Netanyahou ou Bibisconi ?

Ces derniers temps, une chose me frappe lorsque je vois les différentes annonces et actions de Binyamin Netanyahou : le Premier ministre israélien ressemble de plus en plus à l’ancien président du Conseil italien Silvio Berlusconi.

D’emblée, il faut mettre une première nuance à cette comparaison. Il y avait dans la fin du règne de Berlusconi une série de scandales de mœurs assez sordides, impliquant prostituées et mineures. Il n’y a rien de tel chez Netanyahou (malgré l’attitude de son fils) qui de ce point de vue semble ne rien avoir à se reprocher. Cette différence personnelle est suffisamment importante pour être soulignée.

L’exercice du pouvoir

Mais d’un point de vue politique, les deux hommes se ressemblent de plus en plus. Dans les deux cas, leur parti s’est transformé en institution de glorification du chef sans réel programme. En 2008, le slogan du parti de Berlusconi se limitait à « Heureusement qu’il y a Silvio ». En 2019, Netanyahou se fait accueillir aux meetings du Likoud aux cris de « Bibi, roi d’Israël » mais cela fait bien longtemps que le parti du Premier ministre israélien n’a pas eu de vrai programme.

Les conséquences de cette ultra personnalisation du pouvoir sont les mêmes. Berlusconi, pour éviter toute concurrence, a lentement mais sûrement décapité la droite italienne, préférant les personnalités soumises aux grandes figures, quelle que puisse être leur médiocrité par ailleurs. Le Likoud sous Netanyahou a vécu un processus analogue, avec la mise à l’écart de personnalités comme Begin ou Yaalon, au profit de la montée de nouveaux politiciens qui s’illustrent principalement par la combinaison d’une capacité impressionnante à louer leur chef et d’une nullité totale sur tous les autres sujets.

Pour se maintenir au pouvoir, Netanyahou et Berlusconi ont aussi fait les mêmes choix politiques. L’ancien président du conseil italien a fait une alliance avec l’extrême droite locale, l’Alliance Nationale puis la Ligue. Le Premier ministre israélien a fait de même avec les partis d’extrême droite israéliens. Dans les deux cas, tant que les mouvements extrêmes s’engageaient à soutenir la coalition, il leur était donné une liberté de mouvement bien plus grande que ce que leur résultat électoral ou la volonté de la population leur permettaient d’espérer.

Dans un contexte similaire où leur opposition était faible, les deux hommes ont trouvé là la recette qui leur permet de rester au pouvoir.

Les affaires

Au-delà de ces similarités dans l’exercice du pouvoir, Netanyahou et Berlusconi ont aussi en commun la place qu’ont prise les affaires judiciaires dans leur carrière politique. Les soupçons de corruption ont fait partie intégrante de la vie politique de Berlusconi qui a dû faire face à de nombreux procès et enquêtes liés à différentes parties de sa riche vie politique et industrielle. Quant à Netanyahou, toute personne qui suit l’actualité israélienne sait qu’il est l’objet, lui aussi, d’une série d’enquêtes liées à des soupçons de corruption.

Là où le parallèle devient véritablement intéressant, c’est que les deux hommes ont adopté exactement la même ligne de défense : en plus de clamer leur innocence, ils attaquent sans retenue leurs accusateurs, toujours à la limite des théories du complot. Berlusconi aimait utiliser l’expression « toghe rosse », les toges rouges, pour parler de ses procureurs, qu’il présentait comme des gauchistes aigris et jaloux de ses succès électoraux. Netanyahou, s’il n’a pas repris l’expression, a repris l’idée. Lui aussi parle des affaires le concernant comme étant un vaste complot d’une gauche qui veut le renverser par des accusations, à défaut de le faire par les urnes. Aucun des deux hommes ne semble avoir de limite dans cette rhétorique qu’ils partagent si complètement, quitte à fragiliser les institutions judiciaires de leur pays.

De manière plus inquiétante, les deux hommes ont aussi en commun d’utiliser leur position de pouvoir à leur fin personnelle. En particulier, ils ont essayé d’utiliser le pouvoir législatif de leur parti pour se protéger. Berlusconi a ainsi réussi à éviter une condamnation pour faux en comptabilité en changeant la loi définissant le délit, et a fait passer en tout une vingtaine de lois transformant le système judiciaire italien en sa faveur.

Netanyahou a eu moins de succès. Certes, il n’a pas ménagé ses efforts. Mais la loi présentée par son parti et qui devait lui donner l’immunité n’a pas su trouver de majorité. Et celle, finalement adoptée, sur les recommandations a dû être modifiée au dernier moment et ne s’appliquera pas à ses affaires.

Ceci est quelque chose de plutôt rassurant pour la société israélienne. Si Netanyahou, comme Berlusconi, a voulu utiliser sa majorité parlementaire pour éviter les poursuites judiciaires, l’opinion publique et les institutions israéliennes ne sont pas dans l’état catastrophique de leurs équivalents italiens, et ont bloqué ces tentatives. Tous les démocrates israéliens peuvent honnêtement s’en féliciter.

