Netanyahu déclare la France hostile, les Juifs pris entre deux feux….
La radicalisation de la politique du gouvernement israélien et certaines des évolutions sociétales qui affectent ce pays interpellent une fraction non négligeable des Français juifs dont l’attachement à Israël a toujours été fort et intime et ce, pour des raisons évidentes sur lesquelles il n’y a pas lieu de revenir.
Certes cet attachement avéré n’avait jamais signifié une approbation automatique des prises de positions ou des actions du gouvernement israélien. Il est vrai cependant que durant les années où les différents gouvernements menaient dans l’ensemble une politique globalement acceptable par la majorité – la question de la colonisation restant un impensé largement partagé, ou bien essentiellement perçu au regard de sa dimension sécuritaire – l’attachement à Israël pouvait s’exprimer sans difficultés particulières dans un contexte français plutôt dominé par l’empathie à l’égard du pays.
Mais au fur et à mesure que les gouvernements dirigés par Netanyahu ont adopté des positions de plus en plus extrémistes et clivantes, tant au sein de la population israélienne que dans la relation Israël/Diaspora (avec l’alignement sur les positions d’un judaïsme orthodoxe face à des communautés plus « libérales »), dans un contexte marqué par une tension croissante entre Israël et les pays dont les Juifs sont les citoyens, la conciliation entre les différentes facettes identitaires de chacun est devenue plue ardue et complexe. La montée de l’antisémitisme, alimenté par le conflit israélo-palestinien mais qui lui préexistait, n’a pu qu’exacerber ces difficultés.
Le gouvernement israélien vient d’en rajouter une couche : déjà il manifestait régulièrement le peu de considération portée à la France – à sa politique moyen-orientale et à ses dirigeants – que d’aucuns ici prenaient un malin plaisir à relayer et à amplifier. Il est probable que la droitisation souvent évoquée des Français juifs ne soit pas étrangère à ce martèlement alors que la droite extrême d’ici était présentée comme « pro-israélienne » et bénéficiait d’un traitement de faveur de la part de ses homologues Israéliens, ces derniers la-bas étant au pouvoir, ceux d’ici aspirant à y accéder.
Mais cela ne suffisait semble-t-il pas, et le gouvernement israélien, devenu le « chien de son maître » (Trump), vient de franchir une nouvelle étape dans la dégradation des relations avec la France : Israël a annulé la visite prévue ce dimanche à Tel-Aviv de la Ministre déléguée auprès de la Ministre des Armées et des Anciens combattants, Alice Rufo, après le refus de Paris d’autoriser le survol de son territoire par des avions américains transportant des armes à destination d’Israël (source Yedioth Aharonoth). Israël a-t-il répondu à une demande américaine, ou bien est-ce une initiative de sa part, comme le font souvent les sous-fifres soucieux de bien se faire voir ? Cela n’a guère d’importance. Ce qui est significatif, c’est l’alignement sur l’hostilité (immature) de Trump à l’égard de E. Macron et de la France, hostilité ciblée ne se manifestant pas à l’encontre de l’Italie par exemple, dont la position sur ce point est identique à celle de la France.
Autre décision prise en 48 heures allant dans le même sens : celle de “ramener à zéro” les importations militaires en provenance de France (source AFP) et de réorienter ces fonds vers des “achats bleu-blancs” (les couleurs du drapeau israélien pour celui qui l’ignore), ou vers des « pays alliés ». Le plus abracadabrantesque est la motivation de ce choix : la France serait aujourd’hui un pays « hostile » (et demain, un pays ennemi ?). On connaît pourtant les « trumpitudes » de la politique étrangère américaine. Était-il indispensable pour le gouvernement israélien de ne pas savoir anticiper et préserver l’avenir ?
Cette incapacité illustre l’effondrement de la politique étrangère israélienne alors que les budgets qui lui sont attribués sont notoirement insuffisants, éloignant les meilleurs éléments. Ce n’est pas l’effacement et le peu de poids du ministre chargé de ce dossier (comme de ces prédécesseurs par ailleurs) qui est susceptible de ramener un brin d’optimisme.
On remarquera qu’Israël, son gouvernement plus précisément, adopte la conduite qu’il voue aux gémonies matin et soir : annulation de visite, de contrat… Il légitime ainsi le boycott dont il est injustement l’objet, qu’il qualifie d’antisémite quand il s’exerce à son encontre, qui est normal et justifié dès lors qu’il en est à l’initiative.
Il n’a que faire de l’embarras (euphémisme) dans lequel vont se trouver les Français juifs, la plus importante communauté juive en Europe, qui pour nombre d’entre eux ne peuvent accepter de considérer comme hostile leur propre pays. Contesteraient-ils cette appréciation qu’ils seront accusés par cette droite extrême israélienne – dont le sens des nuances est bien connu – d’assumer l’hostilité anti-israélienne prêtée à la France. Manifesteraient-ils leur attachement à Israël qu’ils risqueraient de se voir reprocher une hostilité à la France, une double allégeance (ce ne serait pas une première), bref de ne pas être totalement français !
Ce durcissement intervient alors que des institutions communautaires manifestent (enfin!, diront certains) une certaine autonomie à l’égard de la politique israélienne. C’est ainsi que le Président du Crif vient de prendre clairement et courageusement position contre le projet de peine de mort en Israël tout en exprimant sans ambiguïté aucune l’attachement à Israël et dénonçant l’instrumentalisation de cette loi par les ennemis inconditionnels et récurrents de l’Etat juif. Il est à craindre que tous ceux (personnalités, institutions…) qui refusent un alignement inconditionnel se voient plus encore que dans un passé récent, l’objet d’attaques et calomnies virulentes.
Sur cette ligne de crête, les Français juifs raisonnables, qui ne sauraient renoncer à l’une ou l’autre de leurs composantes identitaires, auront probablement à faire face à une météo pour le moins agitée.
Il n’en demeure pas moins qu’ils devront, dans leur avancée prudente mais assurée, avoir à l’esprit les paroles que David Grossman prononçait à l’attention des Israéliens : « Maintenant est le moment de se lever, de vivre, d’être une communauté (un peuple) ou ne pas être, d’être humain ou ne pas être… et il y a pour qui, et il y a pour quoi. »
