Netanyahou le magicien économique en question

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu ouvrant la réunion hebdomadaire du cabinet, au ministère des Affaires étrangères, à Jérusalem, dimanche 5 juillet 2020. (Photo de Gali Tibbon / Pool via AP)
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu ouvrant la réunion hebdomadaire du cabinet, au ministère des Affaires étrangères, à Jérusalem, dimanche 5 juillet 2020. (Photo de Gali Tibbon / Pool via AP)

Benjamin Netanyahou a la réputation d’avoir été le sauveur de l’économie israélienne en l’introduisant dans un système capitaliste moderne caractérisé par un secteur public relativement important et un secteur de la high-tech en croissance rapide.

Il a favorisé l’éclosion d’entreprises israéliennes de haute technologie qui ont été vite appréciées sur les marchés financiers mondiaux au point qu’Israël est devenu le deuxième pays en nombre de sociétés cotées au NASDAQ, juste après les États-Unis. Au début des années 2000, Israël avait une économie marquée par l’idéologie marxisante des dirigeants historiques travaillistes.

Frappée par la récession des années 2001-2002, elle a été sauvée par les réformes libérales drastiques conduites par le ministre des Finances de l’époque Benjamin Netanyahou.

Deux facteurs avaient touché l’économie israélienne en 2001 : l’effondrement de la bulle high-tech et une nouvelle Intifada, conduisant à une violente récession avec un recul du PIB de 0,3% en 2001 et de 1,2% en 2002 et un chômage qui avait explosé à près de 11%.

Nommé ministre des finances par le premier ministre Sharon, Netanyahou a appliqué un traitement de cheval à l’économie israélienne sur fond de réformes profondes, comprenant une baisse massive des impôts, une refonte du système des retraites et de l’assurance maladie, et surtout des coupes brutales dans le budget et en particulier dans les allocations familiales. Son objectif consistait à forcer les gens à travailler, en particulier les défavorisés des communautés arabes et juives orthodoxes. Il a utilisé une méthode que connaissent les entreprises qui font appel à des cost killer (tueurs de coût), spécialistes de la réduction des coûts et des dépenses.

Appliqué sans pitié, ce plan a été un succès sur le plan macroéconomique mais il avait plongé immédiatement de nombreuses familles dans la pauvreté. La croissance a redémarré à partir d’août 2003 pour atteindre 1,8%, puis 4,8% en 2004, 5,2% en 2005, 5,1% en 2006 et 3,5% en 2019. Le chômage était tombé à 7,7% fin 2006, et le taux d’activité était passé de 53% à 55,8% fin 2006. Le taux de dépenses publiques, qui représentait 77% du PIB en 1985, et 55% en 2002, est tombé à 49% en 2006 malgré les dépenses dues à la guerre au Liban. De même, la dette publique, qui culminait à 110% du PIB en 2002 est redescendue à 85% en 2007, et à 77%.

Les «capitalistes» ont profité d’une Bourse qui avait retrouvé dès fin 2004 ses records de l’an 2000 pour les dépasser de plus de 40% début 2006. De 2003 à 2006, les indices de la Bourse de Tel Aviv ont été multipliés par 3. Les indices boursiers de Tel Aviv qui s’élevaient à 100 en 1992 avaient bondi à 1.000 points en 2007. La réussite était totale avec à la clé en 2010, l’intégration d’Israël à l’OCDE au vu des progrès économiques et réformes réalisés.

Tout cela était arrivé après l’arrivée de Netanyahou en 2003. L’homme de la réussite économique d’Israël s’est endormi sur ses lauriers à l’avènement de la crise du coronavirus. Le virus est arrivé tout seul, il repartira tout seul, selon le dicton, et pour lui il suffit d’attendre. Mais aujourd’hui la machine semble s’enrayer car on ne voit pas les dividendes des immenses ressources en gaz naturel, dont l’exploitation a commencé pour transformer Israël en exportateur de gaz. Et pendant ce temps, l’écart de rémunération entre hommes et femmes pour un temps plein est de 22%, faisant d’Israël le quatrième pays le plus inégalitaire de l’OCDE en la matière.

En 2019, l’économie israélienne a produit un record de 405 milliards de dollars en progressant de 3,4% à 4% au cours des trois années précédentes, après avoir augmenté de 2,3% en 2015. Le chômage était arrivé au minimum incompressible, pratiquement à zéro. Mais la crise du coronavirus a mis fin à l’exaltation économique. Le gouvernement d’union nationale, devenu un gouvernement d’inertie nationale, souffre d’une division en son sein en ce qui concerne la gestion de la crise sanitaire et économique qui ne lui font pas prendre les décisions adéquates.

Le ministre des Finances, Israël Katz, est totalement inactif parce qu’il attend les décisions du Grand chef qui tardent à venir. Il s’oppose à l’instauration d’un confinement général alors qu’une deuxième vague est confirmée. Il veut éviter de mettre à mal l’économie du pays, déjà mal en point, avec la perte de 60 milliards de shekels (17,4 milliards de dollars) de recettes fiscales entraînant une contraction du PIB de 5,4% du PIB en 2020. Mais les mesures attendent.

