Nous n’irons pas voir Auschwitz, Mamie

Mamie, Jérusalem - 1970
Mamie, Jérusalem - 1970

Lire ce livre, cette BD, c’est comprendre un peu mieux ce que c’est qu’être “juif-polonais” lorsqu’on a jamais mis les pieds en Pologne.

Le weekend dernier, je suis partie camper sur une plage avec cette BD. Oui, il y a une BD qui porte un nom pareil, et qui raconte le voyage de deux frères, deux français “juifs-polonais”, sur les traces de leur grand mère chérie récemment décédée, sur ce qui reste des 3 millions de juifs polonais assassinés pendant la Shoah et des 300 000 qui ont survécu.

Et moi, je suis partie camper avec des amis et j’ai emmené ce livre. Et à mon réveil, vers 6 heures du matin, alors que tout le monde dormait encore, je me suis assise sur un coin de sable pour le lire, d’une traite.

Du “Ah bon, il y a encore des juifs en Pologne ?” jusqu’au “ce pays maudit” en passant par cimetière de Bagneux, là où reposent ceux qui ne sont pas morts à Auschwitz, ce livre, c’est notre voyage, celui que nous avons décidé de faire un jour, mais pas encore. Le voyage que la génération de mes grands-parents – les survivants – a interdit à ses enfants et que nous avons commencé à envisager, ma soeur et moi, il y a quelques années seulement, après le décès de notre grand mère, tiens, d’ailleurs.

En lisant ce livre, j’ai pensé à toi, Mamie, du début à la fin. Enfin, d’ailleurs, peut-être surtout au début et à la fin. Et quand je l’ai terminé, tu me serrais la gorge, malgré ton sourire en coin.

Je suis partie marcher sur la plage en pensant à toi, Mamie, et j’ai essayé de penser à ce que représente pour moi l’identité juive polonaise. Ce qu’on nous en a transmis, c’est un goût aigre, comme celui des cornichons, étrange et difficile à apprécier, mais dont il est aussi difficile de se débarrasser, comme un goût de hareng salé aux oignons.

La Pologne a un goût de vodka bison, celle dont tu voulais boire un dernier verre à l’hôpital, avant de nous quitter. Celle qu’on a bu à ton enterrement, à ce fameux cimetière de Bagneux. Un goût de rires et de larmes.

La Pologne juive tient dans une vieille boite en fer, cachée dans le recoin d’un placard, avec à l’intérieur, quelques lettres illisibles et des photos un peu brûlées, un tract du parti communiste, des tickets de rationnement, des faux papiers et une étoile jaune en tissu. Le judaïsme polonais a des sonorités de klezmer, des blagues et des vannes à l’accent Yiddish à vous faire rougir. Il est plein de noms imprononçables que l’administration française a remplacé, tant bien que mal. Le judaïsme polonais s’est assimilé à la France, car il n’avait plus d’autre pays.

Le judaïsme polonais pense qu’on a toujours faim, qu’on est toujours trop maigre, et ça lui donne des palpitations. D’ailleurs, il est hypocondriaque, et totalement névrosé. Il n’est pas apprécié des Polonais, car il les fait se sentir coupables pour un oui ou pour un non, enfin surtout pour les pogroms d’avant et d’après guerre, pour l’exil, pour l’Holocauste, pour la destitution de nationalité en 1968 de ceux qui avaient survécu, de ces fous qui sont restés… Il est maudit, comme la Pologne et comme les Juifs. Mais malgré tout, envers et contre tout, il existe encore.

Je marche sur le sable, et je réalise que c’est tout. Du moins, c’était tout ce qu’on m’a transmis, et peut-être bien tout ce que je pouvais voir et ressentir à propos de la Pologne avant de lire cette bande dessinée. Le reste, ce sont des images de corps osseux et décharnés aux cheveux ras. Et toi, mamie, qui parfois te réveillait la nuit en hurlant.

Je marche et tout à coup, quelqu’un me parle et je sors de mes pensées. Deux pêcheurs, dans les 70 ans, me disent bonjour. Ils me proposent un verre de vodka. Ils me remplissent un verre IMMENSE et me mettent tout un tas de “tomates et des concombres du jardin” dans une assiette. Je m’assoie à côté d’eux. Nous trinquons: « Leh Haim! » – à la vie! – Ils me voient boire à petites gorgées et s’excusent de ne pas avoir de Redbull pour accompagner la vodka. Je les regarde, et on se marre tous les trois, assis sur le sable. Il est 8 heures du matin.

“On n’a pas attrapé grand chose pour le moment. C’est à croire que les poissons sont encore en quarantaine”. Leurs blagues n’ont pas la sonorité Yiddish, elles ont l’accent Yéménite, mais franchement on pourrait s’y méprendre.

Après une dizaine de minute à discuter pêche et petits-enfants avec ces messieurs, je n’en suis qu’à mi-chemin de cet immense verre de vodka au goût de rires. Je lutte et je savoure. Ils me proposent d’emmener le verre avec moi. “Quand tu auras fini, hop! Tu le jettes. Mais dans une poubelle hein!”

Je me remets en route, direction mon campement. Je marche et je réalise tout à coup qu’il y a d’autres campements un peu partout sur cette plage. Anniversaires, bar mitzvahs, enterrements de vie de jeunes filles et garçons… Tout le monde a l’air de faire la fête.

Me voilà revenue. Mes amis sont réveillés et ils ont préparé un chakchouka pour le petit déjeuner. J’ai toujours mon verre à la main, moitié vide, moitié plein. Je bois une dernière gorgée en murmurant “Leh Haïm!” à la vie ! –  et je renverse le reste de la vodka sur le sol, pour les morts. Pour Mamie.

à propos de l'auteur
Israël, il fallait y aller pour comprendre plutôt que se contenter d'écouter ceux qui en parlent, en bien ou en mal. Depuis, c’est une quête perpétuelle…
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