Nouveau gouvernement : compromis ou compromission

Le président bleu et blanc Benny Gantz et les membres du parti Moshe Yaalon et Gabi Ashkenazi, lors d'une réunion de faction du parti à Tel Aviv, le 8 janvier 2020. Photo de Miriam Alster / Flash90
Le président bleu et blanc Benny Gantz et les membres du parti Moshe Yaalon et Gabi Ashkenazi, lors d'une réunion de faction du parti à Tel Aviv, le 8 janvier 2020. Photo de Miriam Alster / Flash90

Le compromis est un arrangement dans lequel on se fait des concessions mutuelles. La compromission est le fait d’exposer quelqu’un, de s’exposer à un préjudice moral ou d’engager sa réputation dans une affaire douteuse ; il s’agit souvent d’un arrangement conclu par lâcheté ou intérêt. Il est trop tôt pour juger la décision de Benny Gantz d’entrer dans un gouvernement d’union avec le Likoud. On jugera aux actes et les procès d’intention qu’on lui fait ne sont pas dignes de politiciens sérieux.

Pour l’instant la déception, la colère et l’incompréhension sont les seuls sentiments qui dominent dans les prises de position de ceux qui avaient misé sur un changement radical de gouvernance. Certains ne décolèrent pas et l’obsession d’avoir été trahis instille à présent de la haine dans leurs propos.

Bien que Gantz n’ait pas réussi à se hisser sur le podium, il a gagné au change puisque le Likoud a fait plus de concessions en acceptant la parité ministérielle alors que les amis de Bleu-Blanc ne comptent que 17 députés contre 52 pour la droite. La seule incertitude reste la passation de pouvoirs dans 18 mois. D’ici là, le pays et les dirigeants politiques auront évolué. L’espace politique se sera recomposé.

Par ailleurs, quelques acquis sont indéniables. Plusieurs ministères régaliens sont dès à présent aux mains de Kahol-Lavan qui dispose d’un droit de veto sur les décisions les plus importantes. La droite extrême a été neutralisée, voire décomposée. Elle aura beaucoup de mal à s’en remettre de ses projets nationalistes. L’omnipuissant Netanyahou, qui était à la tête de quatre ministères, va se trouver encadré après avoir perdu ses alliés nationalistes.

La Cour Suprême, qui était visée par la droite et l’objet de tous ses ressentiments, ne sera pas démantelée. Il y aura parité au Cabinet de sécurité, véritable mini-gouvernement où les décisions importantes, politiques et sécuritaires, sont prises à la majorité. Ce serait donc de la mauvaise foi que de parler de compromission sauf si l’objectif recherché est de s’entêter dans une opposition convulsive et stérile.

Les attaques au-dessous de la ceinture sont le fait de ceux qui manquent d’argument politique. L’ancien chef d’État-major, traité de benêt ou de niais, attire sur son seul nom tous les tristes qualificatifs qui rejaillissent sur l’institution la plus vénérable, Tsahal. Ses adversaires veulent oublier que cet homme, avec si peu de qualités et de discernement selon eux, a pu diriger et organiser ceux qui détiennent entre leurs mains l’avenir et la sécurité du pays. Ils sont convaincus qu’il n’est entouré que d’incapables et d’opportunistes. C’est pourquoi l’attaque est ignoble.

Pourtant on ne peut pas dire qu’il y a eu débauchage individuel. Gantz n’a pas été seul à faire son choix, comme Edouard Philippe ou Bruno le Maire en France. Tous ses coéquipiers et la totalité des députés de son parti l’ont suivi sans exclusive, à une exception près. Les récalcitrants avaient pourtant le choix évident de rester dans l’opposition et de rejoindre Yaïr Lapid. 14 députés de Résilience, un indépendant et deux Travaillistes n’ont pas hésité à faire le grand saut alors qu’ils s’étaient engagés à ne jamais figurer dans un gouvernement dirigé par un premier ministre mis en examen. Ils ont mûri leur décision et analysé tous les cas de figure.

Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. Le chemin est long entre le projet politique et son aboutissement, entre un désir et sa satisfaction, entre une promesse et sa réalisation. Ce n’est pas parce qu’un but semble proche qu’on va forcément l’atteindre. Tout est à faire, tout est à risquer, tout est à entreprendre et c’est le bout du tunnel qui définira la victoire ou l’échec.

Dans un langage très populaire, le docteur Éric Setton, ancien lieutenant-colonel de Tsahal, actuel directeur du Herzliya Medical Center, sympathisant convaincu de gauche, de celle des Travaillistes et de Meretz, a donné son propre avis sans équivoque : «Malheureusement, je n’arrive pas à comprendre quelle était l’autre alternative à Gantz. Il a choisi le moindre mal. Un accord qui ressemble à un bras de fer. Laisser Netanyahou seul au pouvoir est un désastre. L’opposition c’est de la blague. Rien ne se fait à partir des bancs de l’opposition. C’est possible qu’ils se fassent bouffer, mais je les connais un peu, ce n’est pas demain la veille. Amir Eshel qui est le conseiller de Gantz était mon commandant. Un homme exemplaire avec un IQ et un EQ des plus élevés. Izhar Shai, aussi, un sioniste avec de vraies valeurs. Gabi Ashkenazi était chef d’État major et je l’ai rencontré plusieurs fois. Loin de la caricature d’Eretz Nehederet, il est subtil et intelligent. Traiter tous les politiciens de corrompus et de traîtres, c’est faire le jeu des populistes.

Et je réitère ma question, quelle autre solution pratique à préconiser ? Faut-il se rendre et capituler ? L’opposition c’est la capitulation. C’est accepter le pouvoir absolu de Bibi. Gantz n’avait pas la majorité pour voter la loi empêchant un premier ministre inculpé de siéger. Même s’il avait réussi à la faire passer, elle n’aurait pas survécu à Bagatz, la Cour Suprême, et de plus c’est une loi à double tranchant. Devant ces données, Gantz a fait ce qu’il faut faire pour ne pas se retrouver aux poubelles de l’histoire. Se rendre sans combattre n’est pas dans la nature de son équipe. Je ne supporte pas l’inaction et le blabla. L’opposition pour l’opposition n’est pas ma tasse de thé. Il ne faut en aucun cas laisser l’exécutif aux seules mains de Bibi.

L’accord KL-Likoud est un accord bras de fer. Ce n’est pas une compromission, c’est une guerre de tranchées. Les doux rêveurs et les révolutionnaires qui attendent le moment propice pour monter sur les barricades, n’ont pas compris que ce n’est pas la mode ici. Pouvons-nous encore attendre après dix ans de Bibi ? On pourrait certes se retirer à Sde Boker ! Le seul moyen de bloquer l’exécutif est de faire partie de l’exécutif. La gauche a siégé pendant dix ans dans l’opposition et s’est rétrécie comme une peau de chagrin. Ce n’est pas le peuple qui est a droite, c’est notre désertion qui a laissé le terrain libre à la droite. L’opposition ne joue aucun rôle réel malheureusement dans notre système. La vraie opposition est au sein du gouvernement».

Une telle profession de foi laisse sans voix, de la part d’un médecin, et surtout d’un médecin militaire qui a consacré sa vie au pays. Des gens de ce calibre et de hautes convictions ne peuvent pas être traités de traîtres impunément.

Après plus d’une année de tractations et d’immobilisme, un gouvernement est enfin nommé. Il a beaucoup de pain sur la planche pour contrecarrer la crise économique et sanitaire. Deux clans seront face à face mais il faut espérer qu’il ne s’agira pas d’une guerre de tranchées. Nous analyserons en détail, dans un prochain article, les hommes et les postes ministériels, certes au début avec une certaine indulgence car il était temps de mettre fin à une situation de blocage politique qui portait préjudice à la stabilité et à la cohésion du pays.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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