Neil Postman, un penseur pour le monde actuel

לזכר אבי ומורי

La technique accroît la quantité d’information disponible. Plus celle-ci augmente, plus les mécanismes de contrôle sont mis à rude épreuve, et plus il faut en créer de nouveaux pour y faire face. Cette perte de contrôle entraîne alors un déséquilibre sur le plan psychique et moral. Sans système de défense, les individus ne parviennent plus à donner du sens à leur existence, perdent la capacité à se souvenir et ont des difficultés à imaginer l’avenir de façon rationnelle”.

Cette citation, saisissante de vérité, décrit précisément les effets des nouveaux médias et téléphones portables sur les utilisateurs, jeunes et moins jeunes, qui leur sont de plus en plus asservis. Pourtant, elle est bien antérieure à l’apparition des téléphones portables et même d’Internet, sous la forme où nous le connaissons aujourd’hui : elle date en effet de 1992. Cette description de la “société de l’information” actuelle est extraite du livre pionnier de Neil Postman, Technopoly, publié aux États-Unis il y a presque 20 ans, et qui vient seulement d’être traduit en français.

Neil Postman est un auteur capital pour la compréhension de notre monde actuel, dont les livres sont encore largement ignorés du public francophone. (Un autre de ses livres a été publié en français en 2011, sous le titre Se distraire à en mourir). Né en 1931 et décédé en 2003, il est souvent présenté comme un théoricien (et un critique) des médias, ce qui ne recouvre en réalité qu’un aspect – important mais partiel – de son oeuvre. Éducateur de formation, il a d’abord enseigné l’anglais, avant de fonder un programme d’écologie des médias à l’université de New York.

La critique déployée par Postman, dans une quinzaine d’ouvrages publiés entre le début des années 1960 et la fin des années 1990 – ainsi que dans ses cours, interventions et articles de journaux – concerne en réalité non seulement les médias et la technologie (thème de son livre Technopoly) mais plus largement, la culture dans sa totalité et la manière dont elle est affectée par les changements technologiques, idéologiques et sociaux. Comme ses travaux antérieurs, la réflexion menée dans Technopoly repose en effet sur un constat fondamental, qu’il exprime ainsi dans son livre La disparition de l’enfance (1) : “nous créons des machines pour un but particulier et limité. Mais une fois la machine construite, nous nous apercevons qu’elle est capable de changer nos habitudes de pensée”.

Ce constat – auquel il a donné le nom de “syndrome de Frankenstein” – est illustré par Postman à travers de nombreux exemples, comme le télescope, le téléphone, le télégraphe et le développement des masses média et de la télévision. Mais il est tout aussi pertinent à l’égard des nouvelles technologies développées après son décès : Internet, les nouveaux médias et les téléphones portables. C’est ainsi que Postman définit le concept de Technopoly : une société qui croit que “l’objectif principal, voire unique du travail et de la pensée humaine est l’efficacité, que le calcul technique est à tout égard supérieur au jugement humain… et que les affaires des hommes sont guidées de la meilleure façon par des experts”.

L’effet le plus radical – et le moins souvent discuté – de la technologie, est en effet de modifier notre conception et notre définition de la pensée et des autres activités humaines. Ainsi, il est aujourd’hui très largement admis que l’homme serait seulement un animal un peu plus évolué que les autres, ou que l’esprit humain serait un simple système de traitement de l’information…(2) Ces conceptions très récentes, contraires à toute la tradition philosophique occidentale – découlant de la notion hébraïque du Tselem (l’homme créé à l’image de Dieu) – sont étroitement liées, comme le montre Postman, aux développements technologiques et scientifiques et à l’idée que ceux-ci pourraient nous dire quelque chose de la nature humaine…

La science, nouvelle source de crédulité

La réflexion de Postman ne se cantonne pas à la seule technologie, mais aborde des thèmes aussi divers et importants que la médecine ou les statistiques (3). A travers la technologie, c’est aussi l’idéologie scientiste qu’il dénonce. Publié en anglais sous le titre “Technopoly, The Surrender of Culture to Technology”, Technopoly relate ainsi comment l’humanité a quitté la “civilisation de l’outil” pour embrasser la technocratie, que Postman caractérise notamment comme l’époque de “séparation de la morale et des valeurs intellectuelles”, consécutive aux bouleversements apportés par plusieurs des fondateurs de la science – et notamment de la physique – moderne, comme Kepler, Galilée et Newton. C’est à cette époque que le “grand récit de la science a pris le pas sur le grand récit de la Genèse pour définir la vérité”.

Mais, contrairement à une idée reçue, que Postman bat en brèche, l’avènement de la science comme nouveau “grand récit”, se substituant à celui de la Genèse sur lequel a largement reposé l’Occident judéo-chrétien depuis presque 2000 ans, n’a pas coïncidé avec l’avènement d’un règne universel de la Raison, mettant fin aux croyances et aux superstitions.

Bien au contraire : la science est devenue –  à travers son sous-produit qu’est la technologie – la nouvelle source d’autorité et de crédulité. Comme le faisait déjà remarquer Bernard Shaw il y a près de 80 ans, “un individu lambda de la première moitié du XXe siècle est à peu près aussi crédule qu’un individu lambda du Moyen-Age. Pour ce dernier, la source d’autorité était la religion. De nos jours, c’est la science”. Ou comme le disait François Lurçat, “la science ne nous éclaire plus, elle nous éblouit”(4).

Face à l’emprise croissante de la technologie et des nouveaux médias, que peut-on faire? Peut-on “revenir en arrière”? En réalité, l’énoncé même de cette question repose sur le présupposé d’un progrès nécessaire et inéluctable de l’humanité, identifié au progrès technologique, qu’on s’interdit de juger et de critiquer.

Il est bien entendu possible de vivre sans les réseaux sociaux, voire même sans téléphone portable ou sans Internet (qui est, comme la langue selon Esope, la “pire et la meilleure des choses”, selon l’usage qu’on en fait). Mais l’essentiel n’est sans doute pas là. L’essentiel, comme le montre bien Neil Postman, est de conserver notre faculté de jugement critique, face à une technologie et à une science qui sont largement devenues les idoles du monde actuel.

La réflexion de Postman rejoint celle de plusieurs autres penseurs contemporains, parmi lesquels on peut citer son compatriote Jacques Barzun, philosophe et historien des idées (né en France et installé aux États-Unis) ou encore Liliane Lurçat, psychologue et François Lurçat, physicien et philosophe, dont les travaux respectifs sur la télévision et sur la science actuelle convergent à de nombreux égards avec l’analyse développée dans ce livre. Il faut rendre hommage aux éditions L’échappée qui ont publié ce livre passionnant, et à l’association Technologos, qui l’a traduit. J’ajoute que la présentation est très soignée et agréable. Un livre à lire et à faire lire.

(1) The disappearance of Childhood, 1982. Non traduit.

(2) Voir à ce sujet la série d’articles que j’ai consacrés à Yuval Noah Harari.

(3) Sur ce sujet, Postman confirme l’observation faite par le rav Léon Ashkénazi: “Ce n’est donc pas par hasard que la Tora condamne précisément la statistique (Exode, 21-12) et ordonne que tout « dénombrement », où la personne humaine est réduite à un numéro d’ordre, soit « racheté » par le shekel”. In “Attitude scientifique et attitude religieuse”, repris dans L’éclaireur.

(4) Voir notamment L’autorité de la science, Cerf 1995, et La science suicidaire : Athènes sans Jérusalem, éditions François-Xavier de Guibert, Paris, 1999. Voir mon article.

à propos de l'auteur
Pierre est né à Princeton et a grandi à Paris avant de faire son alyah en 1993. Il a travaillé comme avocat et traducteur. Il a notamment traduit en français l'autobiographie de Vladimir Jabotinsky. Pierre vit depuis plus de 20 ans à Jérusalem et a collaboré avec des publications francophones, parmi lesquels le Jerusalem Post et Israel Magazine. Il est passionné par le sionisme et son histoire.
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