Narcissisme, christianisme et antisémitisme

Je viens de me commander un livre (difficile à se procurer car épuisé) qui tente d’expliquer l’origine inconsciente de l’antisémitisme du monde occidental et son lien avec la culture (et religion) chrétienne :

Narcissisme, christianisme et antisémitisme, Béla GRUNBERGER, juin, 1997, Actes Sud

L’une des questions posées par l’auteur est la suivante : le christianisme est-il narcissique ? Autrement dit : le Christ est-il narcissique ? Et par conséquent : les Chrétiens le sont-ils ? Et en élargissant : les Occidentaux de culture chrétienne -même s’ils ignorent leur culture- souffrent-ils de cette pathologie ?

L’auteur s’appuie-t-il sur la phrase de Jésus qui résume le christianisme ? Dans l’Evangile de Jean 13,34 : « Je vous donne un commandement nouveau : Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés ».

Rappelons la définition du narcissisme :

Amour excessif (de l’image) de soi, associant survalorisation de soi et dévalorisation de l’autre, habituel chez l’enfant, courant chez l’adolescent, compensatoire chez l’adulte.

Stade précoce de constitution du Moi, précédant l’amour des autres.

Repli défensif de la libido sur le Moi, consécutif à une perte d’objet d’amour extérieur.

—-

Résumé du livre :

Pourquoi la haine, immémoriale, du juif ? Pourquoi la volonté, bimillénaire, de l’humilier puis, avec l’avènement du nazisme, de l’exterminer ?

Beaucoup d’auteurs se sont attachés à étudier les conjonctures – historiques, politiques, économiques, religieuses… – responsables des expressions variées de l’antisémitisme à travers les âges. Reste qu’il demeure impossible d’argumenter l’antisémitisme : il est comme un stigmate implanté au plus profond de la psyché.

Provocant, stimulant, à la fois leçon d’histoire et de psychanalyse, le livre de Béla Grunberger – psychanalyste juif ayant traversé le siècle – et de son collaborateur, Pierre Dessuant, propose de l’énigme de l’antisémitisme une interprétation novatrice en ce qu’elle appréhende, dans son opposition radicale avec le judaïsme, le christianisme comme religion narcissique par excellence : celle de l’homme fait Dieu.

En formulant, sur l’une des « maladies mentales » les plus enracinées dans la culture occidentale – l’antisémitisme – un « diagnostic » qui, loin de toute visée dogmatique, convoque les principes mêmes d’une des religions fondatrices de celle-ci – le christianisme – Béla Grunberger et Pierre Dessuant signent un ouvrage sans nul doute voué à devenir l’une des références sur la question de l’antisémitisme et de son point.

————–

Extrait d’un entretien avec Béla Grunberger (2004), Marie-Frédérique Bacqué, Dans Le Carnet PSY 2005/6 (n° 101), pages 42 à 45

« Dans la religion juive, c’est la séparation depuis la Genèse (création du Ciel et de la Terre, du Haut et du Bas, etc), le christianisme est au contraire une religion de fusion. Le Christ est arrivé comme un personnage ultra narcissique et flatteur du narcissisme des gens, un dieu réincarné, un dieu qu’on pouvait approcher, palpable, tangible. On voit bien les symboles de la fusion dans certaines représentations : celle de la Mère et de l’Enfant, le fait d’incorporer le corps et le sang du Christ, etc… »

————–

Critique du livre par Penvins Granger :

Béla Grunberger et Pierre Dessuant tous deux psychanalystes, tentent dans le prolongement de leur pratique et de leur conception du narcissisme de définir ce qui fait l’essence de l’antisémitisme. Partant d’une analyse de la vie du Christ, ils repèrent à travers le christianisme ce qui l’oppose profondément au judaïsme et crée les conditions d’un rejet haineux du juif.

