Nuit de Cristal : la mémoire du pogrome nazi

Photo d'archive du 19 juin 1938, le mot Jude (juif) est peint sur les vitrines d'un magasin à Berlin tenu par des Juifs. Le 9 novembre 1938, des émeutes de masse provoquées par les nazis ont fait plus de 91 morts, détruit plus de 1 000 synagogues et laissé quelque 7 500 entreprises juives saccagées et pillées. (Photo AP, FICHIER)
Photo d'archive du 19 juin 1938, le mot Jude (juif) est peint sur les vitrines d'un magasin à Berlin tenu par des Juifs. Le 9 novembre 1938, des émeutes de masse provoquées par les nazis ont fait plus de 91 morts, détruit plus de 1 000 synagogues et laissé quelque 7 500 entreprises juives saccagées et pillées. (Photo AP, FICHIER)

La situation sanitaire nous empêche d’organiser la commémoration de la Nuit de Cristal devant le Gymnase Japy à Paris qui se déroule chaque année depuis 2014.

Nous avons donc enregistré une vidéo qui est à visionner ici.

Nuit de Cristal à Vienne : un rappel tragique de l’actualité.

L’attentat djihadiste du 2 novembre, qui s’est déroulé à proximité de la grande synagogue de la ville, a rappelé que ce lieu de culte juif était le seul à ne pas avoir été détruit par les nazis dans la capitale autrichienne lors de la Nuit de Cristal.

En effet, la vague de violences anti-juives, fut particulièrement meurtrière en Autriche, alors intégrée au Reich allemand.

C’est à Vienne, où s’étaient déjà produites des émeutes anti-juives lors de l’Anschluss en Mars 1938, que le pogrom prit ses formes les plus violentes et les plus meurtrières, avec 42 synagogues sur 43 incendiées, 27 personnes juives tuées et 88 grièvement blessées.

L’année 1938 avait débuté par l’annexion de l’Autriche par Hitler, l’Anschluss. L’armée allemande fit une entrée triomphale en Autriche le 12 mars 1938. Dès la fin cette journée les bureaux des organisations juives furent saisis par les Nazis.

Dans les jours et les mois qui suivirent, presque tous les Juifs autrichiens perdirent leurs moyens de subsistance et dans la majorité des cas leur domicile. Les mesures antisémites du Reich s’appliquèrent immédiatement.

Au lendemain de l’Anschluss, les Juifs furent forcés de revêtir leurs habits de fête et de nettoyer les rues de Vienne, accroupis sous le regard de Viennois goguenards et ravis.

Les jeunesses hitlériennes paradaient en tirant des Juifs orthodoxes par leur barbe, d’autres Juifs furent obligés de brouter l’herbe au parc du Prater.

Ces actes furent rarement commis par des nazis allemands mais plutôt par des nazis autrichiens. A Vienne, les « parties de frottage », sont quotidiennes. Des groupes de S.A. sortaient les Juifs de leur maison ou de leur magasin, leur mettaient dans les mains un seau et une brosse et les obligeaient, sous les huées et les injures des gens qui font cercle autour d’eux, à effacer sur le macadam ou sur les murs des maisons les slogans appelant à s’opposer à l’Anschluss ou debarbouiller de peinture jaune des magasins juifs.

Lors de la Nuit de Cristal, la quasi-totalité des synagogues de Vienne furent détruites. Les commerces juifs furent vandalisés et saccagés. Des milliers de Juifs furent arrêtés et déportés vers les camps de concentration de Dachau ou de Buchenwald.

Les nazis autrichiens occupèrent une place centrale au sein de la galaxie national-socialiste, suivant l’exemple d’Hitler, lui même d’origine autrichienne. Adolf  Eichmann symbolise cette implantation au cœur de la mise en œuvre du génocide.

Après guerre, la réintégration rapide des nazis dans l’espace politique se fit sous la protection des Alliés et du mythe d’une Autriche « victime » du nazisme. La présidence de Kurt Waldheim (1986-1992) fortement antisémite et qui avait participé à des crimes de guerre nazis dans les Balkans, poursuivit cette voie, aggravée en 1999 par la première victoire électorale du dirigeant d’extrême-droite Haider avec 27% des voix. Il accéda alors au gouvernement, en coalition avec la droite.

