Netanyahou doit partir

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu faisant une déclaration aux médias, au Parlement israélien à Jérusalem le 22 décembre 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu faisant une déclaration aux médias, au Parlement israélien à Jérusalem le 22 décembre 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90

« La haine est ce qui unifie notre camp » (Natan Eshel, l’éminence grise de Binyamin Netanyahou, février 2020)

Pour la quatrième fois en deux ans, les Israéliens se rendent aux urnes pour des élections législatives, et ce mardi 23 mars, comme dans les trois consultations précédentes, la seule question qui compte vraiment est toute simple: oui ou non, un nouveau mandat pour Binyamin Netanyahou, après 15 ans au pouvoir dont presque 12 successifs ?

A cette question décisive pour l’avenir d’Israël, il faut espérer une réponse négative, car une situation dans laquelle le Premier ministre sortant serait reconduit à son poste indiquerait qu’il aurait réussi à rassembler 61 députés sur 120 et serait donc en mesure de réaliser son projet le plus important : non la paix, la remise en marche de l’économie israélienne, la réduction des écarts sociaux, le retour d’une concorde civile minimale, mais bien et seulement l’annulation de son procès, dans un premier temps, puis la mise sous sa coupe  de la Cour suprême et du système judiciaire en général, avec l’appui des partis religieux qui, eux aussi, vomissent le principe d’égalité, les droits de l’homme, les libertés individuelles etc.

C’est sur l’autel de cette obsession, soit sauver sa peau au niveau pénal, que Netanyahou a décidé depuis longtemps de sacrifier les principes les plus élémentaires de la vie publique.

Bien sûr, nous savons tous que la politique peut être un bain de boue, que la parole de trop de politiciens a trop souvent moins de valeur qu’un billet d’autobus usagé, mais ce que Netanyahou a libéré comme énergies destructrices dans la société israélienne depuis si longtemps, les brevets de patriotisme qu’il s’est autorisé à décerner, la délégitimation qu’il a jetée sur tous ses adversaires et la violence que ses nervis exercent depuis des mois à l’encontre des manifestants contre lui (les partisans de Saar, l’ancien likoudnik, en ont eux aussi tout récemment fait l’expérience), il faudra des années pour le résorber.

Et s’il est reconduit, toute la haine, l’incitation et  la démagogie que nous avons vus jusqu’ici ne seront que le hors d’oeuvre qui précédera la naissance d’un nouvel Israël autoritaire, démocratique seulement en façade, aux antipodes du projet sioniste originel.

La clé pour comprendre Binyamin Netanyahou et sa manière de diriger le pays est simple, mais peu sont prêts à la voir dans toute sa signification:  il s’est sincèrement persuadé qu’il est irremplaçable, qu’Israël c’est lui et vice-versa, que sans lui, pour Israël, point de salut.

De là sa haine féroce pour quiconque ose le contredire, critiquer son action, interroger son bilan. De là sa conviction que puisqu’il est le Père protecteur de la Nation, l’Unique, tout doit être mis à son service, et que ceux qui refusent cet état de faits ne sont que des mauvais Juifs, ils sont le « camp anti-sioniste » (dixit en 2015); quant à la police, qui a osé enquêter sur ses tentatives de contrôler les medias et les cadeaux pour des centaines de milliers de shekels qu’il a reçus de la part de milliardaires, enquêtes qui ont débouché sur trois chefs d’accusation et l’ouverture de son procès, elle n’est pour son fils Yaïr, jamais contredit par son père, qu’une « Gestapo« .

Si tel est le monde dans lequel vit Netanyahou, alors oui, en effet, tout doit être mis à son service. Entre cent, voici cinq illustrations de cette dangereuse mégalomanie:

1/  Israël vit en 2021 avec son budget de 2019, car son Premier ministre a littéralement pris ce budget en otage pour maintenir un levier de pression permanent sur son principal partenaire de gouvernement, le parti Bleu-Blanc de Benny Gantz, qui après avoir compris très tardivement à qui il avait affaire, s’est mis à ruer dans les brancards.

Sans ce budget, des centaines de programmes sociaux et éducatifs et de réformes ne peuvent plus être lancés ou seulement fonctionner, mais Netanyahou n’en a cure; le moment venu, quelques phrases sur les Arabes, les « gauchistes », ou les manifestants qui « diffusent des maladies », n’a-t-il pas craint de dire, comme on parlait des Juifs dans les cercles de l’extrême-droite européenne dans les années ’30, feront le travail au sein de ce même électorat populaire qui est la première victime de sa politique antisociale. La haine, il n’y a que ça de vrai, comme l’a si bien résumé son cher Natan Eshel

2/ Il a tellement fait comprendre entre les lignes que le Mossad était à son service, que Yossi Cohen, le chef de cette institution qui, pour des raisons évidentes, s’est toujours tenue hors de tout débat politique, a dû, fait sans précédent, publier tout récemment un communiqué affirmant qu’“il n’y a pas et n’a jamais eu de relation politique entre le chef du Mossad et le Premier ministre ou le parti Likoud.”

3/ Il a nui de façon dramatique aux relations avec la Jordanie, cette carte stratégique si importante pour Israël, pour des raisons d’honneur personnel, comme si Israël était vraiment sa propriété privée, et à présent, ce sont les Emirats arabes unis, avec qui les relations diplomatiques vienent à peine d’être établies, qui sont en colère devant la tentative de Netanyahou de les utiliser pour sa campagne électorale.

4/ En faisant des ultra-orthodoxes ses « partenaires naturels pour le pouvoir », comme il les a définis en 2015, il a littéralement vendu Israël aux deux partis qui les représentent, et qui sont ouvertement antisionistes, méprisent ce pays pourtant si (trop !) généreux à leur égard et ses symboles, refusent que ce public prenne sa place dans le marché du travail et l’effort de défense d’Israël et maintiennent délibérément  leurs ouailles à l’écart du monde moderne, avec un niveau d’instruction plus qu’élémentaire, pour mieux s’en assurer le contrôle.

Les choses ont été une fois de plus et spectaculairement démontrées pendant cette année de Covid-19, où on a vu le Premier ministre appeler au téléphone le petit-fils du rabbin Kanievsky, leader spirituel de centaines de milliers d’orthodoxes, pour le supplier de demander à son grand’père de bien vouloir considérer la possibilité d’ordonner à son public de respecter la loi et les normes anti-Covid en vigueur (sans grand succès d’ailleurs). Un spectacle humiliant pour tout Israélien et sioniste digne de ce nom.

Cette conduite a une autre conséquence gravissime. Majoritaires dans le public religieux en Israël, les orthodoxes sont par contre très largement minoritaires parmi les 5.7 millions de Juifs américains, en général réformés, conservateurs ou laïcs, et aussi au sein du judaïsme européen. En octroyant aux orthodoxes le monopole sur le judaïsme, seulement car ils servent aveuglément les coalitions successives de Netanyahou, et en les arrosant financièrement sans aucune restriction, Israël signifie aux autres courants du judaïsme qu’ils sont à ses yeux des Juifs de seconde zone.

Netanyahou, qui a grandi aux Etats-Unis et connaît parfaitement le judaïsme américain, sait que cette situation est particulièrement mal vécue là-bas, et a des conséquences dramatiques, parmi lesquelles un éloignement toujours plus grand des jeunes générations juives par rapport à l’Etat d’Israël – avec tout ce que cela signifie pour l’avenir de ce pays. Il le sait, mais persiste et signe – sa carrière et ses intérêts personnels avant tout.

5/ Enfin, même à la Shoa n’a pas échappé aux manoeuvres politiciennes de Netanyahou, comme je l’ai montré dans deux articles précédents dans ce même blog (https://frblogs.timesofisrael.com/et-maintenant-yad-vashem/  et https://frblogs.timesofisrael.com/sur-la-memoire/ ).

Tout ce délire a assez duré.

L’Histoire reconnaîtra à Netanyahou ses mérites, dans son passage au ministère des Finances au sortir de la deuxième Intifada (2003-2005), dans la gestion de la vaccination face au Covid-19 (avec quand même un nombre de morts très élevé chez nous, des dizaines d’autres pays ont fait mieux que nous dans le nombre de morts pour 100.000 habitants, https://en.wikipedia.org/wiki/COVID-19_pandemic_death_rates_by_country ), dans la réalisation de la paix avec les Etats du Golfe, et aussi dans sa prudence quand il s’est agi de lancer Tsahal dans des opérations militaires d’envergure. Elle nous enseigne cependant aussi que nul n’est irremplaçable, pas même, quoi qu’en pense l’intéressé, Benyamin Netanyahou. Israël a « survécu » au retrait du pouvoir de figures autrement plus décisives de son histoire, comme Ben Gourion (1963), Golda Meïr (1974), Begin (1983), et Ariel Sharon (2006).

Un Israël remis des campagnes de Netanyahou visant avant tout à « diviser pour régner », qui lacèrent notre société depuis des années, un pays revenu à un débat politique âpre mais correct, qui reconnaîtra que chacun cherche à sa manière le bien de la nation et qu’il n’y a pas de meilleurs « patriotes » que d’autres, que l’on ne peut pas insulter, menacer et agresser ses adversaires politiques à longueur d’années (le sang de Rabin crie toujours), cet Israël-là atteindra de nouveaux sommets.

La personne de son Premier ministre doit redevenir un instrument pour l’avenir du pays, et non une fin en soi. L’alternative est un régime comme ceux que l’on voit aujourd’hui à Varsovie, Budapest et Ankara. C’est tout l’enjeu des élections de ce 23 mars.

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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