Non seulement disparue, mais aussi abandonnée par le système

Ce que le cas de Haymanut Kasau dit du pouvoir, de la visibilité et de l’urgence en Israël.
Il y a de cela deux ans, j’arrivais au centre d’intégration du 9 de la rue Tzahal, à Safed, dans le nord d’Israël.
C’était la fête de Pourim, au tout début de la guerre : tout était confus et le fait de continuer à vivre semblait la seule façon de ne pas perdre la raison. Comme tant d’autres, je cherchais une chose à laquelle me raccrocher, une petite action de nature à me donner un but. C’est ainsi que je me suis retrouvé à distribuer des paniers-cadeaux de Pourim au centre d’intégration – un lieu symbole de renouveau, un foyer transitoire, un havre de paix pour les immigrés de fraîche date. Mais l’atmosphère y était lourde, non pas à cause de ce que j’y voyais, mais à cause de ce qui manquait.
Haymanut Kasau était portée disparue depuis déjà près d’un mois
Une fillette de neuf ans, une immigrée d’Éthiopie arrivée il y a peu, avait disparu de l’endroit même où je me tenais. Je n’y ai entendu aucun cri. Je n’y ai vu aucune panique. Son nom ne résonnait pas dans les couloirs. On le disait à voix basse, presque dans un murmure. Il n’y avait aucun sentiment d’urgence. Juste une inquiétude à la fois pesante et silencieuse – une inquiétude qui ne franchissait pas les limites de ce bâtiment, n’allait jamais au-delà.
Aujourd’hui, deux années se sont écoulées.
Ces toutes dernières semaines, l’affaire fait de nouveau la une des journaux depuis l’annonce du chef de la police israélienne selon laquelle le dossier est désormais de la responsabilité de Lahav 433, l’unité nationale chargée des crimes les plus graves ou relevant de structures organisées. Une décision importante – mais tardive. Bien trop tardive.
L’affaire Haymanut n’est pas au cœur des préoccupations du public
Fille d’une famille de nouveaux immigrés installée dans un centre d’intégration dans une ville de la périphérie, loin des lieux de pouvoir et des chambres d’écho populaires. Il n’y a pas de liens politiques, pas de lobbyistes, personne n’appelle les studios de télévision chaque soir pour demander des réponses. Peut-être est-ce pour cela que son histoire est restée en marge et ne s’est jamais muée en une affaire nationale, confinée à ce que les autorités ont qualifié à plusieurs reprises de « discussions à huis clos ».
Ce n’en est pas pour autant une affaire de moindre gravité
Tout ça parce que cette enfant n’a pas le profil habituel, de ceux qui captent immédiatement l’attention du public et des autorités. En Israël, la visibilité n’est pas donnée à tout le monde, l’urgence non plus. Je ne peux m’empêcher de penser que si cela avait été une enfant d’un autre milieu social, d’une autre ville, les choses se seraient faites plus vite. Il y aurait davantage de ressources mobilisées, davantage de personnel affecté et l’affaire aurait été traitée dès le début comme une question requérant une attention immédiate et soutenue.
La manière dont les autorités ont traité cette affaire en dit long
Cette disparition aurait dû être évoquée par le Comité de sécurité intérieure de la Knesset. La disparition d’une jeune enfant – surtout d’un établissement géré par l’État – est, avant tout, une question de sécurité intérieure. Pourtant, la discussion a eu lieu, mais au sein du Comité de l’Immigration et de l’Intégration. Lors de cette audience, les rapports de police ont fait apparaître des contradictions troublantes, à commencer par l’aveu, contraire aux déclarations antérieures de hauts responsables, que le service de sécurité intérieure, le Shin Bet, n’avait pas pris part à l’enquête.
Deux ans plus tard, il n’y a presque aucune réponse
Comment est-il possible qu’une enfant disparaisse en Israël sans que l’on ait la moindre piste exploitable ? Où sont passées toutes ses capacités dont le pays ne cesse de se vanter ? C’est le même mantra, bien connu, qui se répète encore et encore : « discussions à huis clos ». Le public ne sait rien. Sa famille ne sait rien. Et le temps passe. À ce jour, ni la famille ni le grand public n’ont été autorisés à participer aux fouilles, dans les conditions de sécurité appropriées.
Il est peut-être temps de changer les mots
D’arrêter de la dire « disparue » et dire la triste vérité : Haymanut est une enfant qui a été enlevée en Israël.
Ce n’est pas qu’une question sémantique. Les définitions façonnent la réalité. Et dans le contexte israélien, cette classification conditionne l’attitude des services officiels. Une « disparition » est traitée comme un événement tragique mais limité, alors qu’un « enlèvement » déclenche un niveau très différent d’urgence, de coordination et d’allocation des ressources. Avec un effet sur les services impliqués et le déploiement des moyens d’enquête, sans oublier le niveau de pression publique et politique considéré comme légitime.
Les mots ne décrivent pas seulement la réalité – ils la structurent. Le fait de continuer à utiliser des mots qui atténuent la gravité de cet événement en dit long sur notre société : qui reçoit l’attention et qui est laissé pour compte, quelles histoires se muent en missions nationales et lesquelles restent circonscrites à une famille, une communauté, une ville de la périphérie.
Nous avons déjà vu cela
Avera Mengistu et Hisham al-Sayed, civils israéliens détenus par le Hamas pendant plus d’une dizaine d’années, sont revenus en Israël après des années d’oubli de la part des autorités. Sur la place des Otages de Tel Aviv, lors des rassemblements, un compteur numérique égrène méticuleusement le temps écoulé depuis le 7-Octobre. La différence entre l’horloge qui a décompté la durée de leur captivité et celle qui a décompté celle des otages actuels ne se compte pas seulement en heures. Elle est un fossé social qui se creuse entre la douleur reconnue comme nationale et celle qui reste marginale.
Cela ne se limite pas à l’histoire de Haymanut ou à celle de la communauté éthiopienne. C’est l’histoire de tous ceux qui n’ont pas accès au pouvoir, qui ne possèdent ni contacts, ni ressources, ni la capacité de faire entendre leur voix. Des gens qui ont leur lot de souffrances mais personne pour les faire entendre à haute voix.
Les citoyens qui se sentent concernés ne sont pas totalement démunis
À tout le moins, ils ont le pouvoir de refuser que cette affaire ne disparaisse en silence et d’insister pour qu’on en parle en place publique, qu’elle soit prise en charge dans les enceintes appropriées et décrite avec l’urgence qu’elle exige. Car lorsqu’une disparition est traitée comme quelque chose qui peut être géré à huis clos, le silence est tout sauf neutre. Il fait partie du résultat.
Au final, c’est un choix que nous faisons au niveau social
Haymanut veut dire « foi ». Je crois profondément qu’elle va revenir. Mais la foi seule ne suffit pas. Ce qu’il faut, c’est un plan d’action clair, les bonnes personnes, les bons outils technologiques et le déploiement complet de toutes les capacités disponibles. Chaque minute compte.
Nous pouvons continuer notre petit bonhomme de chemin, expliquer, justifier et garder le silence.
Mais nous pouvons faire autrement en donnant à entendre la voix de celles et ceux qui n’en ont pas.
