement épousé, en secondes noces, une belle jeune femme de Beyrouth, occidentalisée. Il aimait autant l’une que l’autre et parvenait à mener une double vie conjugale équilibrée. Personne ne connaissait ses activités d’espionnage en faveur de l’ennemi. Ses rapports avec ses correspondants israéliens étaient amicaux. Ce furent d’abord des juifs arabophones, puis deux agents des opérations spéciales. Ils apprirent à se connaître. L’un était un Hongrois qui avait échappé, enfant, au massacre des Croix fléchés à Budapest et avait rejoint, seul et à pied, l’Autriche. Le second, nettement plus jeune, était le fils d’un avocat de la bonne société alexandrine dont la famille avait quitté l’Egypte lors de la nationalisation de l’économie par Abdel Nasser.

Les échanges de points de vue entre Omar et ses collègues sont instructifs. Ils s’accordaient à reconnaitre que les Juifs avaient subi le pire des sorts en Europe ; les Palestiniens en payaient le prix. C’est l’une des nombreuses injustices de l’histoire des hommes. Il faut considérer l’avenir. La solution de deux Etats voisins et coopératifs est l’unique solution. Encore faut-il simultanément démembrer l’UNRWA. Il est honteux de perpétuer une situation où les enfants naissent réfugiés de génération en génération. Assistés, ils n’ont d’autre avenir que l’émigration ou la rancœur revancharde. Ils doivent avoir l’espoir de mener une vie digne par le travail et respectée par une identification nationale. Le monde ne peut plus se satisfaire indéfiniment de la présente situation. Le roman permet ce type de brèves digressions, même si elles paraissent irréalistes, pour beaucoup.

Enfin, Omar et ses collègues participèrent à la préparation et à la réalisation de liquidation de terroristes : Imad Moughniyeh à Damas et Fathi Chaqaqi à Malte. Ces opérations sont décrites dans le détail, malgré le suspens. Omar traqua aussi, longuement, le Général syrien Souleymane, fournisseur d’armes au Hezbollah du Liban. L’opération très audacieuse eut lieu, sans lui, à Lattaquié. Il venait d’être arrêté et emprisonnée dans des conditions sordides. Croupissant dans la geôle principale de Beyrouth, il espère qu’Israël, qui n’abandonne jamais ses agents, parviendra le libérer, par la force ou la corruption. Il se meurt de craintes et de regrets au sujet de sa seconde épouse, émigrée aux Etats Unis, puis restée sans nouvelle, lors de son installation dans un Etat pétrolier du Golfe persique.

L’ouvrage se lit comme un roman policier. Le style est direct et agréable ; le scénario pourrait être celui d’un film. Une lecture plaisante, fascinante, édifiante et souvent haletante, idéale pour les vacances !

à propos de l'auteur
Marcel A. Boisard est titulaire d’un Doctorat de l’Institut Universitaire de Hautes Etudes Internationales (HEI) à Genève et d’un diplôme de l’Institute of World Affairs, aux Etats Unis (Salisbury, Con.). Il a mené une carrière internationale longue et variée. Elle a combiné, à la fois, recherche et enseignement académiques et pratique quotidienne des relations internationales. Il fut brièvement collaborateur au Ministère suisse des Affaires étrangères, puis Conseiller du gouvernement du Burundi. Il fut pour un temps chargé de recherches à l’Institut de Hautes Etudes internationales. Entré au service du Comité International de la Croix-Rouge (CICR), il a été, pendant plus d‘une décennie, délégué et chef de délégation, sur le terrain des conflits, dans plusieurs pays arabe (Algérie, Yémen, Egypte, Jordanie). Il a ensuite rejoint les Nations Unies, devenant Directeur du Bureau européen, puis Directeur général de l’Institut des Nations Unies pour la Formation et la Recherche (UNITAR). Il fut promu au grade de Sous-secrétaire général. Il a participé à de nombreuses conférences et eut maintes occasions de s’adresser à l’Assemblée générale, ainsi qu’à divers Sommets mondiaux, tenus sous l’égide de l’ONU. Il a également contribué à de nombreux séminaires de réflexion sur les affaires mondiales Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parus aux Editions Albin Michel, aux Presses de l’UNESCO, du CICR et de l’ONU, ainsi que de nombreuses publications et articles parus dans des revues savantes et des journaux d’audience internationale. Les principaux thèmes qu’il y traita touchaient aux relations internationales, au monde arabo-musulman, aux rapports culturels et à la diplomatie multinationale. Son dernier ouvrage s’intitule : Une si belle illusion, Réécrire la Charte des Nations Unies, Paris, Editions du Panthéon, (sous presse) 2018 Marcel A. Boisard a été décoré de l’Ordre du Mérite par feu le Président Anouar al-Sadat.
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