La Nuit de Cristal : une étape majeure de la persécution des Juifs

« Je vais pour rentrer à mon hôtel, lorsque je vois le ciel [virer au] rouge sang. La synagogue brûle. […] Nous ne faisons éteindre les incendies que si c’est nécessaire pour les bâtiments allemands du voisinage. Sinon, laissez brûler…

Des vitres volent en éclats. Bravo, bravo ! Dans toutes les grandes villes, les synagogues brûlent. »

Goebbels à Munich, le 10 novembre 1938

Lors de cette vague de violences organisée par les nazis, plusieurs centaines de personnes juives furent tuées et plusieurs centaines d’autres se suicidèrent. A Berlin et Vienne uniquement, 400 morts par suicides furent dénombrées.

Le chiffre total des victimes juives se monte à plus de 2500. Vingt-six mille personnes furent arrêtées et pour certaines jetées dans des camps de concentration. Deux cent soixante-quinze synagogues furent brûlées ou détruites (voir ici le déroulement organisé par les nazis)

Dans la montée du nazisme et du fascisme en Europe, la Nuit de Cristal  a représenté un jalon important.

Les nazis, au pouvoir depuis 1933, franchissaient une nouvelle étape avec cette vague de violences antisémites commises au vu et au su de toute l’Europe.

Les images des synagogues incendiées, des enfants, des femmes et des hommes assassinés, arrêtés en masse, frappés et humiliés en public ne pouvaient pas être ignorées.

Pendant le pogrom, environ 30 000 hommes juifs furent emprisonnés dans des camps de concentration. C’est la première fois que des fonctionnaires nazis procédaient à des arrestations de masse de personnes avec pour unique raison le fait qu’ils étaient juifs, sans plus de justification.

Après la Kristallnacht, le régime nazi infligea à la communauté juive une amende d’un milliard de reichsmarks « en réparation » et s’empressa de promulguer de nombreux décrets et lois anti-juifs.

Pourtant, en France les informations venues d’Allemagne ne changèrent pas la situation; ni à la politique de refoulement des Juifs qui tentaient de fuir l’Allemagne, ni à la politique de laissez faire face à Hitler. La France fut ainsi la seule grande démocratie à ne pas avoir dénoncé officiellement les massacres perpétrés dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938.

Ainsi s’annonçait déjà la participation active du régime de Vichy à la déportation des Juifs de France et à la Shoah. Moins de deux ans après la Nuit de Cristal, Pétain édictait le statut d’exclusion des Juifs et s’inscrivait dans la galaxie nazie.

La lutte contre l’antisémitisme et le fascisme plus que jamais d’actualité

La pandémie du Covid donne déjà lieu à une déferlante de propagande antisémite et complotiste dans le monde entier.

En France, Soral, toujours en liberté malgré ses condamnations à des peines de prison ferme, est évidemment au premier plan avec sa vidéo nommée Couillonavirus Communauté organisée qui tient la France.

Il y stigmatise « le gang qui a en charge la médecine d’État : Buzyn, Lévy, Bauer, Hirsch, Jacob, Guedj, Salomon… C’est la liste de Schindler. » Il éructe que les Juifs « veulent faire du pognon sur le dos des Français, affaiblir le peuple français par le nombre de morts ».

Cette propagande s’est focalise sur la diabolisation d’Agnès Buzyn et de son mari Yves Lévy, ancien directeur de l’Inserm, qui entraveraient l’action du Pr Raoult,

Elle a pris notamment pour prétexte d’une part le rôle de l’ancienne ministre de la Santé dans les débuts de l’épidémie et d’autre la présence d’Yves Lévy lors de l’accréditation d’un laboratoire de recherche de haute sécurité financé par la France à Wuhan, le 23 février 2017.

Selon ces théories, le virus du Covid est issu de ce laboratoire et a été volontairement répandu avec la complicité, voire même sous la responsabilité d’Yves Lévy, tandis que son épouse sabotait la prise en charge de l’épidémie en France. On peut même voir des caricatures montrant Agnès Buzyn en train d’empoisonner un puits, comme dans la tradition antisémite séculaire.

De son côté Marine Le Pen a plusieurs fois relayé la rumeur d’une origine « mystérieuse et inconnue » du coronavirus.

Elle prolonge ainsi les thèses de son parti contre les acquis de la santé publique.

Aux États-Unis, la présidence Trump a permis, avec sa bénédiction, un développement sans précédent des thèses complotistes et de campagnes antisémites, dirigées notamment contre Georges Soros. L’émeute néonazie de Charlottesville puis les attentats antisémites d’extrême-droite dans les synagogues  de Pittsburgh et de San Diego en constituent les conséquences directes.

En Europe, l’attentat de la synagogue de Halle en octobre répondait lui-aussi au développement du parti d’extrême-droite AfD, allié du Rassemblement national, et à la présence massive en son sein de courants antisémites et négationnistes.

La commémoration du 9 novembre inclut la solidarité avec toutes les victimes de génocides et crimes contre l’humanité.

L’actualité tragique place au premier plan la situation de la population arménienne frappée par la guerre au Haut-Karabakh lancée par les gouvernements d’Azerbaïdjan et de Turquie. La situation est dramatique, avec un énorme déséquilibre en termes de nombre de combattants et surtout de technologie, entre ceux qui défendent leur droit à rester vivre sur la terre de leurs ancêtres, et ceux qui promeuvent une idéologie de haine et veulent juste s’accaparer un territoire en le vidant de ses habitants.

Les mécanismes de l’idéologie nationaliste qui a conduit au génocide de 1915 et aux épurations ethniques en Azerbaïdjan sont à l’œuvre ici.

En France même, la population d’origine arménienne subit des agressions de nationalistes turcs liés à la mouvance d’extrême-droite de l’organisation des Loups gris. Celle-ci vient enfin d’être dissoute ici. La profanation du centre de la mémoire arménienne à Décines a rappelé que le génocide de 1915, non reconnu par les autorités de Turquie, demeure une plaie béante de la mémoire historique.

Nous pensons également à l’actualité de la mémoire du génocide des Tutsi, alors que plusieurs de ses initiateurs ont enfin été arrêtés et que le négationnisme poursuit son œuvre.

Marcel Kabanda, membre et ancien président de l’association Ibuka-France, qui regroupe des survivants du génocide des Tutsi nous a adressé le message suivant:

« Malgré la dureté des temps que nous vivons, temps marqué par la récurrence des violences extrêmes, une crise sanitaire mondiale sans précédent dans sa virulence et dans ses effets sur la vie sociale des sociétés, nous pensons à d’autres temps. »

Ce 9 novembre 2020, je pense au 9 novembre 1938 dans l’Allemagne du IIIe Reich. Je me souviens de ce moment où la haine des Juifs s’est transformée en mouvement, s’est muée en actes de violence inouïe perpétrés par des groupes nazis contre les personnes juives, leurs biens, leurs lieux de prière et de culte. Ce sont les fanatiques nazis qui ont commis les forfaits. Mais ceux-ci se sont accomplis au milieu de citoyens bien comme il faut, respectueux de la l’ordre et de la loi, prenant soin de leurs familles et de leurs biens.

Ils ne se sont pas sentis responsables de la sécurité des juifs persécutés. La question est d’actualité.

Paradoxalement, l’injonction à la distanciation sociale n’est pas un appel à l’indifférence. C’est un appel à prendre conscience qu’il dépend de moi que l’autre vive.

L’antisémitisme d’hier et d’aujourd’hui est notre affaire à tous. C’est pour cela que j’ai tenu à vous exprimer aujourd’hui ma sympathie. Je suis le gardien de mon frère ! Si j’ai pas la force nécessaire pour empêcher qu’il tombe, je dois au moins pleurer sa mort, protéger sa mémoire contre l’oubli ou le dénigrement, veiller à la continuité de son humanité au de là des actes de dégradation dont il a été victime »

La pandémie du Covid a perturbé cette année notre commémoration.

Espérons que la fin de cette catastrophe sanitaire permette l’organisation des prochaines échéances de mémoire et de combat contre tous les racismes.

à propos de l'auteur
Fondateur de l'association Memorial98 dédiée à la lutte le racisme, l'antisémitisme et le négationnisme. Animateur du blog Memorial98
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