Nucléaire iranien : la voix dissonante de la France

Sur cette photo publiée par le site officiel du bureau du leader suprême iranien, le guide suprême l'ayatollah Ali Khamenei s'adressant dans un discours télévisé marquant le Quds annuel, ou le jour de Jérusalem, à Téhéran, Iran, vendredi 22 mai 2020. (Bureau du Guide suprême iranien via AP)
Sur cette photo publiée par le site officiel du bureau du leader suprême iranien, le guide suprême l'ayatollah Ali Khamenei s'adressant dans un discours télévisé marquant le Quds annuel, ou le jour de Jérusalem, à Téhéran, Iran, vendredi 22 mai 2020. (Bureau du Guide suprême iranien via AP)

L’accord sur le nucléaire iranien (le PAGC-Plan d’action global commun) conclu le 14 juillet 2015 avait été précédé, on s’en souvient, de négociations âpres et longues, secouées par de nombreux rebondissements, parmi lesquels certains, provoqués par le Ministre des Affaires Étrangères de l’époque, Laurent Fabius.[i]

Laurent Fabius représentait la France dans les pourparlers avec son homologue des États-Unis, John Kerry, aux côtés du Royaume-Uni, de la Chine, de la Russie et bien sûr de l’Iran.

Parmi ces rebondissements, on se souvient que Fabius avait quitté la table de négociations un soir de novembre 2013 critiquant un « jeu de dupes ». Plus tard, au mois de mai 2015, soit deux mois à peine avant la conclusion de l’accord, le NYT rapportait une joute verbale entre Laurent Fabius et le Guide Suprême de l’Iran, l’Ayatollah Ali Khamenei portant sur la possibilité pour les inspecteurs de l’AIEA-Agence Internationale de l’Énergie Atomique, de contrôler tous les sites nucléaires, y compris les sites militaires.

La France, par la voix de Laurent Fabius, exigeait que l’accord en cours d’élaboration prévoie cette possibilité et à défaut, menaçait de ne pas l’approuver. La République islamique d’Iran, quant à elle, faisait appel à la plus haute autorité de la théocratie, l’Ayatollah Ali Khamenei, et répondait en s’opposant formellement à cette revendication.

La suite, on s’en souvient, a vu l’accord approuvé par toutes les parties quelques semaines plus tard, y compris la France…et pourtant, sans aucune disposition autorisant l’AIEA à inspecter les sites militaires.

Sur la forme, on imagine bien sûr que la pression des autres pays de la communauté internationale et surtout celle du Président Obama exercée sur la France fut telle que celle-ci du avaler son chapeau et abandonner son exigence.

Sur le fond, ceux qui critiquent l’accord de 2015 disposent là d’une forte légitimité: l’accord de 2015 est censé garantir que l’activité nucléaire de l’Iran reste pacifique, mais les garants de cet accord, l’AIEA, n’ont aucun moyen de contrôler cela puisqu’ils n’ont pas accès aux sites iraniens « non-pacifiques », c’est-à-dire les sites militaires.

Nous sommes près de six ans plus tard, et les négociations sur le nucléaire iranien sont une nouvelle fois sur le devant de la scène. Les États-Unis dirigés par Trump sont en effet sortis de l’accord le 8 mai 2018. A peine un mois après son arrivée au pouvoir, le Président Joe Biden a manifesté son intention de rouvrir la voie diplomatique pour réintégrer un accord avec l’Iran.

Et voilà que la France vient à nouveau semer le trouble dans ce parcours censé ramener tout le monde à la situation pré-Trump. Cette fois, c’est la voix de son Président Emmanuel Macron qui, le 4 février 2021, appelait au renouvellement des négociations sur le nucléaire iranien, mais en impliquant l’Arabie saoudite et Israël, en tant que « partenaires clés dans la région et directement concernés ».[ii]

Cette revendication est autant légitime, quand on regarde la situation avec un peu de recul, qu’incongrue lorsqu’on connait un peu l’histoire des relations de l’Iran post-révolution islamique avec les autres pays du Moyen-Orient. Et pourtant, on ne peut qu’être admiratif devant un tel pas courageux formulé par Emmanuel Macron.

La question est donc de savoir aujourd’hui, dans le contexte des dernières évolutions de ce dossier, jusqu’à quand la France tiendra-t-elle bon dans cette demande ?

On sait que l’Iran a refusé la main tendue des États-Unis et a au contraire, encore réduit les possibilités des inspecteurs de l’AIEA. Tout laisse à penser que, tant l’Iran que les États-Unis sont en train de prendre leurs marques afin que, lorsque l’heure des compromis aura sonnée, ils se trouvent dans la meilleure position possible. Mais une chose est sûre : aucun des deux ne fait acte d’avoir entendu la demande de Macron…

Et même son propre Ministre des Affaires Étrangères, Jean-Yves le Drian, qui s’exprimait le 2 mars 2021 devant la Commission des Affaires Étrangères de l’Assemblée Nationale[iii] n’a eu aucun mot relatif à cette demande. Bien au contraire, son discours était entièrement calé sur celui de la nouvelle administration américaine.

Il est vrai qu’entre temps, s’est tenue une réunion entre les pays européens du PAGC (la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne) d’une part et les États-Unis d’autre part. Cette rencontre a donné lieu justement à cette main ouverte vis-à-vis de l’Iran. Est-ce à cette occasion que la France s’est vue imposée de rempocher son idée incongrue ? Tout le laisse croire, même si cela vient en contradiction complète avec la volonté exprimée dernièrement par le nouveau Secrétaire d’État américain Antony Blinken, de pouvoir compter sur une Union Européenne forte.

Parions et regrettons qu’une fois de plus dans ce dossier, la France se verra obligée de taire son originalité et son courage.

[i] Voir https://www.lepoint.fr/monde/laurent-fabius-homme-de-fer-contre-l-iran-01-07-2015-1941423_24.php

[ii] Voir The Times of Israel: https://fr.timesofisrael.com/nucleaire-macron-veut-trouver-un-moyen-dimpliquer-ryad-et-jerusalem/

[iii] Voir à 00:47:00 http://videos.assemblee-nationale.fr/video.10412092_603e6d40b1511.commission-des-affaires-etrangeres–m-jean-yves-le-drian-ministre-de-l-europe-et-des-affaires-etr-2-mars-2021

 

à propos de l'auteur
Laurent souhaiterait partager ses observations de la vie israélienne et française à travers son regard de Juif français devenu israélien il y a 13 ans. Il a pris l'habitude de regarder et analyser les phénomènes politiques, culturels, religieux, géopolitiques, sous un regard différent de celui qu'on a l'habitude de voir. En effet, avant d'arriver en Israël, il a vécu en France, en Allemagne, en Belgique et au Royaume Uni. Il observe les phénomènes humains avec un très large point de vue, puisant dans son expérience de vie et dans son désir d'écrire. Laurent a passé son enfance en Allemagne, fait ses études de management en Alsace et passé sa carrière professionnelle au Royaume-Uni, en France, en Belgique, en Israël.
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