Notre civilisation occidentale face à la pandémie : un colosse aux pieds d’argile…

Une femme promenant son chien sur un pont de Paris, avec la tour Eiffel vue en arrière-plan, lors du confinement à l'échelle nationale pour contrer le COVID-19, le mardi 7 avril 2020. (Photo AP / Christophe Ena)
Une femme promenant son chien sur un pont de Paris, avec la tour Eiffel vue en arrière-plan, lors du confinement à l'échelle nationale pour contrer le COVID-19, le mardi 7 avril 2020. (Photo AP / Christophe Ena)

J’ai longtemps hésité avant de saisir cette terrible question à bras le corps : fallait il exercer une ingéniosité exégétique sur ce mal mystérieux qui nous frappe tous, tant que nous sommes, et qui se joue de nous, d’un bout à l’autre de notre monde.

Chaque jour apporte son lot de morts de l’épidémie ou d’infectés par ce terrible coronavirus : que ce soit dans les Emirats arabes unis, en Iran, en Israël ou en Australie, voire même dans toute l’Asie du sud (car c’est de Chine qu’est parti l’épidémie), partout dans notre monde civilisé, aucune région n’est épargnée et même notre voisine l’Italie a dû faire face à ces développements à la fois imprévus et très inquiétants.

Je n’ai nullement envie de faire une lecture théologique ou religieuse de ce mal qui s’abat sur nous et qui fait penser soit à l’horrible grippe espagnole des débuts du XXe siècle et qui emporté des millions d’hommes, soit à d’autres épidémies comme la peste noire du XIV e siècle. A ce propos, je ne résiste pas à la tentation de citer un témoin oculaire de l’époque, le philosophe post maimonidien de Provence, Moïse ben Josué de Narbonne (1300-1362) qui dit ceci dans l’un de ces commentaires : Androlomasia (la peste) s’est abattue sur le monde, elle tue à la fois les bons et les méchants… C’est-à-dire que la maladie ne fait pas le tri, elle emporte quiconque se trouve sur son chemin…

Pourquoi ai je produit cette citation ? Certes, notre homme était à la fois philosophe et médecin, comme la plupart des lettrés de l’époque, et aussi parce que la minceur des savoirs médicaux de l’époque se limitait à des prises de sang  (saignées) et à l’administration de quelques gouttes dé thériaque… Maimonide lui-même affirme que tout bon médecin a toujours sur lieu sa petite fiole de thériaque…

Ce qui frappe l’observateur-philosophe dans l’affaire qui nous concerne et nous inquiète au plus haut point, c’est notre vulnérabilité, notre statut de créature, exposée à tant d’aléas de l’existence. Nous nous sommes lancés à la conquête de l’espace, voilà aussi des siècles que nous subjuguons la nature dans tous les domaines, et voici qu’un simple virus, presque absolument inconnu au bataillon, menace de faire des ravages dans nos rangs…

Comment faire pour penser rationnellement ce qui nous arrive ? Je ne cherche pas à insinuer je ne sais quelle présence d’une Providence divine dans l’Histoire, dans notre vie de tous les jours, de notre conscience ni à m’engager dans je ne sais quelle lecture extra-rationnelle de ce terrible malheur. Je ne crois pas qu’il y ait une sorte d’intelligence cosmique, responsable de ce qui nous arrive et que cela serait la punition pour ne je sais quels péchés cachés ou mystérieux qu’une partie de l’humanité aurait commis et pour lesquels elle devrait expier. Cela me fait penser à la réaction de quelques esprits obscurantistes qui avaient donné jadis une interprétation culpabilisatrice d’une certaine maladie que l’on combat encore aujourd’hui, mais avec plus de moyens… Les gens auraient été punis là par où ils avaient péché. Un tel raisonnement est à bannir.

La réflexion, sans prétention aucune, que j’entends mener dans ces quelques lignes, est avant tout d’ordre éthique. Je ne conteste pas la définition de la maladie donnée par Hippocrate, à savoir la rupture, momentanée ou définitive, de ce phénomène observable que sont la vie et la bonne santé. Et la première des questions à poser serait, me semble t il, la suivante : pourquoi sommes nous si désarmés, si vulnérables ? En quelques jours, en quelques semaines, nous nous retrouvons exposés, dans le monde entier, à une mort probable…

Je ne veux pas compliquer la réflexion en m’en prenant à la nature du régime chinois qui a commencé par nier les faits et ensuite, à prendre des libertés avec la Vérité… J’ai tout de même une pensée émue pour ce pauvre docteur, un ophtalmologue, qu’on a sévèrement puni alors qu’il avait fait le bon diagnostic… Il en est mort et on peut considérer qu’il avait servi magnifiquement son serment d’Hippocrate alors que le régime autoritaire de son pays envisageait les choses d’une tout autre façon.

Tous les Français qui ont suivi une scolarité normale se souviennent de cette phrase inoubliable de Montaigne dans ses Essais (je crois) : Science sans conscience n’est que ruine de l’âme… Est-ce ce qui nous arrive présentement ? On pourrait le concevoir car certains développements de notre civilisation occidentale, originellement judéo-chrétienne, piétinent allégrement toutes nos valeurs. Ces temps de désacralisation, de laïcisation outrancière ont un peu perdu le nord. Nous avons chassé la Transcendance de notre univers sans l’avoir jamais remplacée par autre chose…

Nous en sommes arrivés à un point où nous nous considérons comme étant à ‘origine de nous-mêmes. De créature de la Nature et d’une Providence toute puissante nous sommes devenus des magiciens du progrès, sans visibilité aucune. Nous poursuivons une croissance infinie sans se rendre compte, sauf tout récemment, que ce n’est pas nous qui avons créé le monde. Nous avons cherché à le changer, ce qui est parfaitement légitime. Mais nous étions dans l’erreur en faisant du progrès technique notre nouvelle religion.

Que faire aujourd’hui ? Inverser la tendance, tourner le dos au progrès ? Non point, il conviendrait simplement d’adopter un Nouveau Penser qui consiste à instiller une dose de pensée théologique dans notre philosophie de vie. Il est absolument anormal que nous ne sachions pas où nous allons ? Cela me fait penser aux sagaces questions que Goethe se posait en son temps, dans sa pièce Faust.

Par exemple, il recommandait d’adopter une attitude, hélas délaissée aujourd’hui depuis bien longtemps : ne faites pas (quelque chose) si vous ne la sentez pas (Tut es nicht, wenn Ihr es nicht fühlt). Le couple infernal Faust-Méphistophélès est hautement instructif ; si l’homme veut transcender sa condition, il devra, d’une certaine manière, pactiser avec le diable. Certes, il existe d’autres voies, d’autres méthodes pour y parvenir dans tomber dans le piège ni déchoir.

De récents événements qui ont, comme on dit, défrayé la chronique, ont fait porter le débat sur la place de l’éthique ou de la morale (autrement dit) dans notre vie sociale. On a feint d’avoir enfin honte de l’époque, pas si lointaine, où l’on permettait à un auteur de se vanter urbi et orbi, de ses relations sexuelles avec des petites filles. Certains avaient même osé dire que le génie littéraire (sic) pouvait rejeter ou ignorer la moindre préoccupation éthique. C’est de l’idolâtrie moderne, c’est la perversion de tous nos idéaux judéo-chrétiens qui assignaient à la vie un sens, une valeur et une promesse.

Il n’est pas question ici de s’auto flageller ni de prescrire la voie à suivre. Je suis certain que la science médicale et biologique nous aideront à surmonter cette dure épreuve, qui ne relève que de la Nature et de l’essence humaine. Mais le fait qu’on ait dû prendre tant de mesures de confinement prouve  que même la mondialisation n’a pas que du bon et du bien… Il est vrai que des décennies de confrontations idéologiques ont un peu émoussé notre sens moral.

Mais dès que l’on a prononcé ces deux mots on nous reproche bruyamment de vouloir imposer un ordre moral, et la «bienpensance». Or, il n’en est rien. Ce n’est pas une régression de la pensée que de rappeler que l’homme ne peut pas tout se permettre, il n’est pas le seul maître à bord.  Il est assez cocasse de relever que c’est depuis peu qu’on entend des voix dire que nous devons transmettre à nos enfants un monde en bon état, des villes où il fait bon vivre, un ordre social imposant des restrictions aux puissants et étendant une main protectrice sur les plus faibles…

Nous devons faire notre examen de conscience et tirer toutes les leçons de ce qui nous arrive. L’avenir n’est écrit nulle part et l’homme n’est ni omniscient ni omnipotent.

Ce n’est pas l’Apocalypse mais cela pourrait le devenir.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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