Nathalie Jaudel : Haro sur l’Appropriation Anatomique !

@Ecole de la cause freudienne
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Nathalie Jaudel, ancienne avocate diplômée de Sciences Po est psychanalyste, membre de l’École de la cause freudienne et de l’Association mondiale de psychanalyse. Elle publie une tribune à l’occasion des Journées de l’école de la Cause freudienne: « La Norme Mâle (20 et 21 novembre 2021). Propos recueillis par Alexandre Gilbert.

Une pétition intitulée : « Déclaration des Droits des Femmes fondés sur le sexe biologique » circule. Sans doute surgeon du féminisme radical trans-excluant (terf), elle a déjà recueilli près de 130 000 signatures dans le monde.

Car qu’est-ce qui fait qu’une femme est femme ? Est-ce le fait qu’elle soit mauvaise en maths ou qu’elle pleure devant les comédies romantiques ? Est-ce son expérience de l’oppression masculine ou le fait qu’elle vienne de Vénus ? Pas du tout, nous dit-on : une femme, c’est un sujet né avec une vulve et un utérus. Au nom de quoi Caitlyn – ex-Bruce – Jenner, qui jamais ne connut le déclenchement de ses règles dans le métro ou l’humiliation résultant de la comparaison de son salaire avec celui de ses collègues hommes, aurait-elle autorité pour dire que son cerveau serait plus féminin que masculin après une vie passée à se vautrer dans le privilège mâle ? Tu n’es pas né femme et te revendique telle ? Haro sur l’appropriation anatomique !

À la question posée par le féminin, la psychanalyse orientée par l’enseignement de Freud et de Lacan apporte une réponse… Autre. En 1976, Lacan déclare qu’homme et femme ne sont que des « couleurs » – soit des intensités situées sur un continuum que le langage découpe et oppose artificiellement – d’où l’on peut par conséquent être plus ou moins homme, plus ou moins femme. Quelques années plus tôt, il affirmait que ce qui différenciait les sujets « féminins » des sujets « masculins » n’était pas l’anatomie, mais bien plutôt des modes de satisfaction distincts – se placer d’un côté ou de l’autre relevant d’un choix qui, d’être forcé, n’en était pas moins un.

Côté « homme », il postulait une logique d’ensemble fermé d’éléments homogènes régi par un élément échappant à la loi commune (le leader) et placé en position d’exception – comme dans l’Église ou l’Armée. Ainsi pouvons-nous dire : tous les hommes sont

Côté « femme » – en ce compris le mystique Saint-Jean-de-la-Croix, par exemple – prévaut bien au contraire une série d’éléments inhomogènes qu’aucune exception ne permet de clore. Chaque « une » est une exception ; elles ne forment pas un tout – d’où il pouvait lancer que La Femme n’existe pas, car toute essence commune leur fait défaut. Elles existent une par une.

Dans l’acronyme qui désigne les terf, un mot claque : « excluantes ». Comme tous les partisans de l’identity politics, elles reconstituent un ensemble fermé – celui des femmes – en érigeant une barrière, celle du « constatif » de l’anatomie, qui permet de définir un dedans et un dehors, un « nous » défini par son opposition à « eux ».

À l’heure où le patriarcat vacille et tremble, nulle fonction incontestée n’est plus en mesure d’imposer aux sujets les signifiants sous lesquels ils sont appelés à venir se ranger — même homme ou femme. Et en l’absence d’instance de nomination qui tienne, il n’y a pas de garantie de la fixité des catégories. Résultat : les identités deviennent muables, multiples, voire temporaires ; les groupes peinent à se doter de frontières étanches.

C’est dans ces circonstances que monte le désir de remettre la main sur la puissance de nomination, pour faire à nouveau consister des ensembles clos sur le mode : « touche pas à ma culture ou à mon sexe ». Face à cette logique ensembliste, nombreux sont les sujets qui revendiquent le droit de voir reconnaître leur singularité absolue défiant toute catégorisation possible – sans lien à leur origine ou même à leur anatomie.

Ce dont il s’agit, dans la revendication terf d’exclure les trans M2F de l’ensemble « femmes », c’est de remettre la main sur le pouvoir de nommer, soit de séparer. Elles ne sont pas les seules à l’exiger. Que ce soit dans la prolifération des barrières, des murs, des camps ; dans les succès électoraux des hommes forts avec leur autoritarisme, leurs promesses de restauration des oppositions langagières tranchées, leur appel au retour du viril, de la famille traditionnelle et de la hiérarchie des sexes ; dans les tentatives, si woke soient-elles, de recréer des groupes gelés autour d’identités figées, c’est un mouvement homologue qui, contrairement aux apparences, est à l’œuvre. Il consiste dans la tentative de reconstruire un univers verrouillé par une autorité dispensatrice des règles, des lois, qui prescrivent à chaque chose et à chacun une place – où règnent certitudes et garanties, castes, classes et catégories étanches.

Par conséquent, en cherchant à toute force le trait qui rend les femmes semblables ; en exigeant de se voir reconnaître comme « ensemble, isolé[e]s du reste », soit comme fraternité (ou sororité) qui prend ses racines dans le corps, avec la conséquence nécessaire de racisme que Lacan nous a appris à déduire d’une telle position, les terf ne voudraient-elles pas, à leur insu sans doute, le retour du patriarcat, soit de la soumission des corps par forçage, pour que chez chacune et chez chacun coïncident le sexe anatomique, le genre et les identifications ?

Cette lutte pour le maintien de l’étanchéité, de la fixité, des catégories d’homme et de femme – qu’elle vise les trans mais aussi tous ceux qui se réclament d’un « par-delà lui ou elle » – et dont les terf se font le bras armé, méconnaît que le domaine continu et illimité du féminin s’étend. À tirer le fil de ce que nous a transmis Lacan jusqu’à ses conséquences dernières, le refus de cette extension ne doit-il pas être dit : haine du féminin ?

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert, directeur de la galerie Chappe écrit pour le Times of Israël, et LIRE Magazine Littéraire.
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