En étudiant la personne du Christ, les auteurs font ressortir sa personnalité narcissique. Ils soulignent que le Christ n’avait pas de père réel, et qu’en Orient la paternité faute de père connu était souvent attribuée à la divinité. Il en résultera que :

« Le Christ qui (…) se confond avec la divinité, transforme le narcissisme en une véritable religion dont le contenu n’est pas tant la croyance en Dieu le Père, que la croyance en tant que telle, c’est à dire le narcissisme érigé en idéal absolu représenté par un homme divinisé. » (page 71)

Cette religion s’oppose radicalement au judaïsme pour lequel un homme qui se fait Dieu est un blasphémateur. Et le Christ s’attaque constamment au juif, représentant de la Loi et du principe paternel. B. Grunberger et P. Dessuant font également remarquer que :

« pour le Christ l’abandon des biens de ce monde est une condition pour accéder au royaume, c’est à dire le renoncement à la possession. (…). Si cette dimension est rejetée par celui dont l’idéal demeure la pureté (le chrétien), toute son agressivité de frustration risque d’être déversée sur celui dont la morale ne fait pas de la dépossession un idéal (le juif). » (p 86/87)

Les auteurs opposent ensuite, le judaïsme au christianisme, d’un côté :

« La totalité de l’investissement narcissique doit être réservé à Dieu et le sabbat est le jour consacré à cet effet. » (p 144)

et de l’autre :

« La communion unit les hommes dans le Christ : Dieu et l’homme sont un dans le narcissisme de la perfection et de la toute-puissance, de la bonté et de l’amour. » (p 142)
Ils soulignent les caractéristiques fondamentales du judaïsme :
« Le Dieu qui émerge de l’arrière-plan narratif biblique est une figure paternelle puissante, un père sévère mais protecteur, comme l’est le Surmoi œdipien. » (p 137)
« …le fait marquant de l’histoire juive, du point de vue religieux, est d’avoir reçu la Torah sur le mont Sinaï dans des conditions spectaculaires, dramatiques, traumatisantes. » (p 170)

A l’inverse les chrétiens issus de la gentilité (non juifs) et qui s’installèrent dans Jérusalem après la destruction du Temple, alors que l’empereur Hadrien interdisait l’accès de la ville aux judéo-chrétiens circoncis, ont subi un autre traumatisme :
« Triompher sur des cendres, édifier une fortune sur la ruine de l’autre, cela n’est pas sans générer un conflit inconscient chez le bénéficiaire et ses héritiers, dont une des conséquences, la culpabilité, sera projetée, à titre défensif, précisément sur celui qui se trouve trahi et abandonné. » (p 180)

La chrétienté naissante s’appuya en la renforçant sur la xénophobie des païens vis à vis des juifs. Et notamment, elle y trouva un moyen de se démarquer et de s’affirmer comme le peuple de la Foi face à celui de la Loi.

« ... Car nous pensons que l’homme est justifié par la foi, sans les œuvres de la Loi […] Ce n’est pas par la Loi que l’héritage du monde a été promis à Abraham ou à sa postérité, c’est par la justice de la foi, … » (p 247) [Romains 3,28, Romains 4,13]

Ils soulignent que l’antisémite attribue au juif un pouvoir magique : « Le pouvoir juif est un mythe et c’est précisément sous cette forme qu’il est l’objet des attaques spécifiques des antisémites. Lorsqu’un pouvoir de groupes juifs existe réellement (le lobby juif est une réalité dans la vie politique américaine par exemple), il n’est pas attaqué sur le même mode. » (p 289)
http://www.e-litterature.net/pub/spip.php?article53

————–

Quand je l’aurai lu je pourrai mieux résumer ce que j’en ai réellement appris, ce qui m’a semblé pertinent… Je trouve que c’est un sujet très important car il ne concerne pas seulement la religion chrétienne mais toute notre culture occidentale imprégnée de cet antisémitisme inconscient. Comment soigner cette pathologie ?

En tout cas mon intuition est que le problème de l’antisémitisme n’est pas le christianisme authentique mais une déformation du christianisme, une déviance due à sa distanciation du judaïsme.

Ma seconde intuition est que le problème n’est plus l’Église Catholique car depuis Vatican II des progrès immenses ont été fait pour améliorer les relations avec le judaïsme et cela continue à aller dans ce sens. Je pense que la maladie antisémite n’est plus dans l’Église mais dans la société occidentale toute entière. Aussi je pense qu’il est utile de comprendre l’antisémitisme chrétien pour mieux comprendre (et guérir) l’antisémitisme ordinaire qui est en général inconscient.

J’espère qu’après avoir lu ce livre je pourrai écrire la suite de cet article pour faire profiter de ma lecture…

à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme et d'Israël, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
Comments