Un dernier point commun entre les deux hommes et leur manière de gérer leurs affaires judiciaires est la place que ces affaires prennent dans leur quotidien. Entre 2008 et 2011, l’Italie était fortement touchée par la crise économique mondiale de ces mêmes années. Berlusconi, au lieu de proposer un programme économique capable de faire face à cette crise, était principalement occupé à parler avec ses avocats, essayer d’exciter ses partisans contre les juges, et faire passer des lois ad hominem.

Israël, en 2019, a aussi face à lui des défis importants : la pauvreté touche encore une proportion importante de la population, les tensions sociales ou entre communautés persistent, sans même parler des problèmes sécuritaires, notamment la situation à Gaza qui ne trouve pas de solution, ou plus récemment la décision de Trump de quitter la Syrie.

Or, sur tous ces points le Premier ministre israélien ne s’exprime quasiment pas. Au contraire, il publie plusieurs fois par jour des articles, des tweets, des vidéos autour des poursuites dont il fait l’objet, sans parler de l’ « annonce dramatique » d’il y a deux semaines qui a fait apparaître au grand jour à quel point son esprit est occupé par les affaires. C’est à présent une évidence : l’objet principal des réflexions et des efforts de Netanyahou est avant tout les dossiers judiciaires qui s’accumulent autour de lui.

Quelles conséquences ?

C’est peut-être là, la chose la plus inquiétante. Car, de même que l’Italie avait besoin d’un président du conseil qui se consacre totalement à la gestion de la crise économique et n’en a pas eu un, Israël a besoin d’un Premier ministre entièrement dédié à sa direction, et, en ce moment n’en a pas.

Une attitude à la Berlusconi n’est pas forcément mauvaise pour celui qui l’adopte. Après tout, Il Cavaliere s’est fait élire plusieurs fois et son ombre plane toujours au-dessus du monde politique italien. Mais, un tel comportement fait porter le prix de ces victoires sur le pays entier.

Pour l’Italie, le bilan de l’ère Berlusconi est catastrophique. Faute d’avoir mis en place les réformes nécessaires à l’économie italienne, le pays s’est enfoncé dans la crise. Trois ans après sa dernière arrivée au pouvoir, Berlusconi a dû le quitter sous la pression des gouvernements européens, laissant son pays au bord de la faillite.

Depuis, l’Italie n’a pas réussi à s’en remettre. L’économie du pays est toujours une des plus fragiles de l’Union européenne. Politiquement, la droite modérée, victime des efforts de Berlusconi pour rester chef incontesté, n’a pas réussi à faire émerger un leader convaincant. L’extrême droite au contraire a atteint des sommets et est maintenant au gouvernement au côté du mouvement populiste Cinq Etoiles, porté par un scepticisme généralisé face aux institutions étatiques que l’attitude et les discours de Berlusconi ont grandement contribué à développer.

Israël n’est pas l’Italie. Et Netanyahou n’est pas Berlusconi. En dehors des différences de caractère qui existent entre les deux hommes, il faut reconnaître au Premier ministre israélien un bilan plus nuancé qu’à l’ancien président du Conseil italien. Lorsque le temps permettra de juger plus calmement l’action de « Bibi », même ses ennemis seront obligés de reconnaître un certain nombre de succès à porter à son crédit.

Cependant, en voyant les similarités grandissantes qui existent entre les deux hommes, on ne peut que ressentir une certaine inquiétude quant aux effets sur Israël que peut avoir l’attitude de Netanyahou. Une grande partie des ingrédients qui ont conduit l’Italie à la catastrophe sont réunis actuellement en Israël : un Premier ministre obsédé par ses affaires judiciaires et qui en perd son efficacité générale et son respect pour les institutions, des cadeaux faits aux mouvements les plus extrêmes pour maintenir leur fidélité, une élimination des figures de la droite modérée pour éviter toute concurrence au chef.

On peut donc légitimement redouter les conséquences du comportement actuel de Bibi pour Israël.

Dans la campagne qui commence, il appartient donc au Premier ministre israélien de choisir entre ses intérêts personnels et ceux de son pays et de se comporter en conséquence. Il peut, comme de nombreux leaders israéliens avant lui, de droite et de gauche, mettre l’intérêt de l’Etat au-dessus de ses intérêts personnels. Mais cette option signifie pour lui changer rapidement et radicalement l’ordre de ses priorités et son attitude générale.

Il peut aussi continuer à s’enfoncer, tel un Berlusconi israélien, dans une spirale judiciaro-politique grotesque. Mais cette spirale sans frein risque d’entraîner avec elle un certain nombre des éléments qui ont fait la stabilité et les succès du pays.

à propos de l'auteur
Rémi Daniel est ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure de Paris (promotion B/L 2010) où il a étudié au département d'histoire (mineure "Etudes turques"). En parallèle, il a obtenu un master d'histoire à l'Université Paris I Panthéon Sorbonne. Dans le cadre de ses études il a étudié à l'Université du Bosphore (Bogazici Universitesi) d'Istanbul en 2012-2013. Après son service militaire dans l'unité d'infanterie du Nahal, il est, depuis septembre 2016, doctorant en Relations Internationales à l'Université Hébraïque de Jérusalem, avec les relations entre Ankara et Jérusalem comme sujet de recherches. Il intervient régulièrement sur i24 pour commenter l'actualité en Turquie et dans le Moyen-Orient.
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