Alors les Israéliens sont en droit de retrouver le magicien de 2003 face à l’échec gouvernemental actuel. Mais la situation n’est plus la même qu’à l’époque parce que dans le même temps Israël s’est enrichi. En juin 2020, la Banque d’Israël disposait de 145,499 milliards de réserves de devises et de 1,838 milliards au FMI sans compter l’or. Certes, cet argent n’appartient pas au gouvernement mais Netanyahou peut exiger un prêt remboursable à long terme pour aider les salariés, les entrepreneurs et les indépendants au bout du rouleau face à la pandémie, qui ont perdu leurs revenus en raison des restrictions entraînées par le coronavirus.

Lors de la conférence du Premier ministre du 9 juillet à Jérusalem, on attendait des mesures concrètes pour redresser l’économie. On a eu droit au contraire à un mea culpa : «J’en assume la responsabilité et j’assumerai la responsabilité de faire évoluer favorablement la situation». Les incantations ne suffisent pas : «Je vous entends. J’entends vos problèmes et je suis déterminé à vous apporter l’aide nécessaire. Je travaille pour vous nuit et jour». Mais les désespérés attendent toujours des chèques.

Netanyahou s’étonne que les critiques fusent contre lui alors qu’il ne s’agit nullement d’idéologie de gauche ou de droite car la misère n’a pas de sens géographique. On attend des mesures pour résorber le chômage à 25% soit près d’un million d’Israéliens sans emploi et une aide gouvernementale pour les indépendants, pour les théâtres, pour les cinémas, et pour les artistes. Et quand quelques mesures sont envisagées, les difficultés bureaucratiques ralentissent la distribution des aides.

Le Premier ministre se justifie : «Nous nous trouvons au beau milieu d’une tempête mondiale qui se renforce. La gestion de la crise exige des décisions fatidiques au quotidien». On attend ses décisions. Mais en 2003 il a réussi à redresser la situation alors que le pays était ruiné, les caisses de l’État étaient vides et que la Banque d’Israël était presque en déroute. Cependant, pendant que la population souffre de restriction, le ministre de la Santé Yuli Edelstein s’est rendu à la fête anniversaire organisée pour sa femme dans une maison en présence de près de 50 personnes, quelques heures après avoir lui-même annoncé l’illégalité de ce genre de rassemblement. C’est ce genre d’attitude qui pousse la population au désespoir.

Mêmes incantations de la part du ministre des Finances : «Nous avons tiré des leçons des événements et nous sommes là pour garantir que personne ne sera laissé de côté, sans aide et sans sécurité financière, dans ces temps durs que nous affrontons. Tous les employés salariés actuellement mis à pied ou au chômage recevront des allocations chômage revues à la hausse. Nous avons abandonné les conditions antérieures qui définissaient l’éligibilité à ces allocations».

Alors que la crise économique était installée depuis plusieurs semaines et que les commerces fermaient les uns après les autres, Netanyahou était préoccupé par son projet d’annexion d’une partie de la Cisjordanie ce qui n’était pas d’une grande urgence durant la crise sanitaire. Mais à l’annonce de manifestations dans tout le pays prévues le 11 juillet, le gouvernement a immédiatement arrêté quelques mesures d’urgence pour calmer la grogne. Les indépendants recevront une aide de 7.500 shekels (1.920€) tandis que les chômeurs verront leurs  prestations prolongées jusqu’en 2021.

Le chef de l’opposition, Yair Lapid, a qualifié les paroles de Netanyahou de creuses :  «Quelqu’un qui a formé un gouvernement avec 36 ministres et 16 vice-ministres et qui, au beau milieu de la crise, s’est principalement préoccupé de ses propres crédits d’impôt, ne peut pas se permettre de nous faire la leçon au sujet de la prise de responsabilité». Il n’est pas certain que le gouvernement évalue sérieusement le ras-le-bol de toute la population, sans distinction, avec le risque que les mouvements de protestation dégénèrent dans la violence quand la misère est au bout du chemin.

Lapid estime en effet que : «Nous parlons à des personnes qui deviennent de plus en plus désespérées et furieuses et qui ont le sentiment, à juste titre, que le pays les a abandonnées dans les moments les plus durs. Nous nous efforçons d’être responsables… d’apaiser les choses, de dire aux gens que : Vous savez, la violence n’est pas une réponse. Mais cela devient de plus en plus dur… Je comprends très bien la colère et je m’inquiète également de la possibilité de violences qui résulteraient de cette colère. Ce que je tente de faire, c’est de ne pas l’encourager et de mettre en garde contre ce qui pourrait néanmoins arriver».

On attend toujours le magicien de 2003 qui semble avoir pris un coup de vieux. On peut faire toutes les critiques politiques au gouvernement d’Emmanuel Macron mais, sur le plan de la crise économique suite au coronavirus, il a pris immédiatement des mesures adéquates pour aider les particuliers et sauver les petites entreprises. Un exemple non suivi par les Israéliens perturbés par les frasques judiciaires de leur Premier ministre et sa volonté d’annexion d’une partie de la Cisjordanie.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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