Nietzsche. La conquête d’une pensée un livre de Patrick Wotling

Patrick Wotling Nietzsche. La conquête d’une pensée. PUF, 2023
Patrick Wotling Nietzsche. La conquête d’une pensée. PUF, 2023

Il n’existe pas un seul Nietzsche, mais plusieurs, même si l’on ne doit pas supposer une coupure radicale entre différentes expressions d’une même pensée, d’un même auteur… Il convient de faire une distinction entre l’évolution d’une pensée et son approfondissement. Mais la ligne-frontière est ténue… Selon l’auteur, le tout premier texte de Nietzsche, explique la suite de l’œuvre, La naissance de la tragédie. Il y voit une parfaite introduction à sa philosophie.

Certaines métaphores assez rudes, utilisées par Nietzsche dans l’expression de sa pensée, comme philosopher avec un marteau, ont donné naissance dans l’esprit des commentateurs et des analystes à des observations qui ne se justifient pas toujours. D’autres images ou métaphores, notamment issues de Ainsi parlait Zarathoustra, ont contribué à façonner l’image d’un philosophe extrémiste, et plus tard la prétendue caution intellectuelle du régime national-socialiste. Dans cette entreprise de falsification, la sœur abusive, Élisabeth Forster-Nietzsche, a joué un certain rôle en offrant, par exemple, la canne de son frère au Führer… et en intervenant dans certains textes de son frère. Alors que nous savons que la brouille de Nietzsche avec Richard Wagner s’explique, en partie, par la présence de grands antisémites dans l’entourage immédiat du musicologue…. Nietzsche ne mangeait pas de ce pain-là, même si certaines de ses observations sont ambiguës.

Voici les conclusions de l’auteur concernant l’invariance des idées philosophiques de Nietzsche, dans La Naissance de la tragédie :

Dans La Naissance de la tragédie, donc, se trouvent fixes d’emblée « quoique de manière aussi obscure et dissimulée que possible » quelques invariants fondamentaux du mode de pensée, profondément renouvelé, au moyen duquel Nietzsche réforme l’exercice de la philosophie . (…) Mais   du premier ouvrage publié par Nietzsche aux textes de 1888, les orientations fondamentales demeurent, au premier titre, le statut interprétatif de la réalité, ou encore le lien entre la valeur positive de la réalité et l’homogénéité de tout ce qui existe. L’évolution de la pensée de Nietzsche ne sera pas faite de revirements et d’abondants de thèses au profit de thèses nouvelles, mais bien d’un effort progressif d’approfondissement et de justification…

Nietzsche a Bale, vers 1875 (Credit: Wikipedia)

Nous sommes désormais fixés et savons où nous allons avec cet auteur. Le chapitre suivant renforce cette première approche, L’énigme du dionysiaque et l’intention de la Naissance de la tragédie. Mais ce n’est pas toujours facile de suivre les méandres de la pensée de l’auteur.  Alors, citons des passages de son cru pour mieux nous retrouver :

On sait que c’est dans son écrit de la période de Bâle, intitulé « La vision dionysiaque du monde », que le philosophe introduit le couple apollinien / dionysiaque et qu’il en fait simultanément la clé de l’interprétation de la tragédie grecque.

C’est l’hésitation entre l’ivresse et le rêve. Mais lisons un peu plus loin :

Il semble que l’on atteigne donc une première conclusion ; il n’y a apparemment pas de véritable dichotomie entre les deux pulsions parce qu’en fin de compte, le monde apollinien de l’apparence se ramène toujours à l’activité de la pulsion dionysiaque.  (…) Le seul Dionysos véritablement réel apparait dans une multiplicité de figures dans le masque d’un héros en train de lutter et comme empêtré dans le filet de la volonté individuelle.

À partir de quelle époque de sa vie, à partir de quel écrit, Nietzsche parle-t-il des valeurs ? La question se pose : « Humain, trop humain », est-il le livre où apparait véritablement la théorisation de la notion de valeur ? L’être humain a besoin de ces valeurs, car vivre signifie fixer des valeurs. Mais ces dernières peuvent être fausses tout en nous permettant de vivre. Il est des illusions vitales, car indispensables…

Nous avons en fait affaire à une situation d’entre-deux ; il est incontestable qu’une avancée se produit en matière de théorisation. De « La Naissance de la tragédie » à « Humain, trop humain » on passe d’une réflexion sur la valeur de la vie à l’identification des valeurs comme conditions de vie, mais les textes montrent simultanément les limites de la théorisation.

Selon l’auteur, Nietzsche accorde un rôle fondamental à deux affects qui sont la peur et la cruauté. Mais je n’ai pas très bien compris leur relation avec la sphère de la morale et celle du religieux…

Ce compte-rendu m’a permis d’apprendre bien des nuances de la pensée de Nietzsche. Mais il risque d’être trop long et de décourager les lecteurs. II me faut donc conclure ; je crois que l’auteur est fondé à dire que le renversement de toutes les valeurs (Umwertung aller Werte) est contenu en germe dans le tout premier livre de Nietzsche, « La Naissance de la tragédie ».

On sait, hélas, que la vie intellectuelle de Nietzsche s’arrête brusquement en février 1888. S’ensuivront de longues et pénibles années au cours desquelles sa maladie empirera jusqu’à son décès en 1900. Ce n’est pas l’endroit ni le lieu pour hasarder une interprétation de ce malheur. Est-ce spécifique à l’homme, NIETZSCHE, qui n’a pas su préserver un certain équilibre entre ces deux notions fondamentales, génératrices de l’ivresse et du rêve ?

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